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Full text of "Le reveille-matin des Francois, et de levrs voisins."

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L  E 

REVEILL  E-M  A  TIN 

DES    FRANC  OIS,   ET 

DE     LEVRS     VOISINS. 


Cûmpôfé  par  Eufebe  vhiladelphe  Cofm#- 
polite  3  en  forme  de 


Dialogues. 


<*%?'& 


C^ 


A    EDIMBOURG, 


s 


De  l  ,/nprimerie  de  laques  Ia?nes* 

Auec  permiffion. 

M  7  4- 


i  g  i  <h     ,  te  m 


>*-.< 


.L'IMPRIMEUR     AVX    FRAtf. 

çôts  &  autres  Mations  voifines. 


*   * 


$Sppf/f  epieurs  ayant  receuuré la  copie  de  voftre  Re- 
wÊvA  i  UCi^e  mat,n  ded  e'  a  la  Royne  d'Angleterre 
|g|^|yi  par  Eu/ebe  PhtUdelphe\ft)  cognotffant  le  fruit 
que  la  letture  d'iceluy  vous  peut  apporter ,  te  r'aypas 
voulu  vous  enfruflrerplus  longuement. Et  majfeurant 
que  ïayans  veu7pffe&  bien  confiderévom  metffau* 
rez,  a«flt  bon  gré  que  îaffeBion  qu%  me  meut  a  le  vom 
pre]  enter  mente»  le  ne  dejpendray  pas  vn  mot  a  voué 
recommander  mon  zèle ,  encore  moins  celuy  de  t  Au- 
theur:  feulement  ie  prier  ay  Dieu  qu il vous  face  bien 
toïl  iouyr  du  plaifir  &  vtilnê  qWvn  tel  labeur  peut 
apporter  auxfages.  Vom  trouuerez,  au  commence- 
ment vne  petite  epi/lre  de  faut  heur  dédiant  f on  Hure 
F  r  an  fois  à  la  Roy  ne  d'Angleterre  %)  le  double  dvne 
lettre  Latine  rnffe  en  François  qui!  a  e fente  aux  Po- 
lonois  leur  dédiant  le  mefrne  hure  Latin.  Vous y  ver- 
re^juifl*  vn  dialcgifme  d'entre  le  Polonois>&  la  Paix 
V  aloife  &  le  doul le  àHvne  lettre  qùvn gentilhomme 
partisan  de  la  maifon  de  Lorraine  ^duquel  te  riay  peu 
ffduotrle  nom  a  eferit  fur  le  mejmefu  et  au  Luc  de 
Guyfefon  maiftre.  Si  te  puis  recouurer  quelque  autre 
ebofe  de  nouueau  que  ie  cognotjfe  vom  pottuoir  feruir, 
te  vom  enferay  bonne  part  ,  pourueu  tout  es  fois  que 
i  entende  que  vous  rapportiez*  ce  prefent  que  te  vom 
faykïvfge  qui  luy  esl  propre*  Autrement  rien  At- 
tendes plus ,   Adieu. 

*    y 


A   T  RESEXCE  LLE^T  E    ET 

Très  ittuftrc  Princtjfe  Elisabeth  Royne 

£  Angleterre  >de  Frœnce>d*Ir- 

lande  &c. 


Adame  ie  fuis  fi  rnauuais  flatteur ,  que  iene 
M  fuis  iamais  plm  a$l(e ,  qu'alors  que  te  puis  li- 
brement dire  mon  auis  des  chofes  qui  nom 
paffent  détient  les  yeux  >  principalement  s  elles  font 
de  quelque  poids  &  confequence.  Que  fidauenture 
il  ne  me/1  permis  {comme  fouuent ,  cela  e si  défendu 
aux  gens  de  bien ,  de  peur  quvn  libre  iugcment  riof 
fenfe  t  oreille  des gr ans  ,  ou  que  leurs  mignons  qui  en 
abufent  ne  foyent  par  la  cognus  &  châtiiez  )  Stie 
puis  alors  pour  le  moins  ayant  mon  recours  au  pa- 
pier faire  parler  quelque  honne/le  homme  ,  qui  def- 
couure  ce  que  tenfens  >  tout  aufti  tofl  mes  esprits  rc- 
peus  de  ce/le  liberté ,  vont  reprenant  nouuel/e  force» 
Ceft  ce  qui  fait  que  tout  gaillard ,  tout  refolu  fans 
nulle  crainte  (  ne  niejlant  loifible  de  dire)  ie  vous 
offre  pour  maintenant  vn  Reueillcmatin  ,  AI  adame, 
tel  que  ma  plume  a  peu  tracer  pour  la  gloire  de  no- 
(ire  DteUy  le  bien  defon  Eghfe  >  vofl*e  grandeu*  & 
voHre  eflai ,  ft)  pour  celuy  de  vos  voifins.  le  ne  vous 
dtfcourspas  icy  les  matières  que  $y  traite:  la  leHu- 
re  les  montrera  &  le  fubiet  mérite  bien  quon  pre- 
ne  la  peine  de  le  lire*  Mais  ie  vous  puis  bien  affleu- 
rer y  Madame,  quilny  a  rien  defuperflu  (fi ce  tieïl 
aux  trop  délicats  )  rien  de  faux ,  rien  qutfoit  indique 
de/ire  dit  $  recommandé  par  efcrit  au  temps  a  ve- 
nir: Voire  rien  du  tout  qui  ne  férue  au  bien  public  du 

temps 


temps  qui  court.  De  quoy  eïlant  trefaffeuré  9  se 
fupplieraytreshumblement  voft^e  Mateflé  derece- 
uotr  d'aufli  bonne  main  ce  mien  labeur  3  comme  dvn 
cœur  treshumble  %)  trefaffeftionnè  ie  le  luy  pre fen- 
te. Priant  Dieu* 

Madame ,  quil  doint  a  voftre  Maieïle  autant 
âhcurç)  de  félicité  9  que  voftre  bon  frère  >  alite' & 
Compère  vom  fouhaiti  de  mal  &  d'encombre.  Dt 
EleuiberouiSe  le  io.de  Nouembre.  1573. 

De  vo(lre  Maiefle 

Treshumble  q)  trefafftBionm 
fermteur  Enfeh  Phtladtlphe* 


EPISTRE     TR  A  D  VITE 

EN    FRANÇOIS     DV    LIVRE     LA- 

tindedié  aux  eftats,  Princes  ,  Sei- 
gneurs, Barons,  Gentilshommes, 
&  Peuple  Polonois,par  Eufe- 
be  Philadelphe,  Cof- 
mopolite. 

es  François ,  tres-illuilres  Prin- 
L    ces,magnanimes  Seigneurs,ver- 

tueux  Gentilshommes,  &  Peu- 
ple genereux,vous  font  en  tant  de  for- 
tes redeuables ,  &  obligez ,  &  ie  leur 
fuis  tant  loyal  &c  affectionne  amy:que 
ie  penièroy'  faire  grand  tort  à  mon 
deuoir ,  11  ie  ne  fiifoye ,  paroiftre  par 
quelque  bon  &  honnefte  office  l'ami- 
tié que  ie  leur  porte  &  la  fincere  affe- 
ction que  i  ay  au  bien  &  tranquillité 
devoftre  Republique  &  cftat.  Voila 
pourquoy  ayant  tracé  en  deux  Dialo- 
gues vn  fommaire  véritable  des  mife- 

res 


E  P  I  S  T  R  E. 

res  panées  8c  prefentes  des  François: 
iay  bien  voulu  pour  tefmoigner  celte 
mienne  affection  enuers  vos  deux 
nations  ,  n'ayant  pour  maintenant 
rien  en  main  de  plus  conuenable  au 
temps  qui  court,  le  vous  offrir  Se  con- 
£crer,  comme  aux  plus  gros  &c  plus 
notables  créanciers  de  tous  les  Fran- 
çais. 

Que  fî  quelcun  de  prime  face  trou- 
ue  ce  prefent-cy  fafcheux  ,  &  Tac- 
cjfe  de  ce  qu'il  reueille  les  eiprits 
de  trop  de  gens  :  Le  pouuoir  &  for- 
ce indomptable  de  la  trefpure  veri- 
tt  ,  à  laquelle  plus  ie  m'arreile  qu'à 
l'opinion  d'vn  tel  Cenfeur ,  me  Terni- 
ra en  ceft  endroit  de  plege  &de  bon 
garent ,  m'ayant  contraind  de  l'op- 
poferaux  flatteurs,  menteurs  efîron- 
tez  ,  en  vn  Latin  auiïi  facile  com- 
me eft  le  langage  François  ,  auquel 
i'efens  le  mefme  liure  à  la  grande 

a     iiij 


.  : 


E  P  I  S  T  R  E. 

Royne  d'Angleterre  fîmpîe  &c  fans 
afféterie.  Et  ceux  qui  fans  pafîlon  le 
liront  pourront  bien  iuger  &:  co- 
gnoiftre  ,  que  le  fard  duquel  Puy- 
brac  en  vendant  fà plume  ,  comme 
Balaam  fe  langue  pour  maudire  h 
peuple  de  Dieu ,  a  vfé  en  fa  belle  epi- 
ftre  a  Staniflaus  Heluidius  ,  &  tout 
ce  que  Monîuc  Euefque  de  Valen- 
ce ,  Lanfac  &  autres  tels  menteurs  i 
gages  vous  ont  fceu  dire  &  propofe; 

f>our  deiguifer  la  vérité  ,  elt  bien  foit 
oindecefl  ouurage  ,  qui  ne  marche 
que  rondement  ,  en  ion  Me  ôc  ai 
fuiet. 

Mais  vous  me  pourriez  deman- 
der. Pourquoy  dis-tu  ,  ô  Phila- 
delphe  ,  que  les  François  nous  font 
deteurs  ?  A  nous  qui  leur  auonso- 
fté  le  fécond  fils  qui  deuroit  eftre 
gardien  de  toute  la  France  ,  &  em- 
mené auec  luy  des  Princes  ,  Sei- 
gneurs 


s  • 


£  P  I  S  T  R  E. 

gneurs ,  Gentilshommes  Se  gens  de 
Confeil  trefnotables ,  chargez  d'or, 
d'argent  &:  de  meubles  dont    ils  ont 
yuydé  leur    pays   pour   s'en  venir 
peupler  le  noftre.  A  nous  qui  leur  a^- 
uons  courte  en    faifànt  nos  propres 
affaires  vn  monde  d'argent  de    dcC- 
penfepourle  deffray  de  nos  Ambaf- 
jfadeurs,  lefquels  neantmoins    n'ont 
daigné  accepter  l'ordre  de    Mon- 
sieur S.  Michel  qui  rend  tous  ceux- 
là  qui  le  portent,  coufins  de  Char- 
les de  Valois.    Il  fèmble  pluftoft  que 
nous  fommes  leurs  deteurs  en  tou- 
te façon.  Et  quand  bien  tu  pourroys 
monflrerque  nous  fommes  en  quel- 
que fotte  les  créanciers  de  tes  Fran- 
çois, quel  bien  fay-tu  Cofmopoli- 
te  ny a  euxny  ajrous  auiïi,  nousfii- 
fant  part  de  leurs  miferes  Se  defeou- 
urant   leurs  pourctez  ?  n'eft-ce  pas 
autant  comme  fi  tunousdifois  f  II 


EPISTRE. 

eft  vray  que  vous  aucz  pour  débiteurs 
tous  les  François.  Mais  ne  déniez  pas 
qu'ils  vous  payent  de  long  temps  vn 
toutfeul  denier.  Ils  fontfipoures  ôc 
beliftres  qu'ils  dorronttoft  du  cul  à 
terre,&  feront  (fiDieuny  pouruoit) 
cefïion  de  leurs  biens  miferable.  C'eft 
bien  loin  de  nous  refiouyr  ,  que  de 
nous  donner  ces  nouuelles,&  toutes- 
fois  c  eft  le  prefènt  que  tu  nous  offres, 
ce  dis-tu. 

Il  eft  certain  (  tres-illuftres  Prin- 
ces &  Nation  trefrenommee  )  que 
vous  pourriez  tenir  (  ce  fèmble)  vn 
tel  langage  que  cela.  Mais  quoy 
qu'il  foit,  tous  les  François  ne  lait 
fent  pourtant  de  vous  eftre  cent  mil- 
le fois  plus  obligez  que  vous  a  eux 
fi  l'on  regarde  le  dedans  d'vn  fi  grand 
myftere  ,  qu  eft  l'Election  de  vo- 
ftre  Roy,  plus  que  l'extérieur  &  le 
dehors,  où  les  fols  feulement  s'arre- 

ftent, 


v. 


E  P  I  S  T   R  E. 

ftent-ne  pouuans  pénétrer  plus  loin. 
Car  pofé  le  cas  que  vous  eftans  de- 
ftituez  «de  Roy,  ne  pouuans  viure 
iimplement  fous  la  loy  &  fous  Ton 
ame  la  raifon  ,  ne  voulans  aum 
vous  commettre  à  la  conduite  de 
quelcun  d'entre  vous  ,  les  François 
vousayent  fournydvn  Roy  de  leur 
nation  (  li  toutesfois  il  eft  fils  de 
François  :  cardeiamerevousiçauez 
qu'elle  eft  &  fera  Florentine)  &  que 
pour  vous  auoir  nourry  èc  fourny 
vn  Roy  ils  vous  puiiTent  auoir  obli- 
gé à  eux  en  quelque  manière  &  fa- 
çon :  comme  il  eft  trefraifçnnable 
qu'on  le  (oit  à  la  nation  &  àlamai- 
fon  qui  les  donne  :  Vous  ne  le  ferez 
iamais  tant  aux  François  ,  comme 
les  Vieux  Iiraelites  à  la  maifon  de 
Ifai  pour  Dauid,  Salomon,  louas  êc 
lemblables  autres  bons  Roys  qu'ils 
ont  receu  de  ce  bon  tige,  ou  comme 


E  P  I  S  T  R  E. 

gentilshommes  d'entre  vous  enuiron 
Je  temps  des  maflàcres  de  Paris  pour 
auoirl'auisdu  derTund:  Seigneur  A- 
miral  ,  lvn  des  parens  de  la  Fran- 
ce, &  vous  y  conduire  félon  Ton  con- 
feil. 

En  ce  qu'ayant  iceu  les  nouuel- 
les  de  ces  horribles  mailacres  ,  ef- 
quels  l'Amiral  deuant  l'arriuee  de 
vos  gentils  hommes  fut  tuë,vous  def- 
pouillaftes  tout  aulTi  toit  l'opinion 
bonne  que  vous  auiez  delamaifon 
de  Valoys,  pour  en  venir  vne  tres- 
veritable  ,  la  recognoiilans  pour  la 
plus  traiftreire,&  defloyale  maifon  de 
la  terre. 

En  ce  que  vous  euiTiez  lors  vo- 
lontiers en  deteftation  d'vn  tel  cri- 
me ,  eileu  pluftoft  vn muletier,  ou 
quelque  autre  bon  toucheur  d'ai- 
nes ,  que  pas  vn  de  tous  ces  Bou- 
chiers  ,  n'euft  elle  qu'il  vous  eftoit 

force 


E  P  I  S  T  R  E. 

force  de  vous  feruir  de  ceftuy-cy,  a- 
yans  irrité  tous  les  autres,  qui  luy  e- 
ftoyent  compétiteurs  abbayans  à  vo- 
ftre  Royaume. 

Les  François  vous  font  aufïibien 
fort  obligez,  de  ce  que  après  ces  maf- 
fàcres  vous  ne  voulufles  iamais  pafler 
outre  à  la  confirmation  de  l'élection, 
fans  vne  promefle  folennelle  ,  que 
Monluc  &:  Lanfac  vous  firent  de  plu- 
fleurs  articles,qu  ils  iurerent  au  nom 
de  leur  Maiftre.  Entre  lefquels  cefl 
article  eftoit  l'vn  des  principaux  : 
Qu'il  feroitfai&c  diligente  enquefte 
desmafïacres  &  punition  condigne 
des  mafïacreurs  :  moyen  fouuerain 
&  vnique  pour  eflablir  la  Paix  en 
France. 

En  ce  que  vos  ambafTadeurs,  leC- 
quels  après  cela  vous  enuoyaftes 
(àluervoftre  Roy  en  France,  traitè- 
rent auec  grande  inftance  tout  pre- 


♦  . 


E  P  I  S  T  R  E. 

mier  de  la  paix  de  France, que  nul  au- 
tre de  vos  négoces  :  tant  vouseftiez 
remplis  d'enuie  de  voir  tous  les  Fran- 
çois paifibles. 

En  ce  que  n  ayans  peu  obtenir  au- 
tre chofe  des  articles,qui  vous  furent 
iurez  en  Poloigne  par  l'Euefque, 
quelque  pouriuite  que  vos  am- 
bafladeurs  en  fiflent  enuers  le  Ty- 
ran ,  pour  le  moins  le  bruit  de  leur 
Venue  auancea  la  fabrique  ôc  publi- 
cation de  ce  mefchant,trupelu  ôc  trai- 
ftre  Edicl:  de  paix  :  &  par  con- 
séquent ieua  le  fiege  deuantlaRo 
ehelle. 

En  ce  que  l'inftante  prière  que 
vos  ambafladeurs  firent  ,  eftansar- 
riuez  à  la  Cour  du  Tyran,a  erti,com- 
me  Dieu  a  voulu  ,  caufe  &  moyen 
de  la  deliurance  des  poures  gens 
deSancerre ,  que  le  Tyran  cftoitre- 
folu  de  faire  manger  l'vn  par  l'autre. 

Mais 


E  P  I  S  T  R  E. 

Mais  fur  tout  ils  vous  font  tenus, 
de  ce   que  vous  ayans  eu  compaf- 
fion  du  rude  &  barbare  traitement, 
que  les  François  fouffrent  fous   la 
Tyrannie  de  ceux  de  Valoys  :  vous 
auez  ofté  du  milieu  deux  ce   Roy 
frère  du  Tyran  auec  vnbon  nom- 
bre des  fuppofts  &  appuis  de  la  Ty- 
rannie, que  vous  auez  fai£ts  condui- 
re  en  triomphe  captifs  fous  les  loix 
de  voftre  Patrie,au  trefgrand  bien 
&  contentement  des  vrays  &  natu- 
rels François.    Letquels  enceft  en- 
droit s'affeurent  que  vous  ferez  de 
façon  &  manière,  que  iamais  plus 
ces  belles  faroufches  ne  retourne- 
ront pour  les  mordre.      Voila  les 
poincïis,  qui  me  font  dire,que  les 
François  vous  (ont  deteurs. 

Quant  à  ce  dont  vous  vous  pour- 
riez plaindre  ,  que  ie  vay  delco u- 
uiant  par  trop  leurs    pouretez  èc 


E  P  I  S  T  R  E. 

niiferes.  Il  ma  femblé  trefraifon- 
nable,que  vous  tous  aufquels  le  fait 
touche  en  foyez  au  vray  aduertis. 
A  fin  que  vous  puiïliez  cognoiftre 
ce  qu'il  vous  faut  attendre  deux  en 
voulant  recouurervos  dettes.Etco- 
bien  que  vos  Ambaïïàdeurs  vous 
en  puiifent  donner debons  tefmoi- 
onages:  fi  eft  ce  que  iofe  afleurer 
que  ce  Reueille-matin,que  ie  vous 
offre,  vous  en  informera  plus  à  plein 
èc  plus  à  menu,quaucun  autre  ne 
fçauroit  faire.  Et  vous  monftrera 
quand  &  quand  vne  partie  des  re- 
medes,dont  les  François  entendét 
s'ayder  pour  eflàyer  à  fe  remettre. 
Ceftàvous  fi  mieux  vousfçauezde 
leur  en  fournir  de  meilleurs:!!  vous 
penfez  que  leurfecours  vous  puiffe 
quelque  iou  r  feruir. 

Que  s'il  y  auoit  quelque  autre 
Royaume  vacquant  plus  outre  que 

vos 


E  P  I  S  T  R  E. 

vos  contrées ,  auquel  vous  puifïîez 
Elire  eflire  le  Tyran  pour  chef, (quand 
bien  ce  feroit  au  Royaume  des  Fu- 
ries) vous  fçauez  combien  il  eft  di- 
gne auec  {a  mère  èc  fon  confeil  d'y 
prefider  :  ou  que  vous  peuliiez  trou- 
uer  quelque  habile  moyen  pour  en 
depeftrerbientoftla  France.  Ce  fe- 
roit (  ie  le  vous  iure  )  combler  les 
François  de  tous  biens.  En  ce  cas  la 
vous  pourriez  tenir  pour  tous  aflèu- 
rez  qu'ils  vous  erigeroyent  des  Co- 
lomnes  comme  a  leurs  libérateurs, 
&  vous  prefteroyent  à  toute  heure 
laide  que  pourriez  defirer  contre 
ceux  qui  vous  voudroyent  nuire  : 
autrement  il  n'eft  pas  pofïlble  pen- 
dant que  ces  Schelmes  viuront ,  que 
vous  puilTiez  recouurer  d'eux  vn 
tout  feul  brin  de  payement.  Car 
tout  cela  qu'ils  peuuent  faire,  c'eft 
de  viure  au  iour  de  la  iournee ,  les  ar- 

b.ij. 


E  P  I  S  T  R  E. 

mes  au  poing  ,  les  yeux  au  ciel,  at- 
tendans  fecours  du  Treshautpour  la 
lafcheté  de  leurs  frères. Il  ne  relte  plus 
tres-illuitres  Princes  &  nation  très  fa- 
meufe  )  hnon  que  vous  preniez  en 
bonne  part  la  hardieffe  de  laquelle  i'ay 
vsé  en  voftre  endroit ,  vous  offrant 
celle  tragique  peinture  tracée  au 
moins  mal  que  1  ay  peu. 
Ma  plume  nefçauroitrefpondre 
Au  forfai6t  tant  eft  inhumain: 
Mais  elle  vous  peut  bien  femondre 
A  le  venger  de  voft re  main. 

A  tout  le  moins  (tres-illuftres 
Princes  ,  magnanimes  Seigneurs, 
vertueux  Gentils  hommes,  faites  en 
forte  que  ces  tigres  tant  inhumains 
que  Dieu  a  par  faprouidence  traîné 
&  mis  entre  vos  mains  ne  vous  efchap 
pent  nullement:  Et  les  tenez  (errez, de 
forte  qu'ils  ne  nuifentà  vosvoiiins: 
vous  gardans  en  toutes  façons  de 

leurs 


E  P  I  S  T  R  E. 

leurs  aguets  &  leurs  embufches.  Au- 
trement ,  11  quelcun  de  vos  bons  voi- 
fins  venoit  quelque  iouràperir  pour 
au  oir  lafchéces  leopards,fô  ame  vous 
feroit  lans  doute  redemandée  duSou- 
uerain.  Que  s'il  vous  en  auenoit  quel- 
que mal  en  particulier,  vous  feriez  en 
rifee  aux  peuples  qui  habitent  autour 
de  vous  eftans  allez  quérir  fi  loin  des 
fàngliers  pour  vous  difliper.  Dieu  par 
fa  grâce  vous  y  vueille  mieux  pour- 
uoir ,  vous  donnant confeil  &  fagefle 
pour  vous  y  fçauoirbien  conduire 
au  nom  de  fon  fils  noftre  Sei- 
gneur Iefus  Chrift. 
Amen. 

b    iij 


DOUBLE  iSVN  E  LETTRE  MIS- 
fiue  efcriteau  Bue  de  Guyfepar  vn  gen- 
til homme ,  duquel  on  ri  a  peu 
fçauoir  le  nom. 
Onfeignèur  3  méfiant  de  bon  heur  tom- 
CM  bee  entre  les  maint  vne  copie  eferile  a 
main  y  intitulée  le  Reueille-matin  des 
François^  en  forme  de  Dialogue  ,&  oyantbien 
çonfiderèa  partmoy  >  les  deuà  &  propos  >  que 
Eufebe  philadelphe^  qui  s  en  dit  ïautheur ,  fait 
tenir  aux  interlocuteurs:  il  ma  femblê  que  ie 
ne  pouuoâ  faire  de  moins, pour  mon  deuoir^  que 
de  vom  ï enuoyer par  ce  gentilhomme  présent 
porteur  :&  vous  dire  la  deffm^ce  que  ie  penfe  e- 
ftre  expédient  pour  la  grandeur  de  voïtre  mai- 
fon, ér  le  bien  de  voïire  feruice.       le  ne  doute 
point  MonÇeigneur^  que  quelque  Huguenot  def- 
pité  pour  les  majfacres  ,  exercez  fur  les  frères, 
(  qrion    appelle ,  )    riait  esbauchè  ce  fie  copie: 
&  ne  doute  non  plus  qu'il  de  fore  le  renuerfe- 
mentde  la  maifon  de  Valois^  que  te  le  voy   fans 
rienflater^  ni  di (Simuler ,  dire  tout  ce  quilfcait 
de  leur  vie$  de  la  forme  de  leur  gotiucrnement* 
il  y  a  filon  g  temps  que  ce  $ie  maifon  vom  occupe 
va  fi  beau  Royaume  3  quelle  le  gourmande  >m 
lieu  de  le  gouuernerde  deiiruici ,  ^r  ruyne>  au 
de  £  édifier  i  &  hasUr.    Les  cœurs  de  la  No- 

bleffe^ 


bleffe,&  du  Peupleront  d  autre  part  tellement  a- 
lienez,  de  ce  Fie  maifon  y  &fifortenaigrls  contre 
Ces  deJportemens7  ils  font  par  le  contraire  fi  de- 
uots  enuers  vous ,  &  tant  ajfeffîionnez  a  v offre 
maifon  qu'il  femble  bien  quil  riy  fit  onquesfi 
beau^quilyfatcl  maintenant. 

Du  parti  des  Catholiques  ^v  offre  excellence 
a  autant  d  occafion  de  s  en    affeurer  3  comme 
s  illes  ternit  tous, par manière  dédire^  dans  fa 
manche:  Sur  tout  maintenant^  que  torn  eux  re- 
gardent, pour  labfence  du  Roy  de  Poloigne ,  fur 
vous  ,  quefeul  ils  croyent>&  par  le  nom  du- 
quel ils  lurent \comme  de  leur  Libérateur: Quant 
au  part  y  des  Huguenots  >  ce  traiElêmonffre  af- 
fez  en  d'met spaJfagesJe plaifir  qui/s  prendro- 
yent  a  vous  voir  reprendre  ce  que  de  droit  vous 
appartient.    Et  combien  que  pour  quelques  re- 
mets de  l "histoire \  ils  auife  de  marquer  des  cbo- 
je  s  que  les  v  offre  s  ont  exploité  par  lepaffê  au  de* 
fauantage  de  leurs  ajfairesje  temps,  [vray  cyrur- 
gien  des  playes  les  plm  defefperees,  )  a  tellement 
pen fèces  coups ,  quil  ne  parle  que  par  acquit^ 
comme  en paffant  de  ces  chofes:traiciant  au    re- 
(tefi  rondement  de  vos  âroicîs ,  &  de  vos   prê- 
te nfions,  quon  ne  peut  mieux  defirer  :  Que  s  il 
fe  met  a  parler  de  vous  en  particulier,  il  fait 
tellement  fonner  ï  exécution  que  vous  fîfies   fur 

b    iiif 


ï Amiral^  que  cependant  il  mvnUrebien ,  que 
voïire querelle particulière  von* y  amené :3plu- 
fioH  que  la  hayne  contre  leur  Religion >de  laquel- 
le%  &  dans  Paris  &  ailleurs  il  ajfeure  (  comme 
aufîiil  eflvray  ,}que  vous  en  aueZfauuéplu- 
fieurs.-entre  autres  le  Seigneur  £  Acier ,  Ivn  de 
leurs pricipaux  chefs  de  ce  temps  la-    Cela  me 
faidl  croire  ^auet  le  difcour s  que  le  Politique  en 
faitt  en  quelques  endroicls  tfue  les  Huguenots 
ne  âefireroyent  rien  mieux  3  que  de  vous  voir 
remis  au  tbrofne  que  Hugues  Capet  vfu'pa  Jur 
les  Roy  s  vos  predeceffeurs.S'affurans  bien{com- 
me  ce  liureporte^)que  non  feulement  vans  lair- 
riez  leurs  confciences  libres  :  ains  aufii  tout 
exercice  de  leur  religion  fain,fauf  <&  libre  par 
toute  la  France:  S  ans  iamais  leur  fan  (fer  parole 
considérant  le  mal  qu  apporte  auec  joy  la  perfi- 
die,a  ceux  mefmes  qui  la  pratiquent.  OH  on  fei- 
gne ur  Je  fer  ois  $auis  ,  que  s  il  ne  tenait  qda  ce- 
la y  (  comme  il  femble  bien  qii  autre  chofe ,  ne 
vous  peut  defrober  ce  bien)qpie  vous  fïjîieZ.tout 
paix*  cr-ayfe ,  ce  qu'ils  voudroyent  en  cefi  en- 
droit ^  (y  prenant  deux  foy ,  &  hommage  des 
corps  &  biens  ycomme  bon  Prince ,  vous  latffaf- 
fie^j&leur  confcience>&  leur  Religion  toute  li- 
bre ^e/t  la  dijpofitwn  de  Dieu.  Ce  qui  vom  inci- 
ter oit  a  les  faire  ïouir  dvne  telle  libertés  [outre 

que 


que  cest  vne  Tyrannie  quon  exerce  fur  leurs 
confciences  de  le  vouloir  faire  autrement:  &  que 
ce  fie  violence  efl  caufe  de  la  perte  de  tant  de  gens y 
quife  vont  con fumant  tvn  ï autre  comme  le  fu- 
zil  &  la  pierre)  ce  fer  oit  vn  exemple  récent  qua 
donne  le  Roy  de  Polo  igné  3  au  ferment  par  luy 
preftè  comme  vous ^  monfeigneur  3  fcauez^  entre 
les  mains  des  Polonois  d entretenir  dans  Poloigne 
toutes  les  religions  qui  y  font  :  ores  qtiil  fceuïi 
quily  a  grand  nombre  d  Anabaptifies  3  &  Ar- 
riens  ,  trefdangereux  &  mefchans  hérétiques: 
l!  exemple  au  fi  de  monfeigneur  de  Sauoye  ,  fa- 
uoriTeroit  grandement  vos  aBions  en  cela% 
quand  bien ,  a  fon  imitation ,  vous  entretien** 
driez  les  miniîires  ,  &  pafieurs  de  cefie  religion 
aux  dejpens  des  trop  gras  bénéfices  3  des  difmes% 
fafembUblesreuenus  ,  comme  il  le  faitt  en  fes 
trop  bai/liages  de  Tonon  ,  de  G  es  >  &  Terny> 
ou  il  ne  fouffre  nuilement  eflre  dicte  vne  feule 
me  [chante  petite  mejfe  baffe  :  e fiant  3  aurefiey 
fi  bien  obey  deux  qtiil  na  nuls  de  fes  Çubiects 
desquels  ilfe  puiffe  mieux  afieurer  que  de  ceux 
*>i  &  de  ceux  la  du  val  cC  Angrogne^  aufquels  il 
donne  prefque  femblable  liberté.  Que  fi  vous  vou 
lez  vn  exemple  du  Pape ,  me  fines  en  plus  grand 
cas  vous  fcaue^comme  cefiquilfoujfre  les  luifi, 
aitec  leurs  fynagogues  en  toutes  terres ,  (jrpays 


qui  [ont  àefon  obeiffance  :  les  luifs  (dy-ie)  que 
chafcunficait  efire  vrays  ennemis  de  Chrifi:  Mon 
feigneur  ,  mettons  le  cas  que  ces  gens  cy  fu fient 
tombe^  en  quelque  erreur  :  (comme  vn  chacun 
deux  confère  quils  en  ont  commis  vn  bien  lourde 
quand  ils  Je  font  par  tant  de  fois  fiez,  a  ceux  la  de 
Valois  :  CMais  mettons  le  cas  que  terreur  fusi  en 
articles  de  lafoy:ilsfe  font  toufiours  foufmis  den 
vouloir  eïier  a  tefcriture:  ils  faneront  condem- 
nation ,  son  leur  monflre  quils  font  de  ce  us  :  & 
font p refis a  fie  rétracter  son leurpouuoit  enfei* 
gner  mieux,   ils  ontfaict  voir  tout  ce  qu'ils  cro- 
yent.  ils  font  toufiours  prefls  de  le  faire  auec  dou- 
ceur &  comme  a  Chrefiiens  appartient,  le  fuis  icy 
contraint  de  dire ,  qu'il  me  femble  que  ce  fie  voye 
eft  la  meilleure  y  &  lapins  feure  ,  pour  ïefiatfa 
pour  la  confidence^  que  nefi  celle  de  feu  ,  é'fiang. 
Quant  a  eux*  ilsfcauent  refiondre  de  leurfoy^de 
leur  efierance^parleni  de  Dieu  pertinemment^ 
prefque  mieux  que  nos  docteurs  :  Quant  il  nous* 
nous  ne  feauons  pas  bonnement  pourquoy  nom 
viuons,nous  ne  parlons  iamais  de  Dieu,  fi  ce  nefi 
le  blafphemanty  &  ne  croyons  qua  nos  cure^  ou  a 
ce  que  leurs  chambrières  croyent.  de  leur  vie^auec 
lanoftre$ton  enfaitt  comparaifon^on fiait  quils 
font  loin  de  desbauche ,  autant  que  nous  enfiom- 
mespres  :  cependant  nous  nom  difpenfons  de  les 

tuer 


tuer  tout  a  crédit:  Monfeigneurje  Confeilvaut 
mieux \que  Gamaliel  donna  udisJLors  qù on  pour-* 
fuiuoit  les  Apoftres  :  cefide  laiffer  ces  gens  en 
paix  :  car  fi  leur  confeil  ou  doctrine  eft  des  hom- 
mes ,  foye?  certain  qu  il  fera  desfaiff  tout  a  plat: 
que  ficefie  œuure  efide  Dieu  ,  tamais  on  ne  la 
pourra  deffaire.  Les  eftats  affemblez  a  Orléans* 
quelques  partiaux  qu  ils  fuffent$ peu  libres  ju- 
rent comme  vomfcauez  ,  de  cefl  ams  :  les  gr ans 
perfonnages  de  la  France^apres  auoir  ouy  les  mi- 
nières des  Huguenots  a  Poifiy  ,  confeillerentla 
mefme  chofe.  Ainfi^fivom  tenez,  ce  train ,  Une 
faut  la  que  vous  doutiez ,  que  les  Huguenots  ne 
défirent  voflre  auancement>&  grandeur  :&quils 
n  oublient  ayfeement  tout  ce  quils  ont  receu  de 
perte  par  vos  deuanciers,  &  parens  :  e fiant  chofe 
toute  a(fe urée, que  les  iniures  nouuellesquon  leur 
va  iournellement  multipliant \  leur  font  perdre  la 
mémoire  des  vieilles  :  Et  que  pie  ça,  on  ne  parle 
plus  que  des  tours  de  la  Roy  ne  mère ,  de  Birague, 
du  Feront  telseftafpers  qui  manient  tout  ce  po- 
ur ç  Royaume  en  rond  Je  pie  coy$  a  Vaffades^ 
tout  ainfi  comme  il  leur  plaijl.  Au  fit  ne  faut-  il  pas 
douter  que  ce  fie  v  ye  débonnaire  ne  plaife  bien 
aux  Catholiques  >de} (quels  les  vnsjpar  trop  lafez^ 
ne  demandent  que  le  reP  os:  cries  autres \ont  touf* 
tours  eu  ex  horreur  toute  cruauté. 


Cela  eft  doncques  refolu  que  ces  deux  partis  la 
vous  rient  :  fa  par  confequent  ,   que  le  gros  de 
la  France  vous  y  defire  :   Une  rejle  que  le  me- 
nu.   Ceux  de  Montmorency  vous  en  veulent:  fa 
vous  leur  en  deuez  aufsi.    llefla  craindre  quils 
ne  montent  bien  tojl  en  crédit  >  ce  dici-on ,  par 
la  faueur  quvn  Duc  leur  porte  :  mais  âeuancez 
les  dextrement:  ils  font  iufqu  a  prefent  bien  foi- 
blés, gardez*  quils  ne  rentrent  en  cour.  Que  s  ils 
yfont^fa  bien  auavt,  déclarez  vous  ouuertement 
four  libérateur  de  la  France:  vous  verrez  ceux 
de  Valois  bas  ,    abandonne*?  de  leurs  fupp os  :  le 
feuple  crier  liberté ,  fa  les  Gentilshommes  vous 
fuyure: mette^au deffus  les Ejlats:faicîes quils 
recouurent leurs forces  :  Remettez l anciene po- 
lice :  faites  que  Justice  ait  lieu  :  rengezmoyla 
gendarmerie ,  fa  caffeTtoutle  fuperflu  :   chaffez 
loin  de  nous  lest  ranger  ,    fa  les  Italiens  quon 
hait  tant ,  de f chargez  le  peuple  dimpos  fa  vous 
contentez  du  domayne  ,    fa  de  l  ordinaire  cou- 
rant.   Bref  montrez  vous  en  ceB  aage  le  père 
de  voftre  Patrie \quifemble  vous  tendre  les  bras: 
MonHre^jvous  tely  (dis-  te)  par  effet \  fa  non  par 
efcrit feulement ,  comme  ont  fait  ceux  la  de  Va- 
lois >  fa  vous  les  verrez  bien  camus,    le  vous  di- 
fcourroys  volontiers  les  moyens  que  îeHime  les 
plus  propres  >  a  mettre  afin  vneft  heureufe  en- 
trepris 


treprife ,  nesloitque  te  maffeure  ,  que  monsei- 
gneur le  Reuerendifîime  vojlre  Oncle ,  vous  les 
fcaura  trop  mieux  tracer  au  vif ,  &  aufîi ,  qui 
iefpere  auoirbien  toïi  l  honneur  de  vous  pouuoir 
aller  baifer  les  mains  ,  &  de  vous  dire  a,  bou- 
che j  ce  que  le  papier  ne  peut  que  mal  feurement 
porter.  Cependant,  ie  vousfupplie  treshumblc- 
ment  de  vous  refoudre  ,  avnacle  fi  gêner  eux y 
&  magnanime,  &  de  vous  y  dijpofer  au  plus  tosi 
quilferapofîible.  Si  vous  ne  lefaicîes  bien  toB> 
croye^monjeigneur  ,  te  me  doute  ,  que  vous 
natte ndre^que  trop  tard  :  les  Nobles  ,  auec- 
que  s  le  Peuple  3  pourront  bien  vouloir  recouurer 
par  euxmefmes,  leur  liberté  perdue  y  fafecouant 
le  ioug  de  Tyrannie  ,  ejlire  vn  Roy  fubiet  aux 
loix,  comme  iadis  firent  les  nofires,  toutainfi  que 
font  les  Polaques  Ce  fer  oit  alors  a  briguer, ce  que 
Coccafionpre fente  (fivous  la  fcaueZ  empoigner) 
vous  met  comme  de  (fus  la  teïte.  Souuiene  vous, 
que  fie  ejl  chauue  derrière  :  A  tantiefupptlieray 
Dieu  y 

Monfeigneur ,  quilluy  plaife  vous  touchet 
le  cœur  de  forte,  quenfuyuant  mon  auis>  &  con- 
feil ,  vous  aye^a  bon  efcient  pitié,  &  compafiion 
de  vojlre  Patrie  >  que  les  Tyrans ,  le  s  femme  s  y  les 
Italiens,  les  gabe/liers  •>  lesRuffiens,  &  maque- 
reaux ,  vont  rongeant  iufques  aux  os  :  &  quil 


vous  âointAuec  vn  heureux  fuccez ,  &  en  tref- 

bonne fantê  ->è>fro(j>eritê  >  très  longue, 

&  tresheureufe  vie,  de  Reims 

le  x.  de  Décembre 


15  7  1 

.  * 


D  /  A- 


DIALOGISME    SFR   L'EFFl 
gie  de  la  Paix. 

Le  Polonois.     La  Paix  Valoife. 


Pol.  Quelle  femme  efl  ce  ou  Nymphe  que  te  voy$ 
Ayant  le  port  de  la  file  dvn  Roy, 
Plu*  haute  a  voir  que  quelque  chofenec* 
D'habits  nouueaux  étrangement  ornée, 
Haute  enfourcy^fuperbe  en  f on  marcher* 
MaUappru  eftqui  nofe  s'approcher. 
Dttes-  moy  Dameyou  Nymphe  fi 'vous  eftet 
Du  reng  de  nom^ou  des  Grâces  cele(les, 
jQui  quelquefois  fréquentent  les  humains: 
Puis  s  en  reuont  en  ces  lieux  fouuerains9 
Quand  les  mortels  fe  plongent  en  tout  vice* 
Seriez,  vous  point  ce  fie  belle  luftice, 
Qui  sefmouuant  nous  viene  voir  ça  bas, 
Pourappaifer  les  guerres  fè) combats? 
Pa.   Je  ne  fuis  pas  ce  que/Ire  tu  me  penfe, 

le  fuis  la  Paix  que  Charte  a  mife  en  France 
Dont  iefuis  fœurjtafiardc  comme  luy> 
Le  plus  loyal  des  hommes  dauiourd'huy. 
Pol.  Vraiment  tu  as  vn  bon  traiflrc  de  frère. 
Maisdy  moy  donc>qui  fut  aufîi  ton  père* 
Pa.   Mon  père  fut  vn  Diable  def  Guifé 
De  fous  l  habit  d'vn  Prcflre  fuppofê 
MonftrcfataU  cornpofê  de  tout  vice. 
Trouble  repos,e(lablc  £auaricc> 
Dont  sefchaufa  celle  noble  Putain* 
Ltfang  %nfeU  des  bougres  d'Italie* 


î)  1  A  LO  G  I  S  M  E. 

Nourry  du  UiB.  d'vne  horrible  Furie, 
Quyn  Pape  au  col  des  V  alou  attacha 
Et  dans  lefein  de  nos  Roy  s  U  cacha* 
Tout  y  nourrir  la  flammèche  allumée* 
Dont  France  vniour fufl  toute  consumée* 
Caufe  de  maux3femence  de  malheurs  I 
Pol.  Ce  voile  ainfi  bigarré  de  couleurs* 
Et  ceft  habit  de  pourpre  figure  e> 
De  bleu ^ de  verd^dr.  rouge  couloareé* 
Monjtre-H  pas^aqui  le  verra  tel, 
.Que  tu  nés  pas  Àvnfimple  naturel? 
Pa.    Au  fit  nefms-ie:  atmfnit  ie  tome  telle 
Que  tesjfntfaux  £r  cauteleux  de  celle* 
Qui  la  ttjju  iïvn  ouurage  dîners* 
De  traiilres  ieux  ft)  defembUnts  couuerts4 
Pol.  Et  ces  cheueux  que  tu  vas  non ch allante 
Portant  efbars^atnfiquvne  Bacchante? 
Pa.    Ce  font  les  Rets  .ou  fous  ombre  de  Foy> 
Et  de  repos  3ceux  qui  vienent  a  moy 
A  moy  font  prit  Jars  qtitls  mepen/ent  pendre* 
Et  dans  mes  las  ne  f aillent  a  fe  rendre 
Ceux-là  dont  Mars  ri  a  dompté  la  Vertu* 
Pol.  Quel  efcuffon>Valotfe>  portes-tu? 

Ou  trou  Crapaux  dedans  le  champ  fe  traînent 
Pa.   Les  trois  Crapaux*  air/ fi  que  nos  gens  tienent* 
Furent  tadu  ht  firmes  des  vieux  Roy  s: 
Mais  lors  que  France  heureufe  prit  les  loix 
DeltfîtiChriftJes  armes  fe  changèrent* 
Et  les  beaux  Lis  les  Crapaux  effacèrent: 
lufi/uà  ce  temps  ^que  nos  Roy  s  ont  quitté 
(Ah  mal  henreuxlj  la  vraye  Chreftientéi 

Intro* 


DIJLOGISME, 

IntYoàuifans  au  lieu  du  Paganifme 
Y  ne  Sodome^vn  horrible  Âiheifme 
Dedans  la  Courait  les  Lis  font  fenez^ 
Et  les  Crapaux  en  France  retourne^ 
Pol,  Mais  dequoy  fer  t  ce  mors  tç)  ce  chcueftre 
Et  ce  ferment  quipendatafe  efïr/ù 

Paé   Cïft  mon  amy^dont  te  bride  les  veaux> 
Qui  samufans  a  mes  Ed%ts  nouueaux 
Croyent  a  tout  ce  que  Charle  leurjuret 
Le  Serment >ce/l  ma  verge  de  Mercure* 
Dequvyi endors  &  charme î Huguenot*, 
Et  dufommedi?  fevucye  à  ta  Mort. 

Pol.  Et  fous  tesptel^  Pz.les  deux  pthers  de  France 
(La  Pieté  &  £  égale  balance 
De  la  luftice  h  ont  eu fe  de  nos  Roy  s: 
Qui  font  pœjfer  lenrs  platfirs  pour  les  loix) 
ladts  débouta  &  maintenant  parterre 
Sous  vne  Paix  plus  barbare  que  Guerre. 

Pol.   Matspourquoy  donc  mauujtfe  tefais-tu 
N  ommer  la  P ^jkï, compagne  de  Vertu? 

Pa.  SutJ-icps.s  Paix  qui  en  paix  éternelle, 
En  couche  tel»  qpêi  iamais  ne  sefuei\le\ 
Plus  ne  font  guerre^  plus  n  ont  (XennemiSy 
Ceux  i]uifous  moy  repofent  endurmisy 
Et  fur  U  Fryqit-e  Charles  a  tu*eem 

Pol.  Pourcjuoy  ncns  tu  cefie  Umeferrcc? 

Quiferroit  mifttxa  vn  Mars  inhumain? 

Pa.  Pour  faire  encore  vn  beau  coup  de  ma  maim 
Sous  l  amitié  de  Noces  co-fermee^   A 
Survendre  OH  UU  la  force  affirmée , 
lefang  des  Nobles  m.f/acrez* 


DI  A  L06  1  S  ME. 

Parmy  le  vin  des  Conuiues  facre^ 
O  faux  at  traits  !o  traislre  mariage! 
Femmesyenfans  cherront  en  ce  carnage^ 
Et  de  leurs  corps  les  ondes  Rempliront? 
Dufanç  ver/è 'les fleuues rougiront: 
joints  a  U  fin^fi  dïvn  coup  de  tempe  fie 
Ce  Dteu  Vengeur  ne  me  frvtffe  la  tcFlc* 
Du  mefme acier  moy  mefmemocctray. 
Et  fur  les  tmens  cefang  $e  vtngeray* 
Poh  Comment! veux- tu  Montrer  aufit  toy-mefmet 
Tournant  vers  toypar  defefpotr  extrême 
Le  fer  tout  nud  dedans  ton  propre  fein? 
Pa.    Latjfe  moy  fur e ,  atnfique  de  leur  main 
Mwe<>&  tnfans^r  du  Tyran  t engeance 
Faire  on  verra  deux  mefmes  la  vengeance: 
Pol    Q^y  qud  en  faififant  rite  tenir: 
Car  tu  pourrai  meilleure  deueniri 
Et  vraye  paix  vn  tour  a  (aduenture* 
P*.    Ne  le  croj  pat  que  iamais  iefoyefeure: 
Tant  quonvtrra  la  matfon  de  Valois 
F  au/fer  lafiy ,  fç)  ferire  des  Loix  : 
Lesftux  Edits  £vn  Parlement  efclaue 
D'vn  CardiaaUparement  deConclapé: 
Tant  quvnConfeil  de  monfîrercompofé, 
Vne  Chtmare^vn  Garde  féaux  ru fè% 
jQui  ti ont  pour  Dieu  que  FEji*t&  la  Panfe» 
T  tendront  en  main  les  gouuemdux  de  France: 
Tant  (ju  Italie  en  France  régner  a% 
Tant  que  la  France  hors  de  France  fuyra: 
Tant  qu  on  verra  de  Florence  la  tee 
,        D*vn  C  1ère  ferme  i  &  d'vne  £  m  cotjfee» 

Et 


Dl  A  L  O  G  IS  M  E. 

EtqueCatinaurafes  EHa/ôns, 

Vn  Diable  au  ventre^  vn  Preftre  a/es  talons* 

VERS    AV f  CHASS%VR 
Déloyal* 

Je  ne  feauroy  penfer  lieu  ou  tupourrois  efire 

Charles  en  feureté  auecques  quelque  honneur: 

Le  peuple  François  ta  fi  fort  k  contre-coeur  * 

Xhïilte  veut  aufiipeu  pur  valet  que  pour  maifîrei 

L'accort  Italien  t  es  rttfes  feait  cognotîîre, 

L!  H  espagnol  polittefe  rit  de  ton  malheur*. 

Le  More  ne  pourroit  fouffrtr  ta  Barbarie: 

L'Anglois  ft)  ÏEfcoffois  ne  veulent  point  de  îôy% 

L  Allemaigne  maudit  vn  fi  barbare  Roy: 

Le  Turc  {&  le  Sophi  deteïlent  ta  furie* 

Ils  font  MahkmetainS)&  turiatpoint  de  Foj: 

Sans  Foy  Ion  ne  va  point  en  la  celefie gloire: 

Les  Diables  en  Enfer  craindront  te  receuoirj 

Et  après  le  Conct/,quc  nous  deuons  anoir 

Les  ProteFlans feront  rafer  le  Purgatoire: 

Tu  eujfes  donques  bien  à  tesfuiets  pourueU 

Si  mort-né  le  Soleil  tamais  tu  n  eujfes  veux 

JMais  quon  ieuïl  droit  porté  dedans  lafoffe  noire* 

£t  quaux  Limbes  Papaux  tu  tefuffes  tenu. 

c  y 


rAVT    VRAIS    GENTILS* 

hommes  Fran  çoù. 

Vourcjuoy  Frarçiife  N  oble/fe 
ï)Vfl  Tyran  i  eftonnes-tu? 
Qhi  n  a  force  ne  vertu 
Stnox  celle  ejtionluy  iaiffe. 

N*  attenrien  de  fa  large ffe 
N'en  effiererie  y  de  doux, 
Et  ne  crain  point  fort  courroux^ 
Et  tu  verras  fa  foiblcjfe. 

Celuy  tfut  craint  ou  défit c 
N'e/l  refoln  ne  confiant , 
Et  le  licol  va  tramant, 
Tar  oh- le  Tir  an  le  tire* 


ji  R  Ç  V  M  E  N  T    D  V 
premier  dialogue. 


* 


Uthie  ,  ce  si  a  dire  la  vérité ,  eftant 
yi  en  vne  defes  maifons  ,.  quelle  a  li- 
brement drejjee  e^  quartiers  de  la 
Hongrie  qui  e  si  fous  lapuiffance  du  Turcy 
voit  venir  [on  amy  Philalnhie  efchappe  de 
la  France  :  ïinterrogue  deïoccafion  dcfon 
àesfart:  ïhiftonographe  a  la  prière  de  Phi- 
lalithte  la  luy  récite]  discourant  en  gros  les 
choies  auenues  touchant  la  Religion  entra- 
ce ,  dés  François  premier  mjques  au  mois 
aAouft  1571.  fous  Charles  neuuieme  ou  il 
commence  a  raconter  plus  par  le  menu  ce 
qui  s'ettpafié.  Le  politique  aide  ïhislono- 
graphe  au  récit  de  ïhiHoire  &*  marque  in- 
cidemment les  fautes fai  fies  de  tous  les  deux 
cosle^wonftrant  al'  œille miferable  efiar de 
la  France. Leglfe  qui  la  eftoit  prie  &  parle 
par  fois  félon  lamatierefubietie.Daniel^cej} 

à  dire 


*: 


DïALOGV  È.  i 

Interlocuteurs. 
jilithie.  Philalitloie.  L'hiftoriogrsphe.  Le  PoHti* 
que.  VBglïfe.  Daniel. 
Alithie. 
Oicy  venir  àmoy  le  petit  pas,tout  las 
&  fort  haraifé  ,  félon  qu'il  me  femble, 
mon  ancien  amy  Philalithie.   C'eft-il 
voirement:  He  Dieu,  qu'il  eft  maigre, 
defchiré,  desbiffé,  &  mal  en  poind!  Si  faut-il  que 
ie  l'embrafle, quelque  mal  veftu  qu'il  fbit.  Que  tu 
fois  le  tresbien  venu  l'amy  :Qui  font  ces  deux  gens 
de  bien  qui  vienent  quand  &  toy? 
Phi.  Vous  foyezla  tresbien  trouUee,madame  ma 
grande  amie,  Quant  à  ceux-cy  defquels  vous  de- 
mandez, l'vn  eft  THiftoriographe:  l'autre, le  Poli- 
tique François. 

Alt.  le  fuis  plus  aifc  de  te  voir  accompagné  dé 
l'vn  que  de  l'autre ,  fâchant  combien  l'vn  eft  ne- 
ceifaire  &  profitable  pour  aider  à  la  mémoire,  ôc 
feruir  à  la  pofterité:&  l'autre,le  plusfbuuent  per- 
nicieux &c  dommageable ,  principalement  s'il  eft 
nourry  à  la  cour  d'aucuns  Rois  &C  Princes  que  tu 
cognoisbien:  toutesfois,  fi  tu  as  toujours  bonne 
fouuenance  de  ce  que  ie  t'ay  enleigné,  ife  m'aiïei*- 
*eray  que  telles  gens  que  les  Politiques  d  auiour- 
d'huy,  ne  te  deftourneront  facilenient  de  l'amitié 
que  tu  me  portes. 

Plot,  l'aimeroy  mieux  eftre  mort,  que  de  m  efloi- 
gner  tanjt  foit  peu  de  mon  deuoir  enuers  vous,  ou 
de  fléchir  aucunemét  de  ce  que  m'auez  enfeigné. 
Quant  au  Politique  que  vous  voyez,  côbien  qu'il 
ait  cfté  nourry  quelque  temps  en  la  cour  du  Roy 


z  .  D.I  A  L  O  G  V  E. 

Charles  ix.  fi  eft-ilfi  modefte  &c  bien  auifé  ,  que 
tant  s'en  faut  qu  il  fe  foit  elïayé  à  me  diuertir  de 
mon  fainéfc  propos ,  qu'au  contraire  toufioursil 
m'y  a  aidé  &  fauorifé  au  poiïible  :  iufques  là,  que 
me  voyant  partir  de  France,  ils'eft  ioind  à  moy, 
auec  ce  bon  Hiftoriographe:Me  prians  tous  deux 
(quoy  qu'ils  ne  cognoiilent  pour  toutes  veritez, 
que  celle  de  l'eftat)  de  leur  permettre  de  courre 
pareille  fortune  que  moy  (Ce  furent  les  mots  dont 
ils  mVfer enta  mon  départ) quelque chofe  qui  me 
deuil  auenir  :  depuis  en  ça,  nous  auons  touiiours 
efté  compagnons  de  voyage,  de  table ,  &  de  li6t, 
auec  toute  la  meilleure  paix  &  créance  que  Ton 
fcauroit  defirer. 
jih,  le  fuis  bien  aife  d'entendre  ce  que  tu  en  dis, 
&  de  ce  que  Dieu  t'a  pourueu  en  eux  d'vne  fi  ho- 
nefte  compagnie  ,  &  penfe  que  ce  n'eft:  pas  fans 
myftere  qu'ils  font  venus  auec  toy.Mais  qui  t'euft 
iamais  penfé  icy? 
Phi.  Mais  vous  vrayemenf.il  y  a  bien  plus  dequoy 
s'efrnerueiller  à  vous  y  voir  habiter3&  y  tenir  mai- 
fon  (comme  ie  m'apper  çoy  que  vous  l'y  auez  dret 
fee)  qu'il  n'y  a  de  m'y  voir  venir. 
jilu  Quant  à  moy ,  eftant  pluftoft  Cofmouâgue 
qu'arrefteeen  certain  lieu,ce  n'eft  pas  de  merueil- 
les  fi  paffantuar  ce  pays ,  &m'y  voyant  bien  re- 
çeuë,  i'y  ay  planté  mon  bourdon  &  enieigne ,  & 
drelfé  ma  famille ,  tout  ainfi  comme  ie  fay  en  tout 
autre  lieu  où  Ion  me  reçoit  :  Mais  toy ,  duquel  la 
patrie  eft  fi  fertile ,  fi  heureufe ,  &c  pleine  d'vn  fi 
grand  nombre  de  nos  amis,  ie  m'esbahy  comme 
tu  as  iamais  eu  le  cœur  d'en  fortir,  pour  venir  pe^- 

reçrinet 


BIALOGVE,  $ 

fecriner  en  reçnm  tanc  efloianee  de  la  tienne; 
Pb$.  Quand  tu  fçauras  ce  qui  m'y  a  conduit,  tu 
t'efmerueilleras  beaucoup  plus  de  ceux  qui  m'ont 
donné  occafion  d'en  fortir  ,  que  de  moy  qui  l'a/ 
lceu  prédre.  Quât  à  ma  retraidte  en  ce  pays,lepeU 
de  leureté  que  îe  voy  aux  autres  plus  voifins,  pour 
la  tetardife  de  ceux  qui  y  commandent ,  m'a  con- 
traint(par  l'aduis  mefme  du  Politique)  de  venir  ici 
de  bonne  heure  cercher  fiege,&:  repos  afleuré. 
Alu  Que  tu  y  fois  derechef  le  bien  venu.  Qiiand 
tout  eft  dit,la  demeure  en  ces  terres-cy  par  la  grâ- 
ce de  Dieu  eft  beaucoup  plus  affeuree  &  plus  li- 
bre pour  nos  amis,qu'elîe  n'eft  en  beaucoup  d'en- 
droits où  ceux  qui  le  dilent  Chreftiés  ont  la  pui£ 
fànce  &le  gouuernement.Mais  ie  te  prie,dy  moy 
la  raifon,  pourquoy  tu  es  forti  de  ta  patrie,  &c  qui 
t'a  ainfi  defualizé  &  defapointé  de  la  forte? 
Phi.  le  fuis  content  de  te  le  dire,&:  te  prie  de  croi- 
re, Qjjo  y  qae  ce  mefchefme  foit  àduenu  pour  l'a- 
mour de  toy:de  ce  que  fauorifant  ton  parti^ie  t'ay 
toufiours  confelfee  &  maintenue ,  enuers  tous& 
contre  tous:  le  ne  t'en  demanderày  aucun  grand- 
mercy  :  encores  moins  t'en  fcaurây-iè  mauuais 
gré^ny  ne  quitteray  pourtant  l'obligation  que  i'ay 
à  te  défendre  &c  maintenir  ,  à  la  vie  3c  à  la  mort: 
Mais  s'il  te  femble  mieux  que  rHiftoriographe 
que  voila,  recite  le  faift  pluftoft  que  moy,  qui 
pourroy'fembler  fuiped  àces  meiïieurs  quinous 
cfcoutent  :  luy,  qui  a  la  mémoire  bonne,  &  l'inté- 
grité requife  à  fon  eftat ,  te  pourra  informer  fom- 
nirârement ,  &  ces  auditeurs  cnfemble  ,  du  faicl 
ainfi  qu'il  eft  patfé. 

A    u 


4  DIALOGVÉ. 

Alu  le  me  refiouy  grandement  de  te  voir  aînfï 
conftamment  perfeuerer  (  quoy  qu'il  t'aduiene) 
en  mon  amitié  de  ma  part ,  ne  doute  point  que  ie 
ne  te  rende  la  pareille,  &  à  la  fin  des  douceurs  (fî 
tu  pourfuy)  nompareilles.  Quant  à  ces  aigreurs 
palïageres  que  mes  amis  fouffrent  le  plusfouuent, 
tu  fcais  que  la  faute  (  que  le  monde  qui  me  hai& 
fait  contre  moy  Se  les  miens)ne  me  peut  eftreim- 
putee,aufli  peu  qu'au  bon  vin,le  blalme  que  l'hô- 
me  par  fon  intempérance  s'acquiert.Mais  pource 
que  cefte  matière  requiert  plus  long  difcours ,  Se 
que  ie  fcay  que  tu  es  bien  refolu  de  ce  qu'il  en  faut 
croire,attendant  que  nous  en  puifïion s  parler  plus 
amplement  au  bénéfice  commun  des  ignorans:  il 
vaut  mieux  que  l'Hiftoriographe  nous  die  main- 
tenant tout  haut,  afin  que  ceux  cy  l'entendent,  ce 
qu'il  a  recueilly  Se  appris  de  tes  miferes  8c  difgra- 
ces.  Nous  veux-tu  pas  faire  ce  plaifir ,  mon  com- 
pagnon? 

JHift.  le  fuis  fi  grand  amy  de  la  vérité,  Madame, 
que  combien  que  ie  ne  vous  cognoiffe  point ,  Se 
qu'au  récit  de  telle  tragœdie,  voire  au  ieul  iouue- 
nir  ie  fente  tous  mes  fens  frémir,  Se  iufqu'au  poil 
s'henifonnenfi  fuis-ie  content  de  dire  finceremét 
ce  que  i'en  fcay,à  la  charge  que  mon  compagnon 
le  Politique  m^aidera,adiouftant  ce  que  ie  pour- 
roy'  oublier  par  mefgarde,&  retrenchant  ce  qu'il 
cuidera  de  trop  di£t. 

jilt.  C'eft  bien  auifé.  Que  t'en  femble  feigneur 
Politique? 

Pol.  l'en  fuis  content :&  d'autrepart  marry,d'ouyr 
t&frefchir  h  mémoire  de  ce  que,  pour  l'honneur 

de  ma 


DIALOGVE.  5 

de  ma  patrie,  de  mon  Roy  ,  Se  des  fiens,ie  defire- 
roy'  eftre  enfeaely  au  plus  profond  du  puys  de 
l'oubliance. 

Ali.  Commence  donc  ie  te  prie,  Hiftoriographe 
mon  amy,  fans  y  adioufter  du  tien,  ny  temonftrer 
pafïïonné  pour  l'vn  ou  l'autre  party  :  dy-nous  fim- 
plement  le  fai£t„ 

HiSl.  le  ne  le  puis  pour  maintenant  dire  qu'en 
gros,n'ayantpres  de  moymesmemoires:maisi'e^ 
fperebienen  Dieu,qu'vniour  ie  lairray  le  tout 
par  le  menu  ,  &  comme  il  s'eft  palfé,  fans  en  rien 
diiîimuler,  eferit  à  la  pofterité. 

Pour  cefte  heure,  Oyez. 
La  lumière  de  l'Euangile  (car  ainfi  l'appelloit-oh) 
commençant  par  la  voix  &  les  eferits  de  Luther, 
Bucer,  Zuingle,  Ecolampade,  Melan&hon,  Se  au- 
très  doftesperibnnages,  comme  de  nouueau  à  fe 
manifefter  :  Le  Pape  (toutainfi  qu'en  Alemagn^ 
par  Ces  menées  ,  Se  par  les  armées  Se  moyens  de 
Charles  le  quint,  aulli  en  France  par  le  moyen  de 
François  premier)  s'y  oppofa  fort&  ferme  pour 
en  empefeher  le  cours  ,  auec  bourrées  Se  fegots, 
iufques  à  feire  brufler  par  fentences  Se  arrefts,  les 
liures  du  vieil  &  nouueau  Teftament,d'où  l'on  tr- 
roit  cefte  do£trine,s'ils  eftoyent  tournez  en  Fran- 
çois ou  autre  langage  vulgaire,  Se  auec  les  liures, 
ceux  qui  les  maintenoyent ,  qu'on  nomma  pour 
lors  Luthériens.  Ceux  de  Merindol  en  Prouence, 
peuple  infkuitde  longue  main  par  fes  predecef. 
leurs  en  la  dodtrine  de  l'Euangile,  furent  par  ar- 
reft  du  parlement  de  Prouence  en  l'an  1540»  con- 
damnez comme  Luthériens  à  eftre  brûliez»  Ec 

A     iij 


6  D  I  A  L  O  G  V  E. 

pource  que  la  ville  de  Merindol  comme  Ion  di* 
soit  eftoitla  retraite  &  fpelonque  des  gens  tenans 
{ç£kes  damneesp  fut  ordonné  par  le  melîne  arrefl: 
que  lesmaifons  y  leroyent  raiees  &c  démolies  y  &c 
le  lieu  rendu  inhabitable. 

Quatre  ou  cinq  années  après  ceux  de  Merin- 
dol ,  ceux  de  Cabrieres  &  le  peuple  de  vingt  & 
deux  villages  d'alentour,  pour  la  rhelme  doctrine 
furent  pourfuyuis  à  feu  &  à  iang  par  le  feigneur 
d'Opede  premier  prefïdent  ,  &  lieutenant  pour 
le  Roy  en  Prouehce  aflifté  du  Capitaine  Poulain 
qu'on  appelle  le  Baron  de  la  garde ,  &  d'autres 
Capitaines  &  foldats  en  grand  nombre  iufques 
là  qu'il  fut  tué  &c  meurtry  des  poures  gens  de 
Cabrieres  hommes,  femmes  &  enfans  enuiron  le 
nombre  de  huit  cens  ,  contre  la  foy  que  le  fei- 
gneur d'Opede  leur  auoit  promis  '&iuree.  Plu- 
sieurs autres  grans  meurtres  &  pilleries  furent  e- 
xercees  fur  ces  bonnes  gens  defquelles  ie  me  tay, 
pour  ce  que  l'hiftoire  qui  en  a  efté  efcrite  en  fait 
aflez  ample  mention.  François  premier  decedé  la 
me/me  pourfuyte  fut  faite  ious  Henry  fecond,qui 
luy  fucceda  à  la  couronne  :  durant  le  règne  du- 
quel, non  feulement  les  Hures  Se  les  corp^des 
Luthériens  furent  brûliez,  ains  aufli  leurs  légiti- 
mes héritiers  priuez  de  leurs  biens  ,  qui  pour  ce 
regard  eftoyent  confisquez  &  donnez  à  la  duchef- 
ie  de  Valentinois  ,  au  Marefchal  fainâ:  André, 
ou  à  d'autres  Semblables  courtizans  ,*en  recom- 
penfe  de  leurs  bons,  honeftes  &  loyaux  feruices. 
îl  fut  defcouuért  de  ion  Reene  vne  alfemblee  de 
trois  cens  perionnes  en  la  rue  Sain£t  Iacques 

dans 


DIALOGVE.  7 

dans  Paris,  qui  afliftoyent  à  vn  preiche  qu'on  fei- 
/bit  la  nuid  en  vne  maifbn  priuee  ,  ou  auiîi  la 
Cène  fut  lors  célébrée  entre  eux  :  les  preftres  &c 
le  peuple  Parifien  les  furprirent  ,  les  outragèrent 
de  parole  &  de  fait  ,  plufieurs  de  l'affemblee  fu- 
rent feids  prifonniers  &  pourfuyuis  par  les  offi- 
ciers de  la  iuftice.  Nonobftant  cela  le  nombre 
de  ces  gens  alloit  toufiours  en  augmentant  ,  ils 
firent  courre  par  Paris  &c  ailleurs  certaine  Apo- 
logie pour  eux  purger  des  crimes  qu'on  leur  met- 
toit  à  fus,  affermans  qu'ils  ne  maintenoyent  que 
la  vraye  religion  pour  laquelle  pluftoft  que  de 
l'abandonner  ils  eftoyent  contens  d  endurer  feux 
&  tout  autre  genre  de  fupplice.  Le  Seigneur 
Dandelot  neueu  du  Conneftable  &  Colonel  de 
l'infanterie  Françoife  fut  accufé  au  Roy  Hen- 
ry d'eftre  du  nombre  des  Luthériens,  Et  en  fin 
fut  fait  pnfonnier  pour  auoir  dit  librement  ce 
qu'il  ientoit  de  la  Meife  en  la  prefence  du  Roy, 
&futpriué  de  fa  charge  Jde  Colonel,  à  laquel- 
le toutesfois  il  fut  puis  après  remis  par  l'entremi- 
fe  du  conneftable  qui  le  reconcilia  au  Roy  le- 
quel à  la  fin  après  la  paix  faite  auecle  Roy  Phi- 
lippe, refolu  de  ruiner  Geneue  ,  en  haine  de  la 
doctrine  Luthérienne ,  &  pour  icelle  mefine ,  de 
voir  brufler  A.  du  Bourg  Vvn  de  {es  confeilliers 
au  parlement  de  Paris  :  au  milieu  des  mariages, 
feftins  ,  délices,  ieux  &  tournois  ,  eftant  bief- 
fé  en  l'œil  dVn  coup  de  lance  ,  que  le  feigneur 
de  Mongomery  luy  donna  ,  en  iouftant  contre 
luypar  ion  commandement ,  par  grand  defaftre 
mourut, 

À     iiîj 


8  DIALOGVE; 

Apres  Henry,  lemefme  feu  côtinuafbus  Fran- 
çois fecond,qui  luy  fucceda  au  Royaume,duquei 
tout  le  gouuernement  tomba  aufsi  toft  entre  les 
mains  de  mefsieurs  de  Lorraine,  tant  à  caufe  de 
leur  nièce  royne  d'Efcofle,  qui  eftoit  mariée  à 
François,que  pour  leur  habileté  &  foupplelfe. 

Les  Princes  du  fang,voyans  l'eftat  du  royaume 
es  mains  du  Cardinal  de  Lorraine  ,  du  Duc  de 
Guyfe,de  fes  autres  frères  Lorrains,  de  leurs  par- 
tions &  amis,  n'apperceuans  en  François  autre 
chofe  de  refte  que  le  nom  de  Roy  feulement,  fe 
résolurent  de  luy  faire  entendre  l'eftat  de  fes  af- 
faires, de  le  fupplier  treshumblement  de  conuo- 
quer  au  pluftoft  les  eftats  de  fon  Royaume,  de  le 
matiier  &  conduire  auec  Faduis  des  princes  de 
ion  fang,ou  bien  de  les  charger  du  maniement,  & 
s'en  repofer  fur  eux ,  fuyuant  les  ancienes  loix  de 
France,infqu'à  ce  que  l'aage  luy  euft  apportéplus . 
grande  cognoilfance  d'affaires.  Quant  à  eux,ils  ne 
pouuoyent plus  longuement  foufmr,de  voirie 
Royaume  conduit  à  l'appétit  d'vn  Cardinal,  (du- 
quel la  vocation  eftoit  de  prefeher)  &  de  fes  frè- 
res lefquels  deuoyent  en  toutes  fortes  céder  aux 
Princes  dufang,&  pluftoft  rendre  conte  de  leur 
adminiftration,  que  palfer  outre  à  la  conduite  de 
l'eftat*  n'eftans  exempts  de  foupçon  de  le  vouloir 
emparer  du  Royaume  :  Ce  que  les  Princes  crai- 
gnoyent  d'autant  plus  ,  que  ceux  de  Lorraine  fe 
difoyent  defeendus  de  Charlemagne,fils  d.e  Pépin 
roy  de  France,fur  la  lignée  duquel,  après  la  mort 
de  Loys  le  Quint  $4.  Roy  de  France, en  l'an  988* 
felôn  que  leurs  luftoriens  le  recitent,Hugues  Ca- 
pe t  vfur- 


DIALOGVE.  9 

pet  vfurpa  le  Royaume  ,  lequel  depuis  eft  tombé 
es  mains  de  fes  fucceifeurs  de  Valois,  aufquels 
les  Lorrains  l'arracheroyent  facilement  ,  lî  la  ver- 
tu des  naturels  vaffaux  &  loyaux  fuiets  ,  n'y  met- 
toit  empefchement.  Quant  à  lareligion,ils  defî- 
royent  que  le  Roy  fe  lailfaft  fléchir,  à  faire  ceffer 
les  feux  qui  eftoyent  allumez  par  tout  le  Royau- 
me encontre  les  Luthérien  s,à  caufe  de  leur  foy  & 
douane ,  laquelle  les  Luthériens  difoyent  eftre 
contens  ,  que  le  Roy  fift  examiner  aux  gens  do- 
ues par  la  îain&e  Efcriture  ,  feul  &  vray  iuge  de 
ce  faid. 

Ces  poin&s  rédigez  par  efcrit  en  forme  de 
fupplication  &  remonftrance  ,  Loys  de  Bourbon 
prince  de  Condé,  s'eftoit  chargé  de  les  prefenter 
au  Roy,  qui  pour  lors  eftoit  à  Amboife  :  Quand 
ceux  de  Lorraine,  doutans  qu'vne  telle  requefte 
ne  fuft  caufe  de  quelque  (iniftre  changement  à 
leur  defauantage  ,  par  le  moyen  des  gentilshom- 
mes de  leur  fuite ,  &  des  archers  de  la  carde ,  fi- 
rent empoigner  aucuns  des  gentilshommes  qui 
eftoyent  venus  pour  accompagner  le  prince  de 
Condé:  les  firent  exécuter  à  mort,  &  elcarterent 
les  autres:  de  forte,  que  ce  deflein  des  Princes  &C 
feigneursFrançois  fut  de  tout  poinft  interuerty,& 
vn  bruit  femé(pour  rendre  le  raid:  odieux)  que  C& 
n'eftoit  pas  contre  ceux  de  Lorraine,  ains  contre 
le  Roy.non  pour  le  fupplier  pour  la  religion  ,  o\\ 
pour  le  bien  de  l'eftat ,  ains  pour  l'occuper  &r  cn- 
uahir,que  celle  entreprife  eiloit  faite.  Le  nom  de 
Huguenot  fut  auiïi  dés  lors  mis  à  fus  ,  pourvu 
fobnquet  d'ignominie  à  ceux  qu  auparauant  tfu 


io  DIALOGVE 

nommoit  Luthériens,  &  au  lieu  de  faire  ccfler  les 
feux  contr'eux  ,  ils  en  firent  plus  afpre  pourfuite 
que  detiant,reduifant  meilleurs  de  Lorraine  en 
tout  le  furplus ,  l'eftat  des  affaires  du  Royaume  à 
leur  plaifir  &  volonté,  iufques  là,qu'ayans  fait  re- 
muer la  Cour  d'Amboyfe  à  Orléans,  &c  là  affigné 
îesEftats,  ils  y  firent  au(îi  venir  le  prince  de  Con- 
àéy  Prince  du  lang ,  qu'ils  firent  emprifonner  dés 
l'heure  q^'ily  fut  arriué,  pour  luy  faire  rendre 
compte  de  ce  quis'eftoit  parte  à  Amboyfe:en  dan- 
ger d'y  laifter  la  vie ,  il  le  roy  François  toft  après 
par  vn  mal  d'oreille  qui  luy  furuint,  ne  fe  fuft  ha- 
fté  de  quitter  le  premier  la  fienne. 
JLepol.   le  me  fouuien  fprt  bien  de  ce  temps-là  & 
de  ce  que  tu  viens  de  dire.  Mais  quant  à  la  conuo- 
cation  des  Eftats  faite  de  la  part  de  mefïieurs  de 
Lorraine^fbuslenom  du  Roy  François,ce  n'eftoit 
£{u'vn  mafque  &  couuerture  Cgi  As  prenoyét:  pour 
xnonftrer  qu'ils  eftoyent  contens  que  les  ancien- 
nes loix  du  Royaume  fullent  remifes  fus,&  entre- 
tenues en  leur  force  &  vigueur  par  l'aduis  commû 
des  Eftats  (iadis  cerueau,  yeux ,  &c  oreilles  de  nos 
Rois  les  mieux aduifez  &  la  bride  &  chaftifol  des 
fnelchans  6c  des  mal  fages)  afin  d'arracher  par  ce 
moyen  du  poing  à  la  Nobleiïe  Se  au  peuple,  tout 
prétexte  de  murmurer  contre  le  gouuernement 
Lorrain:  Car  quant  aurefte,  ie  fcay  bien  qu'ils  ne 
vouloyent  rien  quitter  de  leurs  defteins ,  faiians 

{>our  cefte  caufe  élire  aux  conuoeations  particu- 
xeres  qui  fe  faifoyent  ésprouinces  du  Royaume, 
de$  députez  aux  eftats  généraux,  les  plus  affe- 
&iomez  de  leurs  partizans  &  amis  ;  mais  la  mort 

du  Roy 


DIALOGVE.  u 

du  Roy  inopinee,ne  pouuant  empefcher  leur  de- 
iîr  de  voler  3  retrancha  en  beaucoup  de  fortes  les 
aifles  de  leur  efperance.Peu  de  temps  apres(com- 
me  vn  defaftre  ne  va  gueres  feul)il  fut  ioué  vn  ter- 
rible tour  à  monfîeur  le  Caidinal,fi  d'auenture  ne 
Tauez  fceu:  ie  le  vous  diray  en  deux  mots. 

Le  pape  aduerti  de  Tiffue  du  faiét  d'Amboyfe, 
&  du  bon  deuoir  que  le  Cardinal  de  Lorraine  a- 
uoit  fait  à  maintenir  le  parti  de  fainûe  mère  E- 
glile  Romaine  ,  contre  les  Luthériens  deuenus 
Huguenots  (qui  fembloyentne  fe  contenter  que 
les  feux  allumez  ceffaflent,  fi  quant  &  quant  ils  ne 
parloyent  &  difputoyent  publiquement  de  leut 
religion  &  do&rine)  luy  refcriuit  par  vn  courrier 
exprès  des  lettres  gratulatôires ,  lemerciant  de 
la  bonne  volonté  qu'il  auoit  monftré  à  maintenir 
le  parti  du  fainct  fiege  Romain  ,  &  le  priant  de 
continuer  de  bien  en  mieux  en  celle  bonne  affe- 
ction :  en  recognoiifance  de  laquelle  ,  il  luy  en- 
uoyoit  en  don  par  le  porteur,  vn  tableau  confacré 
par  fa  fain&eté,d'vne  noftre  dame  de  grâce  tenant 
fonfils  entre  fes bras,  que  Michel  Angel  de  fa 
plus  docte  main  auoit  pourtraid  comme  vn  chef 
dJœuure.Aduint(côme  Dieu  voulut)que  le  cour- 
rier quiportoit  les  lettres  du  Pape  auec  lepre- 
fent  du  tableau,eftât  tôbé  malade  par  les  chemins, 
rencontra  vn  ieune  marchât  Luquoys  catholique 
qui  s'en  alloit  en  cour,  &  fe  difoit  eiire  au  Cardi- 
nal de  Lorraine  (combié  qu'à  vray  dire  il  fuft  fon 
ennemi  mortel  &  defefperé  ,  par  ce  qu'il  ne  pou- 
uoit  auoir  feure  affignation  du  Cardinal,qui  m'a- 
nioit  les  finances  de  France,  d'vne  grande  fommc 


|l  DIALOGVE. 

de  deniers  qu'il  auoitfournyau  roy  Henry  lors 
des  guerres  de  monfieurde  Guyfe  en  Tofcane  le- 
quel il  creut  facilement ,  bien  aife  de  cefte  occa- 
sion ,  puis  que  fa  maladie  l'empefchoit  de  paiïer 
outre:  ayant  donc  apprins le  nom  du  Luquoys,  & 
doutant  que  le  retardement  des  lettres  de  fa  fain- 
deté  ne  luy  fuft  dômageable,  il  le  pria  de  fe  char- 
ger des  lettres  &  du  tableau,  qu'il  luy  remit  entre 
mains,pour  lesliurer,commeil  promit,  auCardi- 
dmal.  Ce  Luquoys  ne  fut  pas  fi  toft  à  Paris,  que  a- 
yant  rencontré  vn  peintre  à  fa  pofte,  &:  l'occafion 
de  faire  vn  fcorne  à  monfieur  le  Cardinal,fit  faire 
vn  tableau  dé  mefme  grandeur, où  le  Cardinal  de 
Lorraine,  la  Roynefà  nièce  ,  la  Roynemere,&  la 
ducheile  de  Guyfe  eftoyent  peints  au  vif  nuds,  a-» 
yans  les  bras  au  col,  &les  iambes  entrelacées  l'vn 
auec  l'autre  :  puis  le  fit  foigneufement  empaque- 
ter dans  le  tafetas  Se  toile  cirée  de  l'autre  tableau, 
&  trouua  moyen  de  le  faire  configner,auec  les  let- 
tres de  fa  fain&eté ,  en  la  chambre  du  Cardinal, 
lors  qu'il  eftoit  en  confeil,en.tre  les  mains  d'vn  de 
fes  lecretaires:Quand  monfieur  le  Cardinal  reue- 
nu  du  confeil,  eut  leu  les  lettres  de  la  fain&eté,  il 
jrefèrua  de  yoir  le  tableau  au  lendemain  difnenau- 
quel  tout  exprès  il  conuia  meilleurs  lesCardinaux 
de  Bourbon,de  Tournon,  &  de  Guyfe,les  ducs  de 
Montpenfier ,  &  de  Guyfe  ,  &c  quelques  autres 
grands  feigneurs:ils  ne  furent  pas  au  fécond  ferui- 
ce,  que  monfieur  le  Cardinal  ayant  fait  lire  tout 
haut  les  lettres  de  fa  faindeté,  efmeut  tellemét  le 
defir  de  la  côpagnie  à  voir  noftre  dame  de  grâce, 
que  quittât  le  repas  du  corps  pour  repaiftre  leurs 

efprits 


DIALOGVL  ij 

eiprits,  ils  firent  apporter  le  tableau,  lequel  bien 
dextrement  defueloppé,eftant  regardé  par  eux>& 
trouué  tel  que  ie  vous  vien  de  dire ,  ie  vous  laifïe 
àpen&rfi  ces  feigneurs  en  furent  eftonnez5&: 
monfieur  le  Cardinal  fafché. 
Ubifl.  le  n'auoy'  point  encore  ouy  faire  ce  con- 
teimais  vrayemét  if  eft  admirable^  digne  que  ie 
le  couche  entre  mes  efcrits>pour  môftrer  d'vn  co~ 
fté  la  force  dé  la  vérité ,  laquelle  dVne  façon  ou 
d'autre  toft  ou  tard  faut  que  fe  deicouure ,  &c  la 
puiflance  du  defpit  fur  vne  perfonne  outrée. 
LepoL  Quant  au  defpit  dont  tu  parles,fi  celuy  du 
Luquoys  le  pouiïa  à  faire  ce  traitfc  que  i\iy  recité, 
alfeure  toy  que  le  defpit  que  monfieur  le  Cardi- 
nal en  print >  cuidant  que  ce  follent  Hugnenots 
qui  luy  eulfent  ioué  ce  tour  ,  leur  a  caufë  beau- 
coup de  maux  qui  leur  font  depuis  furuenus. 
Phi/.  Ainfibienfouuentjmriocentfouffrelapei- 
ne  deue  au  coulpable  :  mais  pour  n'entrer  plus  a- 
uant  en  ce  difcours5ie  te  prie  Hiftoriographe,  re~ 
pren  le  fil  de  ton  hiftoire. 

IJhïSl.  Charles  ix.  François  fon frère  decedé,fîic- 
céda  à  la  couronne  en  l'aage  de  dix  ans  :  Et  Ca- 
therine de  Medicis  famere58c  Anthoine  de  Bour- 
bon roy  de  Nauarre ,  premier  Prince  du  fang  e- 
ftansen  différent  touchant  le  gouuernement  de 
la  perfonne  de  Charles  &:  de  fon  eftat  >  &  peu  a- 
près  tombez  d'accord  à  l'auantage  de  la  mère  :  le 
prince  de  Condé  fut  déclaré  innocent  5  &  abfous 
du  faidfc  d'Amboife  ,  tenu  pour  bon  parent  du 
Roy ,  &  deliaré:  Les  feux  aufli  &  pourluites  con- 
tre les  Huguenots  furent  faits  celienles  eftats  de 


14  D1A  LO  G'VE* 

France  alïemblez:  leur  aduis  entendu,  &  fuyuaiit 
îceluy  eu  aufïï  l'aduis  des  Prefîdens  ScConfeil- 
liers  des  Parlemens  de  la  France ,  auec  les  fei- 
gneurs  du  conieil  priué  du  Roy ,  fut  fait  vn  Col- 
loque  à  Poifly ,  deuant  le  Roy  &  Ces  Princes,  en- 
tre les  plus  doifces  des  Catholiques  &  des  Hugue- 
nots :  lefquels  ayans  tait  confeflîon  de  leur  foy, 
difputé  d'icelle  en  public ,  &:  maintenu  leur  do- 
ctrine par  les  Efcritures,  obtindrent  pour  conclu- 
fîon  vn  edi£fc  du  Roy,  par  l'aduis  du  fufdid  Con- 
feil,au  mois  de  Ianuier  en  l'an  1561.  par  lequel  fut 
permife  aux  Huguenots  liberté  de  confeience,  & 
exercice  de  leur  religion  hors  des  villes  du  Roy- 
aume. De  là  fourdit  vn  grand  nombre  d'Eglifes 
(ainfilesnommoit-on)  &  d'affembleesde  Hugue- 
nots par  la  France  :  on  prefcha  à  la  Cour,  hors  de 
Paris,  &c  es  autres  villes ,  auec  telle  efficace ,  qu'à 
vray  dire  on  voyoit  ces  gens-là  s'amender  en  la 
vie,&  s'accroiftre  en  nombre  à  veuë  d'œil.  Mon- 
lîeurle  Cardinal  de  Lorraine  &  meilleurs  fes  fre- 
res3ne  pouuans  fupporter  vne  telle  liberté  en  ceux 
qu'ils  reputoyent  leurs  ennemis,&  craignans  que 
fi  quelquefois  telie  dodtrine  venoit  en  auant,  ils 
ne  fuflentcôtraints  parla  reformation  de  ces  Hu- 
guenots ,  de  quitter  300.  mille  efcuz  de  reuenu, 
qu'ils  auoyent  des  bénéfices  en  leur  maifon,  & 
rendre  compte  de  leurs  charges  &c  maniemens 
palfezipour  fortifier  leur  parti  de  Lorraine,attire- 
rent  à  eux  Antoine  de  Bourbon ,  luy  promettans 
de  luy  faire  rendre  par  le  Roy  d'Efpagne  le  royau- 
me de  Nauarre  qu'il  occupoit3ou  la  Sardaigne  en 
change ,  érigée  en  Royaume  ;  Ils  s'adjoignirent 

auffi  le 


DIALOGVL  îf 

iuïïl  le  Conneftable,&  le  marefchal  faincfc  André, 
tant  à  caufe  de  larecerche  qu'ils  craignoyent  qu  6 
fift  vn  iour  fur  eux,  des  dons  immenles,  receusdu. 
Roy  5  contre  les  loix  du  Royaume  ,  que  pour  la 
crainte  qu'ils  auoyent  d'eftre  contrains  de  rendre 
les  confiscations  des  Luthériens  &  Huguenots^ 
vne  ibis  ils  auoyent  le  crédit  &  la  faueur-Plufieuss 
autres  grands  feigneurs  aufïi  fe  rengerent  duco- 
fté  de  meilleurs  de  Lorraine,en  haine  de  celle  do» 
ftrine  de  l'Euangile.  L'expugnation  de  laquelle  e- 
ftant  iuree  par  eux5  le  duc  de  Guy  le  commença  à 
faire  preuue  de  leur  delfein  fur  les  Huguenots  de 
Valfy  y  defquels  luy  ou  fçs  gens  tuèrent  vn  bon. 
nombre  5  ainfi  qu'ils  les  trouuerent  aifembiez  au, 
preiche.  Quand  &  quand  le  prince  de  Condépar 
le  commandement  de  la  Royne  mère  (qui  par  leu 
très  &  courriers  luy  recommandoit  la  defenfc 
d'elle  &  du  Roy  fon  fils,ayant  defcouuert  l'entre- 
prile  de  mejTieurs  de  Lorraine ,  &  de  leurs  confe- 
derez)prit  lesarmes,&  les  lit  prendre  auec  luy  aux 
Huguenots  de  la  France,  pour  laconferuation  du 
Roy,  de  ies  Edidfcs,  vaiïaux  &  luiets. 

Meilleurs  de  Lorraine,ayans  aupaiauantaflem- 
bJé  forces  de  pied  &  de  cheual  en  grand  nombre, 
&  auec  eux  le  Conneftable,  &  le  marefchal  iain£fc 
André, vindrent  à  la  Cour  amez:&  là  s'eftans  em- 
parez du  Roy,  eurent  auiïi  à  la  fin  fa  mère  fauora- 
ble  à  leur  party. 

Lepol.  Il  eiiainii.  Et  voila  d'où  nous  vindret  beau- 
coup de  maux  :  car  fi  la  Royne  mère  n'euft  iamau 
donné  courage  &  mandemct  au  prince  de  Condé 
de  s'armer,ou  l'ayat  feit,  s'eile  n  Vuft  ptità  i 


t6  DIALOGVE, 

adhéré  à  ceux  de  Lorraine,  la  guerre  ne  fuft  point 
née ,  ny  fortie  fi  auant,  ne  fi  afprement  qu'elle  fît 
depuis  :  mais  ie  fuis  certain  que  la  Royne  mère 
(qui  auoit  fai&  tomber  le  gouuernement  du  Roy 
&  du  Royaume  entre  Ces  mains)  fe  doutant,  fi  les 
Princes  &c  les  grans  du  Royaume  eftoyent  vne  fois 
bien  d'accord ,  qu'elle  en  feroit  defarçonnee ,  vfi 
de  ce  moyen  de  defunion  ,  preftant  fa  confcience 
&  authorité  aux  deux  partis,pour  les  tenir  en  dis- 
corde, les  affoiblir  par  leurs  mains  propres  ,  &  fe 
conferuer  par  ceft  artifice  après  les  coups  ruez  au 
gouuernement  du  Royaume.     * 
UhiH.  le  le  croy  :mais  tant  y  a,que  la  guerre  prinfc 
vn  tel  trai£l ,  les  vns  &  les  autres  ayans  tantoft  du 
bon,tantoft  dumauuais:que  finalement  apresplu- 
fieurs  prinfes ,  &c  pertes  de  villes  de  tous  les  deui 
coftez ,  le  prince  de  Condé  fut  fait  prifonnier,  en 
vne  bataille  qui  luy  fut  liuree  près  de  Dreux  :  le 
Conneftable  de  l'autre  cofté  y  fut  auffiprinspar 
les  Huguenots,  le  marefchal  fain£t  André  tué,  & 
peu  après  le  roy  de  Nauarre  deuant  Rouen,  &le 
duc  de  G  uyfe  deuant  Orléans ,  dont  s'enfuyuit  la 
paix  tant  defiree  parles  Huguenots  ,  que  la  ne- 
cefïité  de  fe  défendre ,  comme  fay  dit ,  auoit  ar- 
meziaufquels  de  nouueau  par  Edi6t  folennel,  fait 
par  lé  Roy,  fa  mère,  &  fon  conleil,  fur  la  pacifica- 
tion de  ces  troubles,  aiimois  de  Mars,  itfi.  fut 
accordée  liberté  de  confcience  ,  &  exercice  de 
leur  religion  dans  les  villes  où  potu:  lors  ils  fai- 
foyent  prefcher,&  en  beaucoup  d'autres  lieux  du 
Royaume.Toutce  qu'ils  auoyent  fait  en  ces  guer- 
re fut  déclaré  auoir  efté  iàit  pour  le  feruice  dul 

RoyJ 


DIALOGVË    L  17 

Roy,  lequel  neantmoinspar  fon  Edicfc  leur  com- 
mandoit  de  mettre  les  armes  bas,&  viure  au  fur- 
plus(leur  confcience  fauue)en  paix  comme  aup** 
rauant3fbus  les  loix  &  police  de  fon  Royaume. 
Le  pol.  Tu  as  oublié  de  dire,que  la  Royne  d'An- 
gleterre(pour  la  conformité  de  la  do6trine  qu'el- 
le &c  fes  fubiets  ont  auec  les  Huguenots)  leur  en- 
uoya  durant  la  guerre  vn  grand  &  puilTant  fè* 
cours:qui fut  caufe  en  partie,de  faire  hafter  lare- 
fblution  de  la  paix. 

Uhifi.  Tu  asraifon:Mais  pour  reprendre  le  fil  de 
mon  difcours,  l'Edid  de  pacification  ne  fut  pas  fi 
toft  pub lié,que  les  Huguenots  mirent  les  armes 
bas5&  fe  conformant  en  tout  à  la  volonté  du  Roy 
déclarée  par  fon  Edid ,  menoyent  vne  vie  tran- 
quille Se  paifible*  Quand  la  Royne  mere,fe  fou-» 
uenant  du  tour  qu'elle  leur  auoitioué  (lesfaifànt 
armer  à  fon  befoin  Se  mandement,Se  neantmoins 
accommodant  d'autre  part  ion  authorité  auxLor- 
rains,pour  les  faire  mieux  entrebattre,8e  en  auoir 
fon  palfe-temps)8e  doutant  qu'ils  ne  peuflent  ou- 
blier la  mémoire  d'vne  telle  offenfè  ,  Se  que  tout 
le  royaume  eftant  d'accord,  on  ne fift  quelque 
delïein  de  conduire  les  affaires  fans  elle,craiçnât 
de  perdre  par  ce  moyen  fon  authorité  :oupomble 
(comme  Caton,qui  appelloit  confpiration  en- 
uers  le  père  de  famille,  la  bonne  intelligence  de 
fesdomeftiques)  ne  pouuant  voir  plus  long  temps 
leftat  de Tvn Sel'autre  parti  en  balance,elle mon- 
ftra  de  vouloir  entièrement  fauorifer  .le  parti  des 
Lorrains  :  mais  cependant  elle  s'acqueroit  parti- 
culicïement  ldplus  qu'elle  pouuoit  d'autres  par- 


iS  DlALOGVE    t 

tizans ,  ayans  pour  ce  ,  Fait  faire  vn  voyage  ait 
Roy  tout  à  Pentour  de  fon  Royaume,apres  auoir 
pratiqué  (  fous  couleur  de  vouloir  voir  la  Royne 
d'Efpagne  fa  fille) vn  parlement  auec  le  duc  d'Al- 
be  à  Bayonne,o  ù  elle  fut  auec  le  Roy  :  o  u  aufli  la 
toyne  d'Efpagne&  le  duc  d'Albe  le  trouuerent, 
non  fans  eltroite  conférence,  &  ferme  refolution 
de  quelque  chofe  d'importance  >  que  ie  ne  vous 
Jmis  déclarer, 
jûli.  Si  fay  bien  moy  :ie  fuis  contente  de  le  vous 
dire.  La  Royne  mère  comme  perfonne  curieufe, 
ayant  interrogué  Noftradamus(quifemefloit  de 
prédire  les  chofes  futures)  de  ce  qui  aduiendroit 
èfes  enfans  :&  ayant  ouy  qu'elle  lesverroit  tous 
trois  Rois,croyant  par  trop  à  fes  paroles,  Se  dou- 
tant s'ainfi  aduenoit  qu'elle  ne  fiift  rëuoyée  àFlo 
rence,pourvoir  fesparens  &  amis,&  ne  fçachant 
quel  parti  prendre  (tout  ainfi  qu'elle  voyoitla 
force  des  eftats  pieçà  fupprimee  &  la  loySalique, 
touchant  le  gouuernement ,  qui  eftoit  tombé  en 
quenouille,  violee)penfant  que  pourlafuccefïion 
du  Royaume  elle  en  pourvoit  bien  faire  autant: 
promit  &iura  au  duc  d'Albe,  de  faire  tomber  la 
couronne  de  France,  fur  la  teftede  fa  fille  aifnee, 
ik  par  confequent  du  Roy  d'Efpagne ,  pour  fe  le 
rendre  bon  patron  &  garent,  aïi  cas  que  fes  en- 
fans  mouruflent.  Mais  le  duc  d'Albe  ne  la  pou- 
uantlegererpent croire,  voulut  pour  confirma- 
tion de  ce  faict ,  que  la  Royne  mère  luy  promiffc 
cependant ,  de  rompre  &  caller  TEdift  de  pacifi- 
cation,&  dofter  aux  Huguenots  tout  ce  qu'ils  a- 
Uoyent  de  liberté  de  confçience*  &  d'exercice  dé 

religion, 


DIALOGVE    I.  i> 

éeligion ,  pour  meilleure  preuuedefabonne  vo** 
lonté  enuers  l'Efpagne  ^au  détriment  de  la  Fran- 
Ce,ce  que.laRoyne  fit  volontiers] 
Le  po.  C'eftoit  bien  loin  de  reftablir  le  royaume 
en  ion  entier,  que  d'abolir  les  plus  ancienes  loix: 
elle  eftoit  bien  loin  de  chauffer  fà  botine  de  The- 
ramenesjcomme  nousconfeillions,quad  elle  vou- 
loic  ruiner  la  moitié  du  royaume  qu'elle  difoit 
mal  fàine,au  lieu  de  côferuèr  les  deux  ,  comme  en 
vn  corps  demi  paralitique  on  a  accouftumé  d'v- 
fer:  He  Dieu  que  la  maiion  êft  malheureufe,quâd 
la  poule  y  chante  plus  haut  que  le  coq  /  Mais  s'il 
vous  plaift,que  l'Hiftorio graphe  pourfuyue  ,  afin 
que  ie  me  taife  des  maux  fans  remède. 
L'ifi.  le  le  veux'bien.  Apres  ce  pourparler  fait  h 
Bayonne,les  Huguenpts  fe  plaignoyent  en  beau- 
coup d'endroits  du  royaume ,  des  maux,des  torts 
&  iniuftices  qu'on  leur  fiiiloit.de  quelques  reftri* 
âions  de  l'Edift  de  pacification  ,  &  de  plufieurs 
contrauentions  à  la  volonté  du  Roy  faites  iour- 
nellement  à  leur  defauantage ',  depuis  la  pacifica- 
tion iufques  alôrs,durât  le  temps  de  cinq  années. 
Et  cependant  la  Royne  mère  fous  le  nom  du  Roy* 
ayantfoudoyé,  fait  entrer  eh  F  race,  &  venir  droit 
à  la  cour  fix  mille  Suyifes,  auec  l'aide  de  ks  parti- 
sans &  autres  peu  paiiibles  François ,  rompit  ou- 
uertemet  l'Edid  de  paix,  fur  Fheure  que  fe  prin- 
ce de   Condé   s'eftoit  accompagné  pour  aller 
trouuer  le  Roy  àMeaux,  &  luy  faire  fes  plain- 
tes 6c  doléances ,  tant  pour  luy  que  les  autres-' 
Huguenots  ,  &  nommeement  fur  cefte  entrée 
d'éticangers  iufques  au  miliei  du  Royaume,  §* 


%t>  DlALOGVEL 

près  k  perfonne  de  famaiefté  ,  fans  occafîon  ap^ 
paréte.Gefte  rupture  d'edid  fut  telle  &  fi  àpoin& 
nommé  ,  que  fi  le  prince  de  Condé  &c  ceux  de  fa 
troupe  n'euffent  pris  garde  à  eux,  les  Suyifes  (in- 
formez tout  autrement  deschofes)  n'eu-lfent  faiU 
li  à  les  mettre  en  pièces ,  tant  leur  deffein  eftoit 
bien  drelîé. 

Le  /?p/.Nous  eftions extrêmement  marris,  moy  &c 
vne  troupe  de  bons  François,  qui  eftions  pour 
lors  à  la  cour,  zélateurs  du  bien  de  Teftat  &c  de  là 
réputation  du  Roy ,  de  voir  prendre  cefte  routte 
aux  affaires  :  de  voir  la  foy  publique  violée ,  par 
ceux  qui  la  deuiïent  garder  plus  chère  que  leur 
propre  vie:  voire  que  ce  fuft  par  les  forces  des 
Suylïès ,  qui  auoyent  la  réputation  entre  les  nati- 
ons,d*eftre  loyaux  obferuateurs  de  leurs  promet 
lès  iurees,d'autant  plus  que  de  ce  mal  dependoic 
comme  d'vn  ruilfeau  vne  nier  de  miferes  fur  nous 
&  à  le  vouloir  continuera  fubuerfion  entière  du 
Royaume  :  auquel  les  Suyflès  eftans  alliez  plus 
fort  qu'au  Roy  (  pour  dire  vray)  ôc  leurs  penfions 
payées  des  deniers  desfubiets  du  Roy,  nous-nous 
efmerueillions  grandement,comme  ils  n'auoyent 
regret  de  prendre  de  leur  argent ,  pour  les  vejiir 
tuer  en  leurs  maifons,en  violant  toute  foy,allian- 
cé ,  &  feureté  publique.  Et  fçachans  combien  es; 
Cantons  de  SuyfTe ,  il  y  a  de  grandes  $c  puiilantes 
Republiques ,  qui  tiennét  kmefme  dodrine  que 
les  Huguenots  François,  nous  doutions  bien  fore 
que  le  feu  ne  s'allurnaft  parmi  les  Suyifes,  en  leur 
propre  pays5pour  les  empefcher  de  venir  en  Frâ- 
çe%ï  k  tuerie  desHuguenots:nous  trouuions  au£ 

û 


DIALOGVEI.  21 

fi  fort  eftrange,de  voir  ces  pour  es  Suyfles  fe  laik 
fer  mener  à  la  boucherie  (car  sas  doute  il  en  mou- 
roit  &  en  eftoyent  tuez  beaucoup  en  France  pour 
trois  ou  quatre  efcus  le  mois  )  à  la  merci  de  trois 
ou  quatre  Colonels  qui  rempliilbyent  leurs  bou- 
getes,  aux  defpés  du  fang  de  leurs  combourgeois. 
Et  euflions  bié  voulu5qu'au  lieu  de  fix  mille  SuyC 
fes  armezjes  Seigneurs  des  Ligues  en  euflfent  en- 
uoyé  fix  des  plus  fages  &c  paifibles  au  Roy  &  àfpn 
confèiljpour  faire  entendre  qu'à  tout  ieuenement 
en  telles  guerres  ciuiles ,  il  vaut  mieux  armer  le 

Î>arti  obeiflant^que  le  feditieux  &  rebelle.  Que  ce 
uy  eft  obeifTant,  quife  contente  des  bons  Edi&s 
de  fonRoy:que  lesHuguenots(horsla  confcien- 
ce)luy  rendoyét  tous  deuoirs  de  fuiets5mais  qu'au 
refte  le  corps  eft  foible  &moins  appareillé  a  con- 
battre  les  autres3quand  il  a  perdu  la  moitié  de  les 
membres:  qu'il  n'y  achofe  plus  miferable  que  la 
vi£fcoireés  guerres  ciuiles5laquelle  affaiblit  levain 
queur  bien  fouuent  autât  que  le  vaincuje  liurant 
àlafin  ducompte  entre  les  mains  de  fes*voi  ns: 
que  partant  l'opinion  de  Machiauelli(que  le  con- 
feil  du  Roy  fembloit  fuiure,tenant  G^s  fuiets  de£ 
unis)  eftoit  vne  pernicieufe,  herefie  en  matière 
d'eftaf.qu'il  valoit  donc  mieux  conferuer  le  tout, 
qu'en  ruiner  vne  grandepartie.Que  les  Republi- 
ques des  Suylïes&celles  d'Allemagne(quoy  qu'il 
yaitmefmediuerfité  de  religions  qu'en  France) 
ne  lailïoyent  pas  de  profperer  ,  &  eftre  bien  fort 
paifibles:  En  fomme,  nous  eufïïons  defiré  que  les 
Seigneurs  des  Ligues  euflent  fait  remonftrer  les 
choles^qu  ils  euiïent  auifé  eftre  mieux  pour  le  bié 

B    5 


2$  D1AL0GVE    t 

£cconferuation  du  Royaume,  fans  enuoyer  leurf 
gens  à  vn  commun  &  réciproque  rauage.  Mais 
quoy?nous  n'ofiôs  mot  Tonner ,  ny  en  dire  ce  que 
nous  penfions  :  &  d'autre  part  Fambairadeur  du 
Roy  vers  les  Suyffes,monfieur  Beiieure,leur  don- 
noità  entendre,  que  le  prince  de  Condé  vouloit 
faire  tuer  le  Roy,  &  fe  faire  Roy  luyr-meime:  tel- 
îemét  que  les  Colonels  des  Suyfles ,  faifant  féblât 
de  le  croire,  pour  les  penfions ,  gages ,  ôc  profits 
qui  leur  en  reuenoyét:  au  lieu  d'y  mettre  la  paix, 
y  voyoyent  volontiers  la  guerre- 
fJkift.Tant  y  a,les  chqfés  eftâs  es  termes  que  i'ay 
dicfcje  prince  de  Condé  voyât  que  c'eftoit  à  bon 
cfcient  &  à  defcouuert,  &c  non  plus  par  ieu  &:  en 
cachettes,  qu'on  en  vouloit  à  luy  de  aux  Hugue- 
nots delà  France  :  en  ayant  ailemblé  vne  bonne 
troupe,  s'ent  vint  près  de  Paris,oi\  le  Roy  s'en  e- 
ftoit  allé,  pour  entendre  encore  plus  auvray  le 
deifein  de  leurs  ennemis:  mais  luy  eftant  reiponT 
du  à  coups  de  canon,&  couru  fus  luy  à  grand  for- 
ce,apres  s'eftre  vaillamment  defendu,le  retira  tte 
les  Huguenots  qui  l'accompagnoyent ,  pour  leur 
/èureté  3c  conferuation ,  dans  quelques  villes  du 
Royaume.  Quand  les  Princes  proteftans  d'Alle- 
magne ouyrent  ces nouuelles ,  fentans touchera 
cux,ce  quitouchoit  aux  François  de  leur  religiô, 
&  marris  de  ce  quJô  les  traittoit  ainfi  à  la  rigueur, 
enuoyerent  au  prince  de  Condé  &:  aux  Hugue- 
nots François  pour  leur  aide  Se  defenie,  vn  bràue 
&  puifcant  fecours  de  Reyilres  &  Larifquenets, 
iouslaconduitedu  ducIeanCafimir,fils  du  com- 
te Palatin.  Apres    l'arriuee  duquel,  la   Royne 

mère 


DIALOGVE    t  ïy 

mere,leRoy,fes  freres,&:fon  confeil,voyans  com- 
bien il  leureftoit  mal-aifé  de  ruiner  pour  lors  les 
Huguenots,  entièrement  ,  leur  accordèrent  de 
nouueau  par  vnEdictiolennel,  fait  au  mois  de 
Mars,  en  Vannée  1568.  lamefme  liberté  de  con- 
science, &  exercice  de  religion  qu'ils  auoyent  au- 
parauantj:  reputant  fait  pour  leferuice  du  Roy, 
tout  ce  qu'ils  auoyenr  fait  en  cefte  guerre-là,à  la 
charge  qu'ils  mettroyent  bas  les  armes, remet- 
troyent  les  villes  où  ils  s'eftoyent  retirez  es  mains 
du  Roy,  ou  de  Ces  miniftres,&  renuoyeroyét  leur 
fecours  Alleman  ,  hors  de  France.  Cela  ne  fut 
pas  (î  toft  commandé   qu'il  fut  exécuté  par  les 
Huguenots,  le  parti  çôtraire  demeurât  toufiours 
armé ,  dont  aduint(aufii  toft  que  le  duc  de  Cafi- 
mir  &  fès  troupes  furent  retirées  (  que  de  nou- 
ueau furent  exercées  par  la  France  ,  plufieurs  in- 
iuftices  &  cruautez  fur  les  Huguenots  ,  tant  que 
le  prince  de  Condéfut  enuironné  de  garnifons, 
qui  venoyent  pour  le  furprédre  dans  famaifbn  de 
Noyers,  où  il  s'eftoit  retiré:  de  forte  que  s'il  ne 
fuft  bien  vifte  &c  dextremétefehappé ,  auec  fa  fem- 
me &fesenfans,  &  s'il  n'eufttrouuélegué  desri- 
uieres  qu'il  luy  conuint  paffe  r  à  commandement, 
il  eftoit  trouifé  en  malle:  &  bié  luy  feruir  de  trou- 
uer  la  ville  de  la  Rochelle,  où  il  le  retira,  fauo râ- 
ble :  fans  cela ,  c'eftoit  fait  de  luy.     Eftant  retiré 
dans  la  Rochelle ,  les  Huguenots  fifehez ,  de  voir 
que  fi  fouuéton  leur  fàuflbit  la  foy,  furet  merueil- 
leufement  eftonnez:  mais  peu  après  ayans  reprins 
courage  >  ils  accoururent  de  tout#s  parts  trou- 

B*    iiii: 


*4  DIALOGVÊ    L 

uer  le  prince  de  Condé ,  pour  fe  confêruer  aue€ 
luy.  Entre  autres  Ieanne  d'Albret  roynedeNa- 
uarre  ,  vint  auiïi  trouuer  le  prince  de  Condé  fou 
beaufrere,auec  Ton  fils  le  prince  de  Nauarre,qu  el 
le  voiia  toutieune  qu'il  eftoit  à  cefte'guerre,  auec 
fès  bagues  &c  ioyaux,lefquels  depuis  furent  enga- 
gez pour  aider  aux  frais  de  l'armée.  Le  duc  de 
Deux-ponts  prince  de  l'Empire,  entendant  que 
la  foy  auoitefté  de  nouueau  violée  en  France  aux 
Huguenots^efmeu  de  la  grauité  du  faicfc,s*achemi 
m  en  France,  &auec  luy  le  prince  d'Orenge,  le 
comte  Ludouic  fbn  frère  ,  le  comte  de  Mansfeld 
&  plufieurs  autres  Seigneurs  &rComtes  Allemans, 
auec  fept  ou  huid  mille  Reyftres ,  &  autant  de 
JLanfquenets.Cependant  le  prince  de  Condé  me- 
noit  lès  mains ,  afllegeoit  villes  &c  chafteaux ,  fair 
fant  tout  ce  qui  pouuoit  ieruir  à  fe  defendre,&  en 
domrnager  l'ennemy:quand  le  duc  d'Aniou  frère 
du  RoyCharles,&  fon  lieutenant  general,condui- 
lant  vne  puiifante  armée  conçre  le  prince  deCon- 
dé  (quin'auoit  alors  que  bien  peu  de  fès  forces) 
iuy  donna  vne  bataille  près  de  Iarnac,  où  le  Prin- 
ce perdit,&  y  fut  faitprifonnier ,  &c  peu  après  par 
commandemét  du  duc  d'Aniou ,  tué  à  iang  froid, 
par  vn  nommé  Montefquiou,de  la  maifbn  du  duc 
cTAniou. 

jilt.  Le  prince  de  Condé  fè  hazardant  ainfi,  mon- 
ftra  euidemmét  combien  peu  il  aipiroit  à  la  cou- 
ronne ,  defmentant  ouuertement  ceux  qui  le  ca- 
lomnioyent  de  cela. 

Phi.  Il  eft  bien  vray  :  Mais  aufîi  fit-il  vne  grande 
faute5hazardant'aueç  peu  de  forces  tous  ceux  qui 

s'eftoyent 


DIALOGVE    L  ^ 

s'eftoyerit  à  luy  retirez  pour  fe  conferuer9&gene- 
ralement  tous  les  Huguenots  de  France. 
Le  Pol.Cc  font  des  fautes  qa  ô  ne  peut  faire  qiv  v- 
ne  fois,&  qu'il  fe  faut  bien  garder  de  commettre. 
Uhift.  Il  eft  ainfi.  Or  le  refte  des  forces  des  Hu- 
guenots ,  après  la  mort  du  Prince  de  Condé ,  de- 
meura (fous  le  nom  du  prince  de  Nauarre ,  &c  du 
ieune  prince  de  Condé  )  entre  les  mains  de  Ga£ 

(>ard  comte  de  Coligny  ,  admirai  de  France,  par 
'aduis  commû  de  tous  les  prinçipaux?lefquels  e~ 
ftans  allez  enfemble  au  deuant  du  duc  de  Deux- 
ponts  &  de  fon  armee^qui  leur  venoit  au  fecours: 
&  ayas  trouué  le  duc  de  Deux-ponts  mort  de  ma- 
ladie,ne  lailierentpourtât  comme  frères  de  met 
me  religion  &  volonté,de  ioindre  leurs  forces  en 
femble:auec  lefquelles(apres  quelquesprinies  de 
villes  &  autres  faits  d'armes)ils  furent  contraints 
de  fbuftenir  vne  autre  bataille  près  de'Montcon- 
tour,au  mois  d'O&obre  1^69. que  le  duc  d'Aniou 
leur  liura,laquelle  aufîi  ils  perdirent:  maisnelaif- 
ferent  pourtant  âyans  ramalle  leurs  forces^de  te- 
nir lacâpagne,&  fe  çonferuer  le  mieux  qu'il  leur 
fut  polîible  auec  leurs  villes,  durant  neuf  ou  dix 
mois:pendât  lefquels  aufli  ils  prindrentplufieurs 
villes3&  eurent  des  rencontres  en  diuers  endroits 
ouilfembloit  que  la  châcefetournaft  àrlafaueur 
desHuguenots.Ce  que  l'on  cognut  encores  plus 
outiertement.  En  finie  22,  du  mois  d'Aouft  de 
Tan  ij7o;leur  fut  derechef ottroyee  lapaix3quJih 
auoyent  tâtdefiree5par  vn  edidfc  que  le  Roy.  Char 
les  fit,par  Taduis  de  la  Royne  famere  ,  de  fes  fre- 
res;des  autres  Princes  &Seigneurs  Ces  confeillers 

B    v 


%6  DIALOGVE    l 

par  lequel  entre  autres  chofes,  le  Roy  vouloic 
que  la  mémoire  de  toutes  les  chofes  paflfees  es 
guerres  ciuiles  de  la  France,voire  lesfentences 
&  iug^mens  donnez  contre  les  Luthériens  ou 
Huguenots,  du  temps  du  roy  Henry  fon  père  iu/1 
ques  alors,  fulîent  annullees  &  abolies  perpétuel- 
lement, Declaroit  tout  ce  qui  s'eftoitfaiten  ce- 
fte  guerre,  auoir  efté  fait  pour  fon  feruice:pour 
lequel aufftil  recognoilfoit  que  le  fecours  d'Alle- 
magne leur  eftoit  venu,  reputantpour  bonspa- 
rens  fiens  y  les  princes  de  Nauarre  &  de  Con- 
de,  le  prince  d'Orenge  ,  le  comte  Ludouic  de 
Naflau ,  &  de  Mansfeld ,  Tes  bons  coufins  &c  a- 
ims,&  les  Huguenots  François,  Tes  loyaux  vafl 
faux  &c  fuiets  :  leur  promettant  liberté  de  con- 
fcience  &  exercice  de  leur  Religion ,  en  certai- 
nes villes,  &  es  mai/bns  des  feigneurs  gentils- 
hommes &  autres  ayans  fieFde-haubert.  Et  par 
ce  que  la  mémoire  des  dommages  réciproque- 
ment donnez  en  ces  guerres ,  ne 'ie  pomioit  fi  toiè 
perdre  comme  il  leroit  bien  requis  (  voulant  e- 
uiter  tout  inconuenient  ,  &  donner  feureté  à 
ceux  des  Huguenots  qui  pourroyent  eftre  en 
quelque  crainte  retournans  en  leurs  maifons, 
d'eftre  priuez  de  repos  )  attendant  que  les  rancu- 
nes &  inimitiez  fulïènt  adoucies ,  le  Roy  accorda 
de  leur  bailler  en  garde,  les  villes  de  la  Rochelle, 
Mont-auban,  Coignac  ,  &  la  Charité  :  efquelles 
rceux  d'entr'eux  quinevoudroyent  fitofts'enal- 
1er  en  leurs  maifons,  le  pourroyent  retirer  &  ha- 
bituera la  charge  que  le  Roy  de  Nauarre,le  prin- 
ce de  Condé ,  &  vingt  eentils-hommes  de  maifon 


DIALOGVE   L  %j 

iqui  feroyent  nommez  par  le  Roy,  iureroyënt  & 
promettroyent  yn  feul  &  pour  le  tout ,  pour  eux 
&c  ceux  de  leur  religion ,  de  garder  au  Roy  lefdi- 
ékes  villes,&:  311  bout  de  deux  ans,  les  remettre  en- 
jtre  les  mains  de  çeluy  qu'il  plairoit  au  Roy  d'or- 
donner, Tans  rien  y  jnnouer:  Voulant  pour  plus 
grande  affeurance  de  1-obferuation  de  ionEdiâ* 
que  le  Roy  donnoit  pour  irreuocable,que  tous  les 
Parlemens ,  gpuuerneurs^  &miniltres  de  laiuftice 
&  police  de  la  France  ,iuraffent  iolennellement, 
de  le  faire  exactement  obferuer  félon  fa  forme  &C 
teneur, 

Alt.  On  voit  clairement  es  ilfues  de  ces  guerres, 
vne  chofe  admirable, que  le  monde  ne  recognoift 
point  :  c'eft  que  ces  Huguenots  perdoyenttouk 
iîours  les  batailles ,  &  toutefois  obtenoyent  la  vi- 
ctoire de  leur  caufe,  d'autant  que  la  liberté  de  co- 
icience  ôc  l'exercice  de  leurreligion,leureftoit 
toufîours  accordé,  depuis  le  temps  qu'elle  leur  fut 
premier  octroyée  au  mois  de  ïanuier ,  en  l'an  15(31. 
tellement  que  on  les  pourroit  dire  vainqueurs, 
alors  qu'ils  ont  jefté-^aincus.  Chofè  qui  fait  re- 
cognoiftre  à  qui  regarde  de  près  &  fans  paflioit 
en  leur  do&xi^ie,  vn  naturel  effe£t  de  la  Palme, 
fymbolizant  à  la  vérité ,  laquelle  tant  plus  qu'elle 
cft  prelfee,plus  elle  s'esleue  &  relfourd. 
Phi.  Gela  efl:  certain: Mais  ce dequoy  ie m'efmer- 
ueille  le  plûs,&  dequoy  ie  ne  me  puis  encore  bien 
refoudre,c'eft,  laquelle  de  ces  chofes  eftoit  plus 
grande,ou  aux  Huguenots  la  patience,  l'obenfan- 
ç e  &  fidélité  :  ou  en  leurs  ennemis ,  la  furie,haine 
&  desloyauté? 


*S  DIALOGVE    I. 

Jiïu  C'eft  vne  queftion  bien  mal-aifèe  à  foudre 
toutesfois  quât  aux  H\iguenots,ils  ne  pouuoyent 
faire  de  moins  pour  iuftifier  leur  caufe,&  recom- 
mander deuant  Dieu  Se  les  hommes  leur  parti 
(qu'on  aceufok  de  fedition)  que  de  monftrer  vne 
manfuetude  &  fucceflîue  obeiilance  à  leur  Roy, 
ôtafes  miniftres,  ielon  Dieu. 
Fhila.  Voire:mais  on  pratiquoit  par  trop  fouuent 
fur  euxja  fable  du  loup  d'AEfope,lequel  beuuant 
au  haut  de  la  riuiere,chargeoit  l'agneau  (qui  beu- 
Voit  tout  au  bas  )  de  luy  troubler  l'eau,  comme  il 
difoit  que  fon  père  auoit  fait,prenâtfur  cefte  que- 
relle d'Alleman,occafion  de  le  deuorer. 
Lepol.  Laiiïons  ce  difeours  ie  vous  prie,  n'inter- 
rompons pas  celuy  de  l'Hiftoriographe. 
L'bift.  Ceft  Edift  de  paix  fait  &  publié  >  il  fut  iuré 
&  promis  par  tous  les  officiers  de  la  France,  de 
Tobferuer  :  les  Huguenots  de  leur  partrenuoye- 
rentleur  fecours  d'Allemagne3&  fe  conformerét 
en  tout  le  furplus ,  à  la  volonté  du  Roy,  déclarée 
en  fon  Ediët. 

La  Roy  ne  de  Nauarre ,  le  prince  de  Nauarre, 
le  prince  de  Condé,rAdmiral,le  comte  de  la  Ro 
che-foucaut,&  quelques  autres  feigneurs  &gen- 
tils-hommes  s'eftans  retirez  à  la  Rochelle,  après 
les  fermens  &  promelfes  de  la  co'nferuer  au  Roy 
faites  comme  il  appartenoit,viuoyent  le  plus  pai-^ 
iîblement  qu'on  pourroitpenfer:  &  quelques  gé- 
tils-hômes,gens  de  lettre  s,&marchâds,fous  mei- 
mespromeffes  s'eftoyent  pareillement  retirez  ç$ 
autres  trois  villes  baillées  pour  refuge  :&  tous  les 
autres  Huguenots  retournez  en  ieursmaifbns,  Ce 

tenoyent 


DI  A-LO  G  V  E    L  19 

tenoyét  coy,chacun  en  fa  vocation,  comme  fi  k* 
mais  auparauant  on  ne  leur  euft  fait  tort  ou  deC 

{>laifir.Le  Roy  Charles  monftroit  de  fa  part,  voul- 
oir que  fon  Edid  fuft  de  poirid  en  poinâ:  obfer^ 
ué:iurant  bien fouuent par  lamort,  &  parle  fang, 
qu'il  le  feroit  entretenir:  qu'il  ne  croiroit  plus  co 
qu'on  luy  auoit  voulu  faire  entendre, que  les  Hu- 
guenots le  vouluîfent  tuer,*qu'ils  luy  eftoyët  trop 
bonsfuiets,pour  attenter  telle  mefchâceté.  Mo- 
fieur,frere  du  Roy,ne  fe  pouuoit  de  tant  commâ- 
der,que  de  mon  fixer  tant  foit  peu  d'enuie,que  les 
Huguenots  iouilfent  de  quelque  repos  alfeurétau 
contraire,il  faifoit  ouuertement  paroiftre,  le  peu 
deplaifir  qu'ilyprenoit:iufquesîà,que  le  Roy& 
luy,s'en  faifoyént  mauuaife  chere,pour  la  difere- 
pâce  qu'ils  monftroyent  auoir  en  leurs volontez. 
Ceux  que  le  Roy  aimoit,fembloyent  hays  deMô- 
fïeur.ceux  que  Monfieur  aimoit ,  n'eftoyet  en  ap- 
parence guère  bié  veus  du  Roy.duquel  plufieurs 
(voyans  les  Huguenots  entrer  en  crédit) difoyenc 
tout  hautjqu'ils  luy  auoyét  defrobé  le  cœur.Mais 

Î)ource  qu'enplufieurs  endroits  du  Royaume  on 
eur  faifoit  des  torts  &  iniures5la  royne  deNauar- 
re,les  princes  deNauarre&deCôdé,&  auec  eux  l'a 
mirâl,enuoyerét  vers  le  Roy,  quatre  gétilshômes 
fignalez:fçauoir  eft,Briqiîemaut  lepere(anciéfer- 
uiteur  du  Roy,&  des  vieux  Capitaines  de  laFrâ- 
ce)Teligny  gendre  de  l'Admirai,  la  Noue,  benu- 
frere  de  Teligny,&  Cauagnes  Confeiller  au  Par- 
lement de  Thouloufe  :  pour  faire  entendre  à  la 
maiefté,les  torts  qu'on  faifoit  à  ceux  de  leur  reli- 
gion, contre  l'intention  exprelfe  de  fes  Edieh'Jç 


je  DIALÔ6VÊ    t; 

ïupplicr  treshumblement  d'y  pouruoir  ,  &  leur 
adminiftrer  iiifticè ,  comme  vh  bon  prince  doit  à 
fes  fuiets.  Le  Roy  les  ayant  humainement  receus* 
&  recueilli  leurs  plaintes,monftroit  d'en  eftrebié 
fort  marri,&  leur  refpondit,que  par  la  mort  Dieu 
il  en  feroit  la  vengeance  ,  Ôc  chailieroit  fi  bien  les 
feditieux,  qu'il  en  feroit  mémoire  à  iamais. 

Monfieur  ,  frère  du  Roy  ,nepoUuànt  laifler  fî 
toft  la  haine  qu'ilportoit  auxHûguénots,n'y  mef- 
mes  la  diffimuler ,  pour  l'obligation  qu'ilauoità 
l'Eglife  Romaine  (de  laquelle  &  du  clergé  Fran- 
çois ,  il  auoit  deux  cens  mille  francs  depenfion) 
doiînoit  neantmoins  par  fois  êfperance  aufdiéb 
gentils-hommes  députez  ,•  d'appaifèr  &  rabatré 
vniourà venir,  Le  mal-talent  qu'il  leur  portoit; 
Le  Roy  de  fa  part,continuoit  toufioiirs  fescaref- 
fes,aufdi£ts  quatre  gentils-hommes  députez,  leur 
faifant  plufieursdons&preferis  :  entre  autres,  il 
donna  vn  eftat  de  Maiilre  des  requeftes  defon 
hoftel,  au  feigneur  de  Cauagnes  :  &  quelque  pre- 
fènt  en  deniers  à  Teligity  5  lequel  fit  aufîi  prefenc 
au  Roy  d'vn  beau  &  bien  adroit  courfier  Rabicâ, 
&  d'vn  petit  cheual  ,  qui  manioit  en  toutes  fortes 
de  luy-mefme,fagement  &  bien  àpoiricSfc,&fans 
que  perionne  foft  delîus ,  que  le  Roy  iïîônftroit 
d'aimer  bien  fort  Se  s'en  efmerueillër.  Prefque1 
tous  les  courtifans  fembloyent  fe  refiouir,voy^' 
ans  ces  députez  en  cour,  &  monftrans  d'auoir  ou^ 
blié  les  aigreurs  des  guerres  ,n5oublioyét  rien  des 
carelfes  de  cour  enuers  eux ,  réprenans  en  appa- 
rence lesarres  de  leurs  vieilles  cognoîiïances«S£ 
fâmiliaritez  paffees.  Sur  coûtée  Roy  $  Se  la  Royn* 

fa  mere^ 


DI  A  LO  G  VE  f.  jt 

fi  merè,monftroyent  defirer  que  laroyne  de  Na- 
uarre,les  princes  de  Nauarre,  &  de  Codé,  &  l'A  d- 
niiral  vinrent  à  la  cour:  afin  quemetcansàparc 
toute  desfiànce  ,  ils  receulfent  de  luy  le  bon  vifw 
ae  &  accueil  qu'il  eftoit  preft  de  leur  faire.  Quant 
au  Roy ,  il  defiroit  fur  toutes  choies  ,  s'allier  1^ 
prince  de  Nauarre,  qu'il  aimoit  autant  que  ton 
propre  frere:difant  qu'il  lui  vouloitdônerfafœur 
en  mariage  :  S'aifeurant,  qu'outre  ce  que  ce  ferait 
vnrafrefchiflement  des  ancienes  alliances  de  la 
maifon  deNauarre,à  celle  de  Valois,&  vn  tefmoï- 
gnaçe  de  l'affe&ion  cordiale, que  le  Roy,  la  Roy- 
ne la  mère,  &:  meilleurs  fesfreresportoyentàla 
royne  de  Nauarre  ,  &  au  prince  de  Nauarre  fon 
fils  :  ce  feroit  aufïivn  certain  moyen  d'alfeurer  8c 
appaifer  à  iamais  l'eftat  dé  la  France  ,  &  ofter aux 
Huguenots  tout  foupçô  qu'on  leur  vueille  dorefc 
enauant  nuire.  Partante  Roy,  &  la  Royne  me- 
re,prioyent  affe&ueufement  les  deputez,d'alfeu- 
rer  en  toutes  fortes  la  royne  de  Nauarre,  les  Prin- 
ces,^ l'Admirai  ,  de  leur  bonne  volonté  ,&:  pro- 
curer que  bien  toft  le  Roy  les  peuft  voir  en  fa 
cour.  Les  députez,tre£-aifes  devoir  ce  qu'ils  n'a^ 
uoyent iamais  cuidé,&  d'ouyr  ce  qu'ils  n'auoyenc 
iamais  efperé,refcriuoyent  bien  fouuent,&  queL 
quefois  aucun  d'eux  allcit  à  la  Rochelle ,  par  de- 
uers  la  royne  de  Nauarre,les  Princes,  &c  l'Admi- 
rai, leurracontans  merueilles  des  laneaees.  fa- 

/V  •  Oc? 

çons&affeftionsduRoy  enuerseûx.  LeMarek 
chai  de  Môt-morécy,&  tes  frères  coufins  de  l'Ad- 
mirai ,  faifoyent  auiïi  tout  le  deuoiràeuxpofïi- 
j?le>  pour  aifeurer  §c  tefmoignerla  votante  d* 


;1  DIALOGVE    L 

Roy,  8c  de  fa  mère,  qu'ils  cognoifïbyent  (  ce  di- 
fbyent-ils)eftre  bonne  enuers  les  Huguenots,  di^ 
làns  que  le  Roy  vouloit  reconcilier  l'Admirai  a- 
uec  le  duc  de  Guyfe,  pour  fe  pouuoir  mieux  fer- 
uirde  luy  &c  de  fon  confeil  au  maniement  des  af- 
faires d'eftat  de  la  France  ,  donnant  mefme  cefte 
efperance^qu'auec  le  temps  ceux  de  Guyfe  feroy-» 
ent  aufïî  efloignez  de  la  cour ,  qu'ils  en  eftoyent 
près.  Le  feigneur  de  Biron  fut  enuoyé  plufieurs 
fois  verslaRoyne  deNauarre,les  Princes,&  l'Ad- 
mirai^ certains  autres  gentilshommes  particu- 
liers Huguenots,  firent  plufieurs  allées  &  venues 
à  la  cour ,  le  tout  pour  la  négociation  de  ce  que 
dellus.  Le  Roy  cependant  enuoya  des  commifl 
làires  en  certains  endroits  du  Royaume>pour  in- 
former des  torts  que  Ion  faifoitaux  Huguenots* 
cotre  fes  Edi£fcs,&:  fit  chaftier  à  Rouen  &  en  quel- 
ques autres  endroits,  des  meurtriers  &  feditieux, 
qui  auoyent  tué  quelque  nombre  de  poures  hom 
mes  &  femmes  Huguenots,  depuis  la  paix,au  re- 
tour  d'vri  de  leurs  prefches. 

Ceux  de  Montmorency3&lés  defputez,perfîia- 
dez,perfuaderentaufïi  (après  toutefois  plufieurs 
irefiftances,repliques,dimcurtez,inconueniens,&: 
fblutions  de  tous  coftez  alléguées  )  la  Royne  de 
Nauarree  les  princes  de  Nauarre ,  &  de  Condé, 
l'Admirai,  le  comte  de  là  Rochefoucaut,  &:  tous 
les  autres  feigneurs,gétilshommes,  &  autres  Hu- 
guenots de  laFrance,delabonne  volonté,  zele,& 
affection  qu'ils  penfoyent  cognoiltre  au  Roy,  & 
en  la  Royne  fa  mere,enuers  eux. 

Le  Roy  fit  venir  en  fa  cour  le  comte  Ludouic 


DIALÔGVE    L  )] 

de  Naflau,frere  du  prince  d'Orenge,qui  depuis  la 
paix  dernière  s'eftoit  tenu  à  la  Rochelle,  auec  le- 
quel il  trai&a  de  diuers  moyens  Se  déffeins,  qu'il 
defiroit  exploiter  contre  le  roy  d'Efpagne  pour  le 
venger  des  torts  qu'il  luy  auoit  faits:  &  l'entrete- 
nant auec  douces  carelfes ,  refolut  auec  luy  vne 
entreprife  detrefgrandeconiequence,qui  s'eft  du 
depuis  exécutée  en  partie  fur  le  pays  bas ,  par  le- 
dift  comte  Ludouic ,  le  feigneur  de  la  Noue  ,  & 
plufieurs  autres  François  :  aufecours  defquels  e- 
ftans  afïïegez  dans  Mons  ,  le  Roy  enuoya  le  fei- 
gneur de  Genlis,auec  quatre  mille  foldats  de  pied 
ou  de  cheual  :  Si  fut  aulîi  ladide  menée  du  Roy 
auec  le  comte  Ludouic,  occafion  Se  caufe  que  le 
prince  d'Orenge  auec  vne  paillante  armée  entra 
dans  le  pays  bas  7  qui  fe  reuolta  prefque  tout  du 
royd'Efpagne,&  print  la  Hollande  (qu'il  tient  en- 
cores  maintenant)  auec  la  plus  grande  partie  de 
Zelande,en  danger  de  ne  la  quitter  iamais. 

L'Admirai ,  perfuadé  &  conduit  par  le  maref- 
chal  de  Coffé ,  Se  pour  fatisfiire  à  la  volonté  du 
Roy,  vint  trouuer  à  Bloys  fa  maiefté:  qui  pour  o~ 
fter  la  crainte  que  l'Admirai  auoit  de  la  maiion  de 
Guyfe,luy  enuoya  des  lettres  de  congé  ,  à  mener 
cinquante  gentils-hommes  auec  luy  armez,  pour 
fa  feureté,  iufques  à  la  cour  ;  où  e'ftant  arnué ,  le 
Roy,&  la  Royne  la  mere,le  receurent  de  toute  la 

f>lus  courtoife  façon  qu'il  leur  futpoffihle-.leRcy 
e  voulut  ouyr  fouuent  en  conieiliecrec  &  à  part, 
es  choies  de  plus  grande  importance ,  mon  fixant 
de  fe  fier  en  luy  de  fa  vie  &  de  fonRoyaume,com- 
me  i  fon  père  propre, 

C 


34  DIALOGVE    L 

En  mefme  temps  le  Roy  fit  demander  poiir 
Monfieur  fonfrere,la  Royne  d'Angleterre  enma- 
riage,ayant  enuoyé  à  ceft  effect  vn  ambailkde  ho- 
norable à  ladi&e  royne  d'Angleterre:auec  laquel- 
le auiïi  le  Roy  fit  traiter  d'vne  ligue,  confédéra- 
tion &  alliance,làquelle  depuis  fut  conclue  &  re- 
folue,au  grand  çontétement  des  Huguenots,  au£ 
quels  telle  ligue  fembloitferuirde  gage,de  l'ami- 
tié  du  Roy  entiers  eux* 

jih*  le  me  fbuuienbien,quc  le  Roy  après  les  pre- 
miers troubles  de  France  ,  enuoya  le  Marefchal 
de  Vieille-ville  en  Suyffe,  pour  traitter  Ligue  a- 
uec  les  feigneurs  de  Berne  :  mais  ils  n'en  voulurét 
point  faire  auecluy,  qu'il  ne  leur  promift  quant 
&  quant  d'obferuer  eftroitement  fon  Edid  de 
paix  enuers  lesHuguenots:mais  de  ceftecy  d'An- 
gleterre,ie  n'en  ay  rien  ouy  dire. 
Vhiïi.  le  ne  fçay  pas  auffi  comme  elle  eft  faite,ie 
ne  t'en  puis  dire  autre  chofe:  mais  en  mefme  tëps 
le  Roy  faifoitpareillemét  traiter  vne  ligue,  d'en- 
tre luy,  la  royne  d'Angleterre,  &c  les  princes  Pro- 
teftans  d'Allemagne  :&  vne  autre  ligue  en  parti- 
culier,du  Roy  auec  le  duc  de  Floréce,vers  lequel 
ilauoit  enuoyé  Iean  Galeas  Fregoze  Geneuois, 
qui  en  rapporta  bonnes  paroles  &c  promefle  que 
le  duc  de  Florence  prefteroit  deux  cens  mille  du 
cats  pour  la  guerre  de  Flandre,  contre  le  roy  Phi- 
lippe :  pour  le  moins  le  faifoit-il  entendre  ainfi  à 
l'Amiral  &  aux  defputez. 

La  Royne  de  Nauarre  vint  trouuer  à  la  fin  le 
Roy,  duquel  (ce  diioît-il)  elle  eftoit  la  meilleure 
tante,laplus  defiree,la  mieux  aimée  &  mieux  ve- 
nue, 


î)lALOGVE    L  $5 

nue  ,  qui  iamais  fut  en  France  :  la  Royne-mere  la 
recueillie  comme  fa  trefcheire  foeur:  toute  la  cour 
en  fomme  s'en  reiiouiilbit  en  double  façon. 

Le  mariage  du  prince  de  Nauarre,  auec  Mada- 
me  foeur  du  Roy  ,  tut  (  après  plufieurs  menées ,  &c 
difficultez  faites  fur  la  forme  des  cérémonies  )  en 
fin  conclu  &  arrefté:  &  auilé  quelespromeifes 
des  elpoux  à  venir,  feroyent  receues  par  le  cardi- 
nal de  Bourbon ,  hors  des  cérémonies  de  FEglife 
Romaine ,  pour  ne  point  forcer  la  confcîence  du 
prince  de  Nauarre  Huguenot.  Quelque  temps  a- 
pressa  royne  de  Nauarre  fort  contente ,  partit  de 
la  cour,  qui  pour  lors  eftoit  à  Bloys,  pour  s'en  al- 
ler à  Paris.  L'Amiral  aufîi  s'eftoit  retiré  aupara- 
uantenfa  maifon  de  Chaftiliô,ou  il  receuoitiou- 
uént  lettres  &  meflages  du  Roy, qui  lui  demâdoit 
fon  confeil  es  affaires  occurrens ,  el quels  il  mon- 
ftroit  ne  vouloir  rienrefoudre  d*impartance,fans 
fonaduis. 

La  royne  de  Nauarre  au  partir  de  la  cour,  e- 
ftant  venue  à  Paris ,  tomba  malade,  &  cinq  iours 
après  mourut,en  Taage  de  43*à  44.  ans,  d'vn  bou- 
con  quiluy  fut  donné  à  vn  feiim,od  le  duc  d'An- 
iou  eitoit,  félon  que  i'ay  ouy  dire  à  vn  de  Ces  do- 
meftiques  dont  on  ne  voulut  parler ,  de  peur  que 
ce  fuit  oecafion  de  rompre  ledift  mariage,  defiré 
detouslesamateursdepaix  &fans  foupçon. 
AU.  Le  Seigneur  a  accouftumé  de  retirer  en  vne 
façon  ou  en  l'autre,  lesbien-aimezen pàix,quand 
il  veut  faire  venir  quelque  mal  fur  fon  peuple: 
Ainfi  le  promit-il&  iVoierua à Iofias Roy  dlira- 
chpourvn  finçuiiet  bénéfice/ 

G     tt 


3<S  DIALÔGVE     t 

Phi.  le  me  doutay  bien  quand  &  quand,  que 
quelque  grand  defaftre  nous  auiendroit,quand  ie 
vey  cefte  bonne  Princeiïe  partie* 
Lhiff.,  Enuiron  ce  temps  la,dediuers  endroits  de 
la  France,  eftoyent  enuoyez  plufieurs  aduertillè- 
mésàl'Amiral,afîn  qu'il prinft  garde  à  fdy,&qu  il 
fe  retirai!:  des  dangers  où  Ion  difoit  qu'il  eftoit  e- 
ftant  dedans  Paris,ou  à  la  cour;  entre  autres,  vn  ie 
ne  fcay  qui,  luy  enuoya  vn  bordereau  de  mémoi- 
res, ou  il  eftoit  efcrit, 

SOVVENEZ    VOVS   QVE    CEST 
vn  article  de  foy  refolu  &c  arreftc  au  Concile  de 
Conftance ,  auquel  Iean  Huz  fut  bruflé  contre 
le  fauf-conduit  de  l'Empereur  ,  qu'il  ne  faut 
point  garder  la  foy  aux.heretiques. 
Ayez  mémoire,  que  les  Romainr,les  Lorrains,  & 
les  Courtizans,tienent  les  Lutheriens,les  Hugue- 
nots, &  tous  ceux  qui  font  vne  mefme  profelhon 
de  TEuan^ile(de  quelque  nom  qu'on  les  appelle) 
pour  hérétiques,  bruflables  :  Croyez  que  partant 
ils  leur  ont  rompu,  &  leur  rompront  encores  la 
foy  iuree  &  promife,  toutesfois  &  quantes  que  la 
commodité  de  les  ruiner  &c  deftruire  leur  fera 
offerte. 

Sachez,  qu'au  iecret  confeil  tenu  parmi  les  Pè- 
res, au  dernier  concile  de  Trente,  il  a  efté  refolu, 
qu'on  peut  &  doit  tuer^  non  feulement  ceux  de  la 
France  qui  feront  de  cefte  religion,ains  aulîi  tous 
ceux  qui  en  ont  eu  quelque  fentiment ,  foit  de  la 
France ,  ou  d'autre  nation:  n'eftant  iamais  poiïï- 
ble ,  que  ceux  qui  ont  vne  fois  efté  abbreuuez  de 
cefte  do£tnne;  ie  fient  derechef  en  ce  qu'on  leur 

avoi> 


DIALOGVEI.  37 

a  voulu  par  cy  deuant  feire  entendre,de  la  part  de 
fa  fain&eté ,  la  vie  &  les  abus  dicelle  leur  eftans 
par  trop  defcouuerts  &  cognus. 

Ne  doutez  pas  auffi ,  que  la  Royne  mère  n'ac- 
compliife  ce  quelle  promit  au  duc  d'Aibe  ,  pour 
le  roy  d'Eipagne  à  Bayonne  :  de  rompre  les  edi&s 
de  paix,&  ruiner  les  Huguenots  de  la  Frâce  ,  auec 
la  peau  du  lion,ou  auec  la  peau  du  regnar d, 

Confiderez,  que  le  Roy  depuis  douze  ans  en  ça 
a  eu  desmaiftres  &  inftituteurs  qui  l'ont  apprins 
àiurei^blafphemer/eperiurer^paillarderjdi/limu- 
1er  ia  foy,fa  religion,fes  penfees ,  eftre  maiftre  de 
ion  viiage  ,  &  qui  Font  fur  tout  nourri  à  aimer  de 
voir  du  fang,commençant  par  des  beftes,&:  ache- 
uant  par  fes  fuie  ts. 

Prenez  garde,  que  le  Roy  a  efté  perfuadé  par  la 
do&rine  de  Machiauelli  ,  qu'il  ne  faut  pas  qu'il 
fouffre  enfon  Royaume,  autre  religion  que  celle 
iur  laquelle  fon  eftat  a  efté  fondé:de  laquelle,  voi- 
re de  fes  faux  miracles  ,  il  faut  qu'il  monftre  faire 
compte  :  Alfeurez-vous  qu'onluy  a  enfeigné  & 
fouuent  répété  cefte  leçon ,  que  fon  Royaume  ne 
peut  eftre  paifible  &  alfeuré,  cependant  qu'il  y  au- 
ra deux  religions. 

Notez  qu'on  a  plufieurs  fois  fait  entendre  au 
Roy,que  les  Huguenots  le  vouloyét  tuer,&pour 
le  luy  mieux  perfuader,  luy  ont  fait  voir  des  let- 
tres de  menées  &  delfein ,  fuppofees  &  faufïes:& 
au  reftei'ayfceu  de  bonne  part,  que  leiourque 
la  royne  de  Nauarre  arriuaà  Bloys ,  il  dit  à  fa  me- 
re:Neioue-ie  pas  bien  mon  rollet,  Madame?  Ce 
n'eft  rien  fait,reipondit-elle ,  il  faut  acheuer.  Par 

G    iii. 


58  DIALOGVE    I. 

la  mort-Dieu,  Madame,ce  repliqaa-il ,  ie  les  vous 
mettray  tous  au  filé  ,  fi  vous  me  voulez  laitier 
faire. 

Vous-vous  trompee,fi  vous  croyez  qu'vn  Roy 
ou  Prince  permettre  iamais,  que  fon  vaffal  ou  lu- 
iet,qui  s'eltvne  fois  efieué  en  ligue  contre  fa  vo- 
lonté(pour  quelque  occafîon  que  ce  foit,  iufte  ou 
iniufte)  vfè  &  iouifle  de  la  faueur  des  loix.  Pcnfez 
plufloft,quececyeftengrauéclâslecœur  desRois 
&des  Princes ,  de  venger  par  les  armes,  ce  qu'ils 
eftiment  auoir  efté  fait  contr Jeux  par  les  armes. 

Faites  voftre  compte ,  que  ce  que  les  Rois  Se 
Princes(qui  ne  regardent  à  la  confcience)penfent 
auoir  fait  par  craiateo4±neceffité  ,ilsfe  diipen- 
fent  de  le  rompre,  foudain  que  l'vne  ou  Fautre  de 
ces  deuxoccailons  ceflent'.&tiennent  p°ur  maxi- 
mes d'eftat .  qii  il  ne  faut  point  garder  les  conuen- 
tions,faites  par  le  prince,àr  fes  fuicts  armez  -.Que 

ÎK)ur  régner,  ileft  loifible  de  violer  la  loy ,  &  que 
on»peut piper  les  enfans  auec  paroles  &c  promef- 
fes,ô<  tromper  les  hommes  auec  des  iuremens  fb- 
lennels.  C'eiilear  caballe  :  ce  font  leurs  loix  in- 
uiolables ,  qu  ils  n'ofent  outrepafler ,  fe  fouciant 
biépeu  ourien,de  la  force  faite  à  toute  autre  loy, 
foit  diuine,  naturelle,  ciuile,  des  ^ens,ou  munici- 
pale5poureftre(ce  di!ent-ils)ennemie  de  leur  re- 
pos,eftat,&  grandeur* 

Voici  quelque  traid  &  exemple,  de  leurs  plus 
rares  vertus. 

Antonin  Commode,  faifant  par  fois  treues  a- 
uec/ex  voluptez,  efquelies  il  eftoit  du  tout  plon- 
gé, pour  employer  le  temps  &  fuir  Toifiueté,  va- 

quok- 


D.IALOGVEL  yj 

quoit  à  contemplation ,  s'appliquant  à  proietter 
&  exécuter  desmeurtres  &cruautez  contre  lano- 
bleffe  de  fon  Empire:  entre  les  autres,Iulian  gou- 
uerneur  d'vne  prouince ,  qui  eitoit  fon  plusfauo- 
rit,qu'il  iouloitbaifer  &  embraffer,rappellantsô 
père  &  fon  mignon.,  fut  par  luy  traitreufemét  tué. 

Antonin  Caracalle ,  eftant  arriué  en  Alexan- 
drie,irrité  contre  les  Alexandrins, qui  auoyent  re- 
cité de  luy  quelques  vers  mal plaifans,  fit  femblât 
de  vouloir  voir  la  monftre  des  ieunes  gens  de  la 
villejes  phisalpres  à  la  guerre  :&  les  ayant  fait  ap- 
prefterpour  la  reueue,  les  fit  tous  mettre  en  pie- 
ces,  commandât  aux  fol dats  Romains  qu'il  auoit 
menez  auec  luy,  d'en  faire  cefte  nuift-là  chacun 
autant  à  fonhofte:ll  fit  faire  telle  boucherie  dans 
Alexandrie ,  qu'il  n'ofa  faite  compter  les  corps 
morts  ,  ains  efcriuant  de  celle  exécution  au  Sé- 
nat de  Rome  ,  luy  manda  ,  Qji'il  ir  eftoit  ia  be- 
foin  fe  mettre  en  peine  ,  pour  fçauoir  quels  & 
combien  de  gens  y  auoyent  efté  tuez:que  c'eftoit 
aifez  de  fçauoir ,  que  tous  auoyent  bien  mérité 
la  mort. 

Lyiandre  colonel  des  Lacedemoniens, ayant 
fous  couleur  d'amitié  ,  fait  venir  à  foy  huidt  cens 
Milefiens,les  fit  tous  tailler  en  pièces. 

Seruie  Galbe ,  ayant  conuoqué  &c  affemblé  le 
peuple  de  trois  citez  de  Portugal ,  pour  traitter  a- 
uec  eux  lus  chofes  qu'il  difoit  leur  appartenir ,  en 
choifit  neuf  mille  d'entr'eux  des  plus  gaillards  Se 
robuftes,qu'il  defarma,en fit  tuer  vne  partie^  l'au- 
tre partie  vendit. 

Antoine  Spinole ,  gouuerneur  pour  les  Ge-> 

C     iiii 


4o  DIALOGVE.     L 

neuois  de  Fisle  de  Corfe,  ayant  iuré&  donné  fà 
foy  aux  Princes, feigneurs ,  & gransperfonnages 
de  Corfe,qu'il  appelia  au  confeil ,  &  de  là  au  ban- 
quet,leur  fît  à  tous  trerrcher  la  tefte. 

Charles  ieptieme ,  roy -de  France  ,  après  plu- 
fieurs  guerres  &c  tumultes  arriuez  en  fon  Royau- 
me., ayant  fait  alliance,  &  contracté  affinité  auec 
le  duc  de  Bourbon  ene,&  promis  d'oublier  toutes 
iniures  &  minutiez  paliees  :  &  pour  le  mieux  ai- 
feurer,  ayant  tout  cela  iuré  fur  Ion  hoftic  confa- 
crée  ''9  le  fit  venir  pour  le  feftoyer  à  Montereau 
faut-yonne,  &  en  le  careiiant ,  il  le  tua  fur  le  pont 
d'Yonne. 

Et  plufieurs  autres,defquels  le  récit  feroit  long 
&  ennuyeux,  les  exemples  delquelson  ramentoit 
ordinairement  au  Roy  ,auec  le  chapitre  dixhuit- 
ieme  du  liure  du  prince  de  Machiauelli,oùil  trait 
te  comme  c'eft  que  les  princes  doyuent  garder 
la  foy.lurquoy  les  maiftres  d'efcole(aufïi  peufou- 
cieuxdefaconfcience  que  de  fa  réputation)  font 
des  additions  &  glofès  plus  dangereufes,  que  le 
mefme  texte  :  Partant  foyez  diligent  à  prendre 
garde  à  vous3n'y  ayant  autre  remède  d'efchapper 
qu'en  fuyant  hors  de  la  cour ,  que  ie  puis  appeller 
Sodome. 

L'Amiral  ayant  veu  ceft  efcrit,  fit  fortmau- 
uais  vilage  à  celuy  qui  le  luy  bailla  :  Et  renuoya 
pour  toute  refponfe,dire  à  celuy  qui  luy  auoit  en- 
uoyé  ,  Que  fi  par  le  paffé  il  auoic  'ea,&  les  autres 
Huguenots  auffijoccafion  de  nefe  fier  pas  legere- 
méc  en  des  promeifes  que,  Dieu  merci,  telle  peur 
ou- défiance  eftoit  alors  fans  fondement. 

03 


DIALOGVEI.  41 

Quelaprouidence  de  Dieu  ,  laquelle  guide  Se 
conduit  iufques  aux  plus  petites  chofesdecefte 
vie,auoit  changé  le  cœur  du  Roy  :  de  forte,qu'il  y 
auoit  dequoy  bien  &  mieux  efperer. 

Qu^ilnecroiroitiamaisj  que  dans  le  cœur  de 
fon  roy,peuft  loger  vne  péfee  {1  mefchâte  3 ,  n'y  ap- 
prochante à  ce  qu'on  luy  efcriuoit. 

Que  tout  au  contraire  il  croyoit,que  dés  que 
la  France  a  efté  érigée  en  règne ,  il  n'y  auoit  eu  vn 
meilleur  roy ,  que  Charles  neufieme  l'eftoitpour 
lors^ 

Qu'il  eftoitbien  vray  ,  que  Monfieur  frère  du 
Roy  n'aimoitpasles  Huguenots,  &  qu'on  leur 
faiioit  tout  plein  d'outrages  en  diuers  lieux  du 
Royaume  :  mais  qu'il efperoit  devoir  Monfieur 
vniour  adoucy,pour  les  bonsferuices  que  les  Hu- 
guenots lui  pourroient  faire,  &  s'attendoit bien 
(le  mariage  de  Madame  fait  &  confommé)que  le 
Roy  feroit  faire  iuftice  des  feditieux5&  perturba- 
teurs de  paix. 

Que  iali^ue  qui  eftoit  fraiiehement  faite  snec 
la  Royne  d'Angleterre ,  feruoit  d'aflez  bon  tei- 
moignage  aux  Huguenots ,  de  l'affection  du  Roy 
enuers  eux.  , 

Et  la  ligue  qu'il  fait  recerchei'auecîesProte- 
ftahs  d'Allemagne^confermera  du  tout  cefte  bon- 
ne opinion. 

Que  le  Roy  portant  meilleure  affection  à  mon- 
fieur TEle&eur  Palatin  ,  qu'à  nul  des  autre"  prin- 
ces Proteftans,  auoit  choifi  le  duc  Iean  Cafinm* 
-  fon  fils ,  pour  le  faire  penfionaire ,  &  le  duc  Chri- 
ftefle  fbn  aiihé  .pour  ie  retirer  en  la  cour ,  auec 

C    v 


$z  DIALOGVÉ    L 

entre  tellement  digne  de  fa  qualité. 

Qjjil  defiroit  aufïiauoir  de  l'Angleterre,  le 
myllordde  Lyceftre.&lemyllord  Burgley,ou  l'vn 
d'eiiX,pour  les  feftoyer  &  traiter,  comme  il  defire 
decareifer  tous  le.?  loyaux  feruiteurs  de  fafœur 
la  royne  d'Angleterre,  en  figne  de  vraye  alliance. 
Que  le  Roy  auoit  enuoyt  fa  foy  au  prince  d'O- 
renge,&l'auoit  donnée  au  comte  Ludouic  fon  fre 
re,de  leur  aider  &c  les  fecounr  en  tout  &  par  tout, 
contre  le  roy  d'Eipagne  :  &  que  fans  cela ,  iamais 
ils  n'euilent  rien  entreprins  de  remuer  en  l'eftat 
de  Flandres. 

Q^e  combien  quemonfienr  de  Genlis,& fes 
gens  qu'il  leur  menoit  euifent  efté  desfaitsJeRoy 
ne  lairroit  à  leur  enuoyer  de  nouueau,  &  bié  toit, 
vn  braue  tk puillant  fecours. 

Quelean  Galeas  Fregoze  affeuroit ,  que  pour 
celle  guerre  de  Flandres,  le  duc  de  Florence  pre- 
fteroit  au  Roy,ou  au  prince  d'Qrenge,  deux  cens 
mille  ducats. 

Que  les  affaires  vont  fi  bien  en  Flandres ,  que 
l'Agent  du  Roy  près  le  duc  d'Albe ,  donne  conti- 
nuellement auis  au  prince  d'Orenge,&  commu- 
nique auec  lui  par  lettres  &mefTages,tous  les  dei- 
feins  qu'il  peut  entendre  du  duc  d'Albe,&  le  prin 
ce  d'Crenge  à  l'Agent  tous  les  fiens  :  tellement 
que  quand  il  n'y  auroit  autre  chofe  que  cefte  bô-. 
ne  iriteiligence.elle  eft  fuftifante  à  faire  bien  elpe- 
rer  aux  plus  timides. 

Mais  qu'il  y  a  bien  plus ,  c'eft  que  l'armée  de 
Stroify,  &  du  Baron  de  la  garde,  ne  font  près  de  la 
Rochelle^quepour  attédre  la  flotte  venant  d'*Ef~ 

pagne, 


DIALOGVEI.  45 

pagne,la  combattre,  &  de  là  fmgler  à  FleiTinghe, 
pour  le  ioindre  au  Prince  d'Orenge  ,  &l  faire  la 
guerre  à'isu  defcoimert: 

Qj^à  celle  occafion  ,  le  prince  d'Orenge  a  en- 
uoycpar  l'auisdu  Roy,de  l'argent  pour  payer  les 
nàuires  &  galères  à  Strofïy,qui  eft  de  la  meilleure 
volonté  du  monde. 

Quant  à  (en  faict5&  querelle  particulière  auec 
le  duc  de  Guyieje  Roy  les  auoit  mis  d'accord,  & 
fait  iurer  l'vn  &  l'autre  entre  fes  mains,de  ne  fere 
cercher  que  d*amitiéfMais  que  ce  miraculeux  ma- 
riage de  Madame, que  le  Roy  donne(ce  dit-il)nô 
pas  au  prince  de  Nauarre  ,  ains  à  tous  les  Hugue- 
nots à  femme,  pour  fe  marier  comme  auec  eux,  e- 
ftantle  comble  de  toute  feureté  &repos;le  faifoit 
prier  ce  gentil-homme  &:  tout  autre  ,  que  s'ils  luy 
vouloyétfaire  plaifir,  qu'ils  ne  luy  parlaient  plus 
de  ces  fafcheuies  choies  du  palfé,  qu'ils  fe  concen- 
tailent  de  prier  Dieu .  &  le  remercier  de  la  grâce 
qu'il  leur  auoit  daigné  faire  ,  d'amener  les  choies 
à  vn  fi  paifible  eftat. 

Or  le  prince  de  Nauarre  (  fait  Roy  par  la  mort 
de  fi  mère)  &  le  prince  de  Condé  en  ces  entrefai- 
tes,iollicitez  &a±ieurez  de  toutes  parts  de  venir  à 
lacour,vindreni  à  la  fin  trouuerle  Roy  à  Paris, 

il  s'eftoit  remuéjDour  y  faire  célébrer  les  nop- 
ces  de  fa  fœur  :  Plufietus  Seigneurs,  Barons,  & 
gentils-hommes  Huguenots  y  accompagnèrent 
le  roy  de  Nauarre ,  &  le  prince  de  Condé  ,  au  de- 
uant  defquels  prefque  toute  la  cour  y  alla  :  Ils  y 
furent  recueillis  du  Roy,de  fa  mère,  &  de  Tes  fre- 
rcs,&  des  autres  Princes,de  Madame,  oc  des  pria* 


44  D  I  A  L  O  G  V  E    I. 

celles ,  comme  ils  le  pouuoient  defirer  en  appa- 
rence. 

Quelques  iours  fe  palferent  enfeftes  &ban- 
quets5attendant  le  iour  des  nopces,que  Ion  dilay-. 
oitpour  diuers  refpeéts  d'vn  iour  à  l'autre:  entre 
autres5pource  que  le  cardinal  de  Bourbon,qui  de 
uoitreceuoit  les  promeiles  du  mariage  ?  n'y  ofoit 
toucher  fans  difpenle  du  Pape,  qu'il  luy  auoit  en- 
uoyé demander",  laquelle  après  eftre  venue  ,  &  à 
fongré  n'eftant  alfez  ample  pour  fa  confcience,il 
fallut  renuoyer  à  Rome  ,  pour  en  auoir  vne  à  fa 
fantafie  :  Et  fur  ce  ,  le  Roy  feiÉuit  femblant  de  le 
faicher  de  tant  de  remifes,  blafphemant,&  deipi- 
tant,mra,qu'il  vouloit  que  le  mariage  fe  conforn- 
maft  ians  plus  tarder  :  que  fi  le  cardinal  de  Bour- 
bon ne  les  vouloit  efpoufer  3  il  les  meneroit  luy- 
me/me  à  vnpïefche  desHuguenots,pour  les  y  fai- 
re eipoufer  à  vn  miniftre  :  Et  que  par  la  mort- 
Dieu  ilne  vouloit  pas  que  fa  margot  (car  ainfi  ap- 
pelloit-il  fa  fœur  )  fuft  plus  long  temps  en  celte 


langueur 


AU.  La  bonne  dame  n'  auoit  garde  d'auoir  fi  long 

temps  attendu  :  Monfieur  fon  frère  fçauoit  bien 

qu'il  auoit  eu  (on  pucellage. 

JL'hff.le  ne  fçauois  pas  cela:Mais  i'auois  bien  ouy 

dire  qu'elle  eftoit  prefte  d'accoucher  dés  lors  que 

la  Royne  fui"  à  Xain&es. 

ytf//.H"eftainfi  ie  t'aifeure.Et  tu  vois  que  cesbeaux 

Princes  ne  font  maintenant  que  le  cerf  de  deipu- 

celler  leurs  parentes.  Regarde  moy  vn  Roy  d'Ef- 

pagne:&  vn  Archeduc  Charles^chacun  d  eux  n'a- 

il  pas  fa  niepce? 

I/hift. 


DIALOGVE     L  45 

Uhift.Voiie.  Mais  aufïi  le  Pape  leur  en  a  baillé  la 
difpenfe. 

Alt.  Comme  fi  l'homme  pécheur  pouuoit  rom- 
pre la  loy  de  Dieu  &:  en  difpenfer  les  autre  s.  Quel 
feruiteur  des  feruiteurs  de  Dieu  !  Tu  verras  tu 
verras  amy  quelque  iour  que  ce  mariage  du  Roy 
d'Efpagne  auec  la  fille  de  la  fœur  &  de  ion  cou- 
fin  germain  l'Empereur  5  quiluy  fait  naiftre  des 
enfans,fils,neueux  &  coufins  enfemble,  feracauie 
s'ilplaift  à  Dieu  de  l'entière  ruine  de  Rome  >  du 
Pape  &  de  fa  papauté. 
Z'/?;/?.Comment  cela,Bon  dieu? 
Ali.  Le  Roy  d'Efpagne  mourant,  les  enfansmaf- 
les  de  l'Empereur  font  appeliez  à  la  courône  d'E- 
fpagne (car  de  la  fille  née  dlzabel  de  France,  l'E- 
fpagnol  n'en  veut  point  &ne  croit  pas  qu'elle  foit 
légitime)  Les  enfans  de  ce  mariage  de  la  nièce  di- 
ront que  la  Couronne  leur  appartient.  Les  légiti- 
mes neueux  leur  répliqueront  qu'ils  font  inceftu- 
eux  &  baftards-.partantne  peuuent  lucceder:  voi- 
re mais,ce  diront  les  autres,  le  Pape  en  a  diipensé, 
Le  feruiteur ,  diront  les  legicinies(à  fin  que  nous 
ne  flattions  plus  )  n'efl  pas  par  delfus  le  maigre, 

-  Dieu  la  defédu,  le  Pape  ne  le  doit  permettre^c'eit 
T  Antechrift  tât  attendu.En  fornme,par  ce  moyen 

.  là  la  puilfance  de  ce  faux  pafteur  fera  mife  en  dii- 
pute,  les  abus  ferôt  cognus,  on  ne  les  pourra  plus 
iôiiftrir,&  Dieu  fçait  le  beau  mefnage  qu'il  y  au- 
ra pour  ce  fedudteur. 

Llbt.  Dieu  nousvueille  eftre  enaide,ceîa  n'a  que 
trop  d'apparence ,  on  a  bien  fait  autrefois  la  guer- 
re pour  moindre  chofe  que  n'elt  la  couronne  d'E- 


4jï  DIALOGVEI. 

fpagne  :  mais,  pour  reuenir  à  mon  difcours ,  les 
nopces  (pour  le  fai  e  court)  du  roy  de  Nauarre> 
&  de  Marguerite  fœur  du  Roy ,  fe  célébrèrent  en 
trefgrande  pompe,  le  lundi  dixhui&ieme  iour  du 
mois  d'Aouil  dernier  palfé  :  les  Princes,  Comtes, 
Barons,&  autres  feigneurs,&  gentils-hommes  de 
marque  Huguenots,  y  affiftoyent  prefque  tous, 
dont  aucuns  y  auoyent  amené  leurs  femmes&en- 
fans:Etpouuoyent  eftreen  tout,  enuiron  mille 
gentils-hommes* 

Lemardi^mercredi,  &  ieudi  fuyuans,fufét  em- 
ployez en  toutes  fortes  deieux  ^paife-tempsà 
rechange,efquels  L'Amiral  louuentafli.Loit,alhmt 
le  boa  vifage  du  Roy  à  l'acco uitumé. 

Le  mercredy,rAiniial  voulût  entretenir  leRoy 
de  quelques  affaires  de  grande  importâce,leRoy 
en  riant,  le  pria  de  luy  donner  quatre  iours  pour 
s'efgayer  &  esbatre,promettâtàfoy  de  Roy,  qu'il 
ne  bougeroit  de  Paris  ,  qu'il  ne  lYuft  rendu  con- 
tent^ tous  ceux  qui  auoyent  affaire  à  luy. 

Peu  de  iours  auparavant ,  out,e  les  aduertiife- 
mensfufdi&s,  TA  mirai  auoit  efté  aduerti  de  cer- 
tain homicide,  fait  par  des  Catholiques  feditieux 
deTroye,  fur  certains  Huguenots  reuenans  de 
leurprefche. 

Qj>e  ceux  de  Rouen,&  d'Orléans  menaçoyent 
les  prefches  de  prendre  lin  ,  les  deux  ans  après  la 
pacification  derniere,paifez. 

Et  parmi  les  gentils-hommes  courtizans ,  on 
fentoit  fouuentmuriiTiirer  entre  Içurs  dents ,  <mé 
dâs  la  fin  du  mois  d'Àouft,  on  in terà^roit  les  pre£ 
ches  aux  Huguenots,  mefmes  que  plufieur s  gen~ 


DIALÔGVEL  47 

tils-hommes.Catholiques  vouloient  faire  gageu- 
re auec  des  Huguenots  ,  que  deuant  quatre  mois 
ils  iroyent  à  la  meiïe. 

Qu'on  fentoit  courre  vn  bruit  d'entre  les  prin- 
cipaux du  peuple  de  Paris, qu'en  ces  nopces,fere- 
ipandroitplus  de  fan  g,  que  d'eau. 

Que  les  Commiffaires  ,  Centeniers,  &Dixe- 
niers  de  Parisjhrafloyent  quelque  en treprife,faci- 
le  à  eftre  deicouuerte  à  qui  y  regarderoit  de  près. 
Qu'vn  fameux  Aduocat  Huguenot  du  palais 
de  Paris,auoit  efté  aduerti  par  vn  Prefîdent ,  de  fe 
retirer  pour  quel  ques  iours  auec  fa  famille  hors  de 
Paris,s'il  vouloit  conferuer  fa  vie,  de  celle  des  fiés. 
Qa'vn  Italien  engageoit  fa  tefte,  au  cas  que  ces 
nopees  s'accompliiîenr.Et  vn  autre  Italien  à  la  ta- 
ble de  IeanMichael&  Sabalin  ambaiîadeurdela 
feigneurie  de  Venife,fe  vâtoit  de  fçauoir  le  moy- 
en pour  ruiner  les  Huguenots  en  vingt-quatre 
heures. 

Autres  femblables  chofesfèrefpandoyent  par- 
mi le  vulgaire  ,  de/quelles  auffi  l'Admirai  eicok 
aduerti. 

On  adiouftoit  à  cela,  que  la  faction  des  feditiU 
eux,defiroit  la  ruine  des  Huguenots  far  toutes 
chofes,  Que  le  lieu  &  le  temps  la  facilitaient  :  La 
voulant  donc  ,  &  la  pouuât  mettre  à  efted,  qu'on 
ne  deuoit  attendre  autre  chofe  d'eux. 

A  tout  cela ,  l'Amiral  fans  peur,  toufiours  fem- 
blableàfoy,toufiourscôftant  &aifeuré  fur  la  bo- 
te du  Roy,  ne  pouuoitprédreoccafion  d'alarme. 
Le  ieudi  il  fut  dift  auconfeilpriué  du  Roy, 
qu'on  auoit,  veu  certains    hommes  à  cheual. 


4S  DI  A  I/O  G  VE   t 

au  pré  aux  clercs,' &:  par  les  places  de  Paris,  auec 
des  piftoles&  harquebouzes  à  Tarçô  delafeelle, 
cotre  les  deffenfes  du  port  des  armes:à  quoy  quel- 
quVn  du  confeil  refpondit,  que  ce  pouuoient  e~ 
ftre  quelques  vns  qui  fe  preparoient  &s'exerçoy- 
ent  pour  lareueue ,  qui  le  deuoit  faire,pour  la  ré- 
création de  la  cour. 

Le  vendredi  12.  iour  d'Aouft  au  matin  ,  fut  te- 
nu confeil  au  Louure,  pour  remédier  aux  plain- 
éfcerctes  Huguenots  (  Moniteur  frère  du  Roy  qui 
y  prefidoit  ,  s'eftant  leué  &  forti  pluftoft  que  de 
couftume  )  l'Amiral  qui  y  eftoit  pareillemét,for- 
tit  auec  les  autres  feigneurs  du  confeil:  &  comme 
il  alloit  en  fon  logis,  ayant  ttouué  le  Roy  qui  for- 
toit  d'vne  chappelle  qui  eft  au  deuant  du  Louure, 
le  ramena  iuiques  dans  leieu  de  naulme(où  le 
Roy ,  *&  le  duc  Guyle  ayant  drelié  partie  ,  con- 
tre Teligny  &  vn  autre  gentilhôme,&ioué  quel- 
que peu)  T  Amiral  en  fortit  pour  s'en  aller  difner 
à  fon  logis,accompagné  de  douze  ou  quinze  gen- 
tilshommes entre  lef  quels  i'eftoy  :  il  ne  fut  point 
cent  pas  loin  du  Louure ,  que  d'vne  feneftre  fer- 
ree,du  logis(où logeoit ordinairement  Villernus 
précepteur  du  duc  de  Guyfe)luy  fut  tirée  vne  liar 
quebouzade  auec  trois  balles ,  fur  lepoin£t  qu'il 
lifoit  vne  requefte  (  allant  à  pied  par  la  rue) 
Fvné  des  balles  luy  emporta  le  doigt  indice  de  la 
main  droite  ;  de  l'autre  balle ,  il  fut  bielle  au  bras 
gauche  près  du  carpe  ,&  fortit  la  balle  pari  oie- 
crâne. 

Lors  qu  ilfutbleflfé,le  feigneur  de  Guerchy  e- 
iloità fon cofté droit, doù  luy  fut  tkee  l'arque^ 

bo-uz 


DIALOG  V  E    I.  4i> 

bouzacte5&  à  Ion  gauchej'aifné  des  Pruneaux.Ils 
furent  fort  esbahys  &  efperdus,  &  tous  ceux  qui 
eftoyentenla  compagnie, 

L'Admirai  ne  dict  iamais  autre  choie  >{înon 
qu'il  môfcra  le  lieu  d'où  on  luy  auoit  tiré  le  coup 
&  où  les  balies  auoyent donné:  priant  le  capitai- 
ne Pilles^qui  iîiruint  là,auec  le  capitaine  Monins, 
d'aller  dire  au  Roy  ce  qui  luy  eftoit  aduenu  :  qu'il 
iugeaft  quelle  belle  fidélité  c'eitoit  (  l'entendant 
de  l'accord  fait  entre  luy  &  le  duc  de  Guyfe.) 

Vn  autre  gentil-homme  voyant  l'Admirai  blejC- 
féjs'approcha  de  luy ,  pour  luy  fouftenir  fon  bras 
gauche,  luy  ferrant  l'endroit  de  la  blefleure  auec 
ion  mouchoir:le  feigneur  de  Guerchy  luy  foufte- 
noit  le  droi£fc:&en  cefte  façon  fut  mené  à  ion  lo~ 
gis,diftànt  de  là  enuiron  de  fix  vingts  pas:En  y  al- 
lantjvn  gentil-homme  luy  dit5qu'il eftoit  à  crain- 
dre que  les  balles  ne  fuifenteinpoifonneesiciquoy 
l'Admirai reipondit  ,  qu'il  n'aduiendroit  que  ce 
qu'ilplairoit  à  Dieu. 

Soudain  après  le  coup  5  la  porte  du  logis  d'oit 
l'arquebouzade  auoit  elté  tirée,  fut  enfoncée  par 
certains  gentils-hommes  de  laiuite  de  l'Admirai, 
L'arquebouze  fut  trouuee5mais  non  l'arquebou- 
zier:  ouy  bien  vn  lien  laquai s3&vnefernâte  dulo- 
gisd'arquebouzier  s'é  eitoit  ioudain  enfuy  par  la 
porte  de  derriere.qui  fort  fur  le  cloiilre  de  iaindt 
Germain  l'Auxerrois:  ou  Ion  luy  gardoit  vn  che- 
ualpreft,  garni  de  piftoles  àlarçon  de  lafelle  :  fur 
lequel  e-bnt  efchappé  5  il  fortic  hors  delà  porte 
iaindt  Antoine,oùayât  trouué  vn  chenal  d'Efpa- 

e  qu'on  luy  tenoit  en  main  >  descendit  dupLe- 

D 


so  DIALOGVE    L 

mier,&:  monta  fur  le  fécond,  puis  fe  mit  au  grand 

galop. 

Le  Roy  entendant  la  bleffeure  de  l'Amiral, 
quitta  le  ieu,  où  il  eftoit  encores  iouant  auec  le 
duc  de  Guyfe:  ietta  la  raquette  par  terre,  &:  auec 
vn  vifage  trifte  &c  abbatu,fe  retira  en  fa  chambre: 
le  duc  de  Guyfe  fortitaufli  peu  après  le  Roy ,  du 
ieu  de  paume. 

La  chambrière  du  logis  interroguee,  refpondit, 
que  le  feigneur  de  Chailly  (  qui  eft  maiftre  d'ho- 
ftel  du  Roy,&  fuperintendant  des  affaires  du  duc 
de  Guyfe) le  iour  auparauant  auoit  mené  l'arque- 
bouzier  dans  le  logis,  &  l'auoit  affe&ueufement 
recommandé  à  l'hofteife. 

Le  laquais  interrogué,  refpond  que  ce  iour-là 
bien  matin,  ftfft  maiftre  l'auoit  enuoyé  à  Chailly, 
pour  le  prier  de  faire  en  forte,  que  l'efcuyer  du 
duc  deGuyfe,tinft  les  cheuaux  qu'il  lui  auoit  pro- 
mis tousprefts  :  Quant  au  nom  defon  maiftre,il 
n'y  auoit  pas  long  temps  qu'il  eftoit  à  lui.&  ne  l'a- 
uoit o^y  appeller  queBolland,  l'vn  des  foldats  de 
la  garde  du  Roy  :  mais  à  la  vérité  dire ,  c'eftoit 
Mont-reuel  de  Brie,celui  qui  aux  guerres  pailees 
tua  en  trahifon  le  feigneur  c{e  Mouy. 

Le  roy  de  Nauarre,  le  prince  de  Codé,  le  com- 
te de  la  Roche-foucaut ,  &  plufieurs  autres  Sei- 
gneurs ,  Barons ,  &  gentils-hommes  Huguenots, 
aduertis  de  la  blelïeure,  vindrent  incontinent  vi- 
fiterP Admirai  :  il  y  vint aufîi  plufieurs  autres  fei- 
gr.euvs,  &  gentils-hommes  Catholiques,  amis  de 
l'Amiral ,  tous  bié  fort  marris  de  ce  qui  lui  eftoit 
aduenu. 

Les 


PIALOGVE    l  u 

Lesplayespenfees  par  les  plus  experts  chirur- 
giens,leroy  de  Nauarre,&le  prince  de  Condé  al- 
lerét  trouuer  le  Roy,  auquel  ils  firent  leurs  plain- 
tes félon  le  mérite  du  faiét  :  remonftrans  qu'il  ne 
faifoit  pas  feur  dans  Paris  pour  eux,  Se  le  fuppliât 
treshumblement  de  leur  donner  congé  d'en  for» 
tir,&  de  Te  retirer  ailleurs, 

LeRoyfe  complaignant  auflî  à  eux  du  delà- 
ftre  auenu,  &  les  conlolant,  iura  Se  promit  défai- 
re du  coulpable,des  confentans  &  fauteurs  fi  mé- 
morable iuftice,  que  l'Amiral  &  fesamis  auroient 
dequoy  fe  contenter  :  cependant  il  les  prie  de  ne 
bouger  de  la  cour,&  qu'ils  lui  en  laiifent  la  puni- 
tion Se  vengeance*  Se  s'affeurent  qu'il  y pouruoi- 
ra  bien  toft. 

La  Royne  mère  qui  là  auflî  eftoit ,  monftroit 
d'eftre  bien  fort  marrie  du  cas  aduenu  :  Que  c'e- 
ftoit  vn  grand  outrage  fait  au  Roy,  qu'à  le  appor- 
ter auioutd'huy,demain  on  prendroit  la  hardief- 
fe  dans  faire  autant  dans  le  Louure,vne  autrefois 
dansfon  licfc,&  l'autre  dedans  fon  fein,&  entre  fès» 
bras.  Par  ceft  artifice,  le  Roy  de  Nauarre,le  prin- 
ce de  Condé,les  autres  feigneurs  Se  gentils-hom- 
mes F,tançoisHuguenots,furentarreftez  dans  Pa- 
ris.Mais  pource  qu'il  fembla  bon  à  aucuns  d'en- 
tr'eux,de  faire  conduire  l'Amiral  en  fa  mailon  de 
Chaftillon  fur  Loin  ,  diilant  deux  iournees  de  Pa- 
ris :  le  Roy  pour  empefeher  ce  deifein  ,luy  offrit 
chambre  dans  le  Louure  pour  s'y  retirer:  Qae  s'il 
ne  pouuoit  pour  la  douleur  des  playes  remuer  de 
logis5il  lui  enuoieroit  vne  compagnie  des  foldats 
de  fi  garde  ,  pour  la  ieureté  de  ia  perfbnne  Se  de 
r  1  logis. 


5z  DIALOGVEI. 

L'Admirai  entendant  les  honeftes  offres  que  le 
Roy  luy  faifoit  ,  l'en  remercia  beaucoup  de  fois 
treshumblemët,&  fe  recognoiifant  eftre  allez  a£* 
feuré  en  la  protection  du  Roy  ,  après  Dieu,  il  di- 
ibit  n'auoir  befoin  d'aucune  autre  garde  :  toute- 
fois il  y  eut  ce  iour-là  enuiron  cent  foldats  pofez 
en  garde  deuât  ion  logis,par  le  commandement 
du  Roy. 

Cependant  on  pourfuiuit  le  criminel  ,  lequel 
s*enfuyât  &c partant  par  ViUe-neufue  fam&Geor- 
ge(où  il  printvn  autre  chenal  )  alloit  difant  tout 
haut.  Vous  n'auez  plus  dJ  Admirai  en  France. 

Le  Roy  en  ces  entrefaites  commanda  à  Nan- 
cé,  l'vn  des  capitaines  de  fes  gardes,  d'aller  faifîr 
Chailly:&  le  mener  en  prifon:  mais  il  auoit  défia 
gagné  le  haut, ou  pour  le  moins  il  s'eltoit  caché 
ii  bien, qu'on  ne  le  vouloit  trouuer. 

Ce  iour  là,le  Roy  efcriuit  des  lettres  à  tous  les 
gouuerneurs  des  prouinces,&  des  principales  vil- 
les de  fon  Royaume ,  &  auflî  à  (es  ambafïàdeurs 
eftanspres  des  princes  eflrangers  :  par  lefquelles 
il  les  aduertifloit  de  ce  qui  eftoitaduenu,  &  pro- 
mettoitde  faire  en  forte, que  les  autheurs&coul- 
pables  d'vn  fi  mefchât  a£ie,feroyent  defcouuerts 
ôc  chaftiez félon  leurs  demerites.Cependât  qu'ils 
fiifent  entendre  à  tout  le  monde,combien  ceit  ou 
tra^eluy  deiplaiioit.  La  Royne  merecemefme 
iour  efcriuit  des  lettrés  de  mefmefuftâce  aufdi&s 
gouuerneurs  &c  amhalïadeurs. 

Le  Royce  iour-là  après  fon  diiner)  qu'il  fit 
court)  enuiron  deux  heures  après  midy,&  auec 
luy  la  Royne  ù.  mère ,  fes  frères  3  tous  les  Marei- 

chaux 


DIAL.OGVE     L  55 

chaux  de  France  (excepté  celuy  de  Montmoren- 
cy,qui  le  iour  auparauanc  eftoit  allé  à  la  chaiïe)le 
cheualier  d'AngoIefmeJe  duc  de  Neuers,Chaui- 
gny,&plulieurs  autres  capitaines^alla  vifiter  l'A-  ' 
mirai,  qui  mouroic  d'enuie  de  luy  parler:  le  Roy 
l'ayant  ouy,&  fàiiant  du  pleureux,  confelfa  libre- 
ment,que  l'Amiral  s'aifearant  fur  fa  foy  &  bien» 
vueillance,  eftoit  venu  à  la  cour:  &  partant  quoy 
que  la  douleur  des  bleiïur-es  fuft  à  l'Amiral,  que 
l'miure  &  l'outrage  eftoit  fait  à  luy,  &  qu'il  eftoit 
re  olu  de  tout  fon  cœur,d'en  auoir  laraifbn,&en 
faire  iuftice  (i  exemplaire,cp'il  en  feroit  mémoi- 
re àiamais. 

L'Amiral  répliqua ,  qu'il  en  remettoit  la  ven- 
geance à  Dieu,&  au  Roy  le  iuçemét-.quant  à  l'au- 
cheur  du  fiid ,  qu'il  eftoit  allez  bien  cognu.  Et 
pource  qu'il  ne  fçauoit  s'il  auoit  encores  longue- 
ment à  viure,il  fupplioit  treshumblement  leRoy 
de  l'ouyriur  certaines  drôles  qu'il  luy  vouloitcô 
muniquer^quieftoyent  trefnecellaires  à  l'eftat  de 
fon  Royaume. 

Le  Roy  à  cefte  demande,  ayant  fait  fembîant 
de  vouloir  ouyr  l'Amiral  en  fecret ,  commanda 
que  chacun  fortift  de  la  chambre, quand  laRoy- 
ne-çiere5qui  n'abandonnoit  le  Roy  d'vn  pas  em- 
pe(cha(ie  ne  fçay  pour  quoy)  que  ce  colloque  le- 
cretnefefift/ 

Le  famedi  fuyuant  23.  iour  d'A ouft,  les  playes 
fe  portoyent  allez  bien, tellement  que  les  méde- 
cins &  chirurgiens  difoyent,  que  la  viedel'A- 
lïiiral  n'é  eftoit  en  ahcû  dâç;er:qiie  le  bras,enper- 
dant  bien  peu  de  fà  force,ieroit  aifément  guéri 

D  iii 


54  DIALOGVEI. 

Ce  iour-là  defamedi,  le  Roy  enuoiavifiter 
l'Amiral  par  diuers  gentils-hommes.  La  nouueL 
le  efpoufeel'alla  aufli  vifiter. 

Ce  rnefme  famedi  5  dâs  le  confeil  priaé  du  Roy, 
furent  examinez  certains  tefmoins  touchant  l'ar- 
quebouzadeje  tireur,&  les  coulpables-.tellement 
que  l'Amiral  &  Tes  amis3croyans  que  la  voyeà  iu- 
ftice  leur  fuit  ouuerte  ,  fe  refiouitîbyent  grande- 
ment,s*afleurans  de  pouuoir  facilement  conuain- 
cre  les  autheurs  du  fai£fc  :  dequoy  ils  aduertirent 
leurs  amis  en  plulieurs  endroits  du  Royaume,par 
des  lettres  qu'ils  leur  efcriuirent,les  prians  de  ne 
bouger,&  nefe  fafchrr  de  ce  qui  eftoit  aduenu  à 
l'Amiral:  Que  Dieu  &c  le  Roy  eftoient  puiifans 
d'en  faire  la  vengeance  :  que  défia  on  commeru- 
çoit  à  procéder  contre  le  coulpable  &  fes  fau- 
teurs par iuftice,&  les  bleflures  n'eftoyent  pas. 
Dieu  mercijàmort:  que  combien  que  le  bras  fuft 
blefle,  le  cerueau  ne  l'eftoit  pas.  En  cefte  façon 
les  confblan.t  par  lettres,les  aduertiifoient  de  fe  te- 
nir coys,  en  attendant  l'illue  telle  qu'il  plairoit  à 
Dieu  d'en uoyer. 

Ce  iour-là  Monfieur  frère  du  Roy3&  le  cheuâ- 
lier  d'Angouleime,fepourmenoyentdans  vn  co- 
che par  la  ville  de  Paris ,  enuiron  les  quatre  heu- 
res après  midy.  Dés  cefte  heure-là  il  courut  vn 
bruit  par  Paris5que  le  Roy  auoit  mandé  le  maref- 
chai  de  Mont-morency  ,  pour  le  faire  venir  à  Pa- 
ris, auec  grand  nombre  de  caualerie  &  d'infan- 
terie»: que  partant  les  Parifiens  auoyent  occa- 
fîon  de  fe  prendre  garde  :  mais  ce  bruit-là  eftoit 
faux. 

On  vit 


D  I  A  L  O  G  V  E    I.  *  5S 

On  vit  entrer  ceiour-là  fîx  crocheteurs  char- 
gez d'armes  dans  leLouure  :  dequoy  Teligny  a- 
uerti  par  le  trompette  de  l'Amiral,refpondit,Que 
c'eftoyent  des  peurs  qu'on  le  donnoit  fans  occa- 
sion: qu'il  eftoit  trefafleuré  de  la  bonne  intention 
du  Roy ,  qu'il  cognoiffoit  fort  bien  fon  cœur  & 
fes  affe&ions:qu'on  ne  deuoit  pas  le  faire  accroi- 
re des  cho fes  tant  hors  depropos.Ie  croy  queTe- 
ligny  n'y  penfoit  aucun  mal,  d'autant  que  le  iour 
deuant  la  blelfeure  de  l'Amiral ,  on  auoit  ordon- 
né certain  combat  &  alfaut,  qu'on  deuoit  donner 
à  vn  chafteau  ,  qui  pour  ceft  effeét  deuoit  eftre 
drefTé ,  à  quoy  les  courtifans  eftoyent  conuiez  de 
fe  préparer. 

Le  Roy,pour  affembler  les  feigneurs  &  gétils- 
hommes  Huguenots  en  vn  quartier,leur  fit  à  tous 
marquer  logis  près  celuy  de  l'Admirai ,  pour  luy 
eftre  plus  près  &r  àpoin£hquelques  vns  y  allèrent 
loger  ,  les  autres  ne  peurçnt  fi  toft  changer  de 
logis. 

Le  comte  de  Montgomery,  Briquemaut  le  pe^ 
re  ,  &  quelques  autres  gentils-hommes  ,  auoient 
mandé  à  Teligny,  que  s'il  vouloit,ils  iroyent  vo- 
lontiers veiller  au  logis  de  l'Amiral  :  mais  Teli- 
gny les  remerciant,leur  manda  qu'il  n'eftoit  ia  de 
befoin. 

Cependant  les  autres,  veilloient  :  le  Cheualier 
d'Angoulefme  (  qui  ne  fe  voulut  point  aller  cou- 
cher) entretenant  les  plus  intimes  amis,  leur  don- 
noit bon  courage,  les  alïeurât  qu'il  feroil  ce  iour- 
la  Amiral  de  France  :  mais  il  fut  trompé,  d'autant 
que  l'eftat  vaquât  fut  dôné  au  marquis  de  Villars. 

D     iiii 


56  DIALOGVE    I. 

LaRoyne-mere,  peu  après  la  minui£fc  du  fa- 
medipaflee,  fut  veue  entrer  dans  la  chambre  du 
Roy,n'ayât  auecelle  qiryne  femme  de  chambre 
quelques  feigneurs  qui  y  firent  mandez,/  entre- 
rét  peu  de  temps  après,  mais  ie  ne  fçay  pourquoi 
ce  fat.  Bien  eit  vray  que  deux  heures  après  on 
donna  le  figne  du  temple  de  fainct  Germain  TAu 
xerrois  ,  à  ion  de  cloche  :  lequel  ouy,(oudain  les 
fbldats  qui  eiioient  en  garde  deuant  le  logis  de 
rAmiralpforçant  la  porte  du  logis,y  entrèrent  fa- 
cilement,leur  ayant  efté  aufïi  toft  ouuerte3que  le 
nom  du  Roy  (  duquel  ils  fe  vantoient)  y  fut  oujr, 
Le  ducde  Guyfey  entraaufîitoft  après  a  cheual, 
accompagné  d'vne  grande  troupe  de  fespartizâs: 
il  n'y  eut  que  peu  ou  point  de  reliftance,  n'eftans 
ceux  de  la  famille ,  &  fuite,  de  1* Amiral,  aucune- 
ment armez. 

L'Amiral  oyant  le  bruit,&  daignât  qu'il  y  euft 
quelque  fedition ,  commanda  à  vn  iien  valet  de 
chambre  (  qu'on  nommoit  Nicolas  le  Truche- 
pian)  de  monter  fur  le  toift  du  logis ,  Se  appeller 
les  foldats  de  la  garde  ,  que  le  Roy  lui  auoit  bail- 
lez ,  ne  penlant  à  rien  îrioins  que  ce  fuifent  ceux 
qui  faifoient  l'effort  &  violence  :  quant  à  lui.il  fe 
leua,&  s'eitant  affublé  de  ia  robe  de  nui6t,fe  mit 
à  prier  Dieu,  &  àl'inftât  vn  nommé  le  Beime  Al- 
leman  ,  feruiteur  domeftique  du  duc  de  Guyfe, 
quiauec  les  capitaines  Cauifens  ,  Sarlaboux,  & 
plufieurs autres ,  eftoit  entré  dans  fachambreje 
tua, toutefois  Sarlaboux  s'eit  vanté  ,  que  ce  fut 
lui. 

Les  dernières  paroles  de  l'Amiral ,  parlant  au 

.Deime, 


DIALOGVEI.  57 

Befme,  furent  :  Mon  enfant  >  tu  ne  feras  ia  pour- 
tant ma  vie  plus  briefue. 

On  ne  pardonna  à  pas  vn  de  ceux  de  la  maifon 
de  l*Amiral,qui  ie  laifferent  trouuer,que  tous  ne 
fulfent  tuez. 

Le  corps  mort  de  l'Amiral  fut  ietté  par  Sar- 
laboux  par  les  feneftres  de  fa  chambre,en  la  cour 
de  fon  logis ,  par  le  commandement  du  duc  de 
Guyfe,  &  du  duc  d'Aumale  (  qui  y  eftoit  aufïi  ao 
couru)&  le  voulurent  voir  mort  deuant  que  par- 
tir de  là. 

Le  iour  de  lablefïure  de  TAmiralJe  Roy  auoit 
baillé  aduis  à  fon  beau  frère  le  roy  de  Nauarre, 
de  faire  coucher  dâs  fa  chambre  dix  ou  douze  de 
{es  plus  fauoris  ,pour  fe  garder  des  de  {Feins  du 
duc  de  Guyfe  ,  qu'il  difok  eftre  vn  mauuais  çxar- 
çon.Or  ces  gentils-hommes  là.&quelques  autres 
qui  couchoyent  en  l'antichambre  du  Roy  deNa- 
uarre,  furent  menez  hors  defdi&es  chambres,  a- 
presla mort  de  l'Amiral ,  &  defarmez  de  l'efpee 
&  dague  qu'ils  portaient,  par  les  mains  de  Nan- 
cé,&des  foldatsdelagarde  du  Roy,&  menez  iut 
ques  à  la  porte  du  Lotiure  ,  là  (  le  Roy  les  regar- 
dant par  vne  feneilre)  furet  tuez  en  fa  prefence: 
Entre  ceux-là  eftoient  le  baron  de  Pardilîaii  ,  le 
capitaine  Pilles ,  lain&Martin-Bourfes,&  autres 
dont  ie  ne  fçay  le  nom. 

Alors  on  amena  le  roydeNauarre  ,  &  le  prin- 
ce de  Concîé  au  Roy,  lequel  les  voiant  leur  dita 
qu'il  n'entendoit  fupporter  d'oreienauàt  en  fon 
Royaume,plus  d'vne  religion:  partant  il  vouîoii: 
qu'ils  vefquiiient  à  la  façon  de  ies  predecefleurs, 

D     v 


58  D  I  A  L  O  G  V  E    I. 

à  fçauoir  qu'ils  allafsét  à  la  meife,fi  leur  vie&leurs? 
biens  leur  eftoient  en  quelque  recommanda- 
tion. 

Le  Roy  de  Nauarre  (  sas  toutefois  condefcen- 
dre  à  la  propofition  du  Roy)  lui  refpondit  fort 
humblement  :  &  le  prince  de  Condé,  qui  eft  d'v- 
ne  nature  vn  peu  plus  brufque , ayant  refpondu 
aulîi  vnpeu  plus  afp«ment,ne  fut  menacé  par  le 
Roy  de  moins ,  que  de  laperte  de  fa  tefte,  s'il  ne 
fe  rauifoit  dans  trois  iours,que  le  Roy  luy  bailloit 
pour  tous  délais ,  l'appellant  opiniaftre  ,  obftiné, 
feditieux,&  fils  de  feditieux. 

Les  autres  Huguenots  qui  eftoient  dedans  le 
Louure,aufquels  à  prix  ou  prière  on  auoit  îufqu'à 
lors  iauué  la  vie,  promettoyent  de  faire  tout  ce 
que  le  Roy  commanderoit  :  Entre  autres ,  Gram- 
mont,Gamache,  Duras,  &  certains  autres,eurent 
d'autant  plus  facilement  leur  pardon,  que  le  Roy 
fçauoit  fort  bien,  qu'ils  n'auoyent  iamais  eu  que 
peuoupoint  de  religion.  A  l'inftant  on  fonna  le 
toxin  du  Palais ,  à  fin  qu'on  fe  ruaft  fur  les  autres 
Huguenots(de  toutes  qualitez &  fexes)quieftoy- 
ent  dâs  la  ville:leur  prétexte  eftoit,  vn  bruit  qu'ils 
firent  courre,  qu'on  auoit  delcouuert  vne  conlpi- 
ration  faite  contre  le  Roy ,  fa  mere,&  fes  frères, 
parles  Huguenots:lefquels  auoient deiia  tué  plus 
de  quinze  foldatsde  la  garde  (  ce  difoient  ceux 
qui  eftoient  morts  )  partant  le  Roy  commandoit 
qu'on  ne  pardonnait  à  pas  vn  Huguenot. 

Les  Courtifans ,  &  les  foldats  de  la  garde  du 
Roy,furent  ceux  qui  firent  l'exécution  fur  la  No- 
blelfe ,  finiifans  auec  eux  (ce  difoient-ils)  par  fer 

&dc£ 


DIALOGVE    L  59 

6c  de/ordre  les  procès,  que  la  plume,  le  papier,&; 
l'ordre  de  iuftice ,  n'auoicnt  iufqn 'alors  fceu  vui- 
denDe  forte,que  les  chetifs,  accufez  de  confpira- 
tion  &  c£entreprife,tous  nuds,  mal-aduilez,  demi 
dormans  ,  defarmez ,  &  entre  les  mains  de  leurs 
ennemis,par  (implicite,  fans  loifir  de  refpirer,  fu- 
rent tuez  qui  dans  leurs  li&s,quifur  les  toichdes 
maifons,&  qui  en  autres  lieux,  félon  qu'ils  fe  lait 
foient  trouner. 

Le  comte  de  la'  Roche-foucaut  5  qui  iufques  a- 
près  onze  heures  de  la  nui£t  du  lamedi,auoit  de- 
uife,ris  &:plaiianté  auecle  Roy,  aiant  à  peine  cô- 
mencé  fon  premier  fomne  ,  fut  reiueiilé  par  fix* 
mafques,  &  armez,  qui  entrèrent  dansfacham- 
bre ".entre  lefquels  cuidantle  Roy  eftre ,  qui  vinft 
pour  le  fouetter  à  ieir.ii  prioit  qu'ô  le  traitait  dou- 
cement ,  quand  après  lui  auoir  ouuert  &  faccagé 
fes  coffres ,  vn  de  ces  manques  (valet  de  chambre 
duduc  d'Aniou)le  tua,  par  le  commandement 
de  ion  maiftre. 

Bien  eft  vray  que  le  capitaine  la  Barge  ,  qui 
eftoit  l'vii  des  mafquez  ,  auoic  eu  commande- 
ment du  Roy  de  l'aller  tuer  auec  promeife  d'à- 
uoir  la  compagnie  de  gendarmes  dit  comte  de  la  t 
Roche-foucaut  „n 'y  eftant  autrement  voulu  aller 
qu'à  celle  condition.  Etqtioyque  levalet,com- 
me  on  m'a  dit ,  l'ait  anticipé  à  tuer,  fi  n'a-il  pas 
pourtant  moins  eu  la  compagnie  du  comte  me; 
try. 

Tcligny  fat  vou  de  plufieurs  courtisans  ,  & 
<juoy  qu'ils  euflent  charge  de  le  tuer,  ils  n'euren; 


éa  DIALOGVEI. 

oncquesla  hardiefle  de  ce  faire  en  le  voyantjtant 
il  eftoit  de  douce  nature  ,  &  aimé  de  qui  le  co- 
gnoilïbit  :  à  la  fin  vn  qui  ne  le  cognoiffoit  gas,le 
tua. 

Le  marquis  de  Renelfut  chaifé  tout  en  chemi. 
fe.iuiques  à  la  nuiere  de  Seine,  par  des  foldats  & 
le  peuple  5  &  là  hic  monter  fur  vn  petit  bateau, 
fut  tué  par  Bu  fi  y  a  'Amboyfe  fon  coufin. 

Moniieur  itère  du  Roy  3  pour  gratifier  à  FAr- 
ehan  capitaine  de  fa  garde,  amoureux  de  k<  Cha- 
ftegneraye^ohupia  tuer  par  les  ioldats  de  ia  gar- 
de, le  feigneur  de  la  Force  fon  beau-pere;  &  cui- 
dant  auoir  tué  deux  des  frères  de  la  Chafteçne- 
raye  5  il  ne  s'en  trouua  qu'vn  moit3  l'autre  eitoit 
feulement  bleiîé:  &  caché  fous  le  corps  mort  de 
ion  père  qui  lui  eftoit  trebufché  deffus,  d'où  fur 
le  foir  il  fe  deipeftra  fe  glifsât  iniques  dedâs  le  lo- 
gis du  feigneur  de  Biron  Ion  parent:  Ce  que  fça- 
chant  la  Cliafte^neraye  fafœuiynarrie  de  ce  que 
tout  Piieritage  ne bipouuoit  demeureront  trou 
lier  le  feigneur  de  Bircn  à  l'Arcenal  3  où  il  eftoit 
loçré,  feignant  d'eftre  bienaife  que  ion  frère  fuit 
cfchappé,&diiant  quelle  defiroit  le  voir  &le  fai- 
re penfer:  Mais  le  fei-neur  de  Biron  qui  s'apper- 
ceut  de  la  fraude^ne  le  luy  vouait  deicouurirjuy 
ïauuant  par  ce  moyen  la  vie. 

Le  prefident  de  la  Place,  homme  fort  dode.cc 
rare5fut  a  co^ps  de  hallebarde  mené  iufques  à  la 
Seine3  tué  &  ietté  dans  Peau:  autant  en  hit  fait  à 
Pierre  Ramus.lecteur  publique  du  Roy.  A  l'Auo 
Çli  de  C  :j  au(ÏÏ5&  à  FOmenie  fecretaire  du 

Roy.apres  îay  auoir  fait  faire  (  fous  promeife  de 

lui 


D  I  A  L  O  G  V  E    I.  6i 

lui  fauuer  la  vie  )  donaiion  du  plus  beau  de  Ion 
bien,&:  refignadonde  fôn  eilatde  fecretairezplu- 
fieurs  autres  furent  maifacrez  de  mefmes  5  des- 
quels ie  ne  fçauroy'  dire  les  noms. 

.  Les  comniiffaires5quarteniers,  Se  dixeniers  de  ' 
paris^ailoient  aaec  leurs  gens  de  maifon.en  mai- 
fonjàoilils  cuidoient  trouuer  des  Huguenots, 
fe  failant  ouurir  les  portes  par  le  Roy5& vengeât 
fur  poures  artifans,  ieunes,  vieux>  femmes  &  en- 
fans  Huguenotsjeur  confpiration  pretëdue3fans 
auok  efgard  à  fexe  ,  aage  ou  condition  quelcon- 
ques: Eftans  a  ce  faire  animez  &  induits  par  les 
ducs  d'Aumale,  de  Guyfe  5  &  de  Neuers  >  qui  al- 
loiet  par  les  rues  difans,  Tuez  tout.le  Roy  le  cô- 
mande.  Les  charrettes  chargées  des  corps  morts; 
de  damoifelles3femmes.fiiles?  hommes  &eniàns3 
eftoienc  conduits  a  la  riuiere. 

De  bon-héurje  ieigneur  de  Fontenay5frere  de 
monfieur  de  Rohan  -3  le  Vidame  de  Chartres  ,  le  I 
comte  de  Mont~gomery,le  ieigneur  deCaumôt, 
l'vn  des  Pardillans  >  Beauuois  la  Nocle  >  &  plu- 
fieurs  autres  leigneurs  &genùls>-hommesHugue 
nots ,  èftoient  logez  aux  fauxbourgs  faincfc  Ger- 
main ,  vis  à  vis  du  Louure,  ia  riuiere  entre  deux; 
Et  Dieu  voulut  que  Marcel,  preuoft  des  marchas 
de  Paris^aiant  dès  le  lamedi  au  loir  eu  comman- 
dement du  R.oy  ,  de  lui  tenir  mille  hommes  ar- 
mez pteib  fur  la  minuiit  du  Dimanche, pour  les 
bailler  à  Maugiron  (  auquel ilauoit  donné  char- 
ge de  depefeher  ceux  des  faux-bourgs,  aianc  âu£ 
fi  commande  au  commiliairc  du  quartier  8ci 
Contrerolleur  du  Mas,de  le  guider  auec  ù  croit* 


6%  DIALOGVEL 

pe  parles  logis  desHuguenots)n*eutpas  les  gens 
prefts,&que  du  Mas  Commiflâire  s'endormit 
plus  de  l'heure  aflignee  :  &  cependant  vn  certain 
homme  (qu'on  n'apasveu  ni  cogna  depuis ).qui 
eftoitpaifé  dans  vne  nacelle  de  la  ville  aux  faux- 
bourgs  fain6fc  Germain Daiant  veu  tout  ce  qui  a-, 
uoit  efté  fait  toute  la  nuiôt  fur  les  Huguenots  en 
la  ville  ,  aduertit  enuiroft  les  cinq  heures  du  Di- 
manche matin ,  le  conte  de  Montgommery  de  ce 
qu'il  en  fçauoit.  Le  comte  de  Montgommery  en 
bailla  aduertiilementau  Vidame  de  Chartres,  & 
aux  autres  fèigneurs  &c  gentils-hommes  Hugue- 
nots logez  auxfauxbourgs-.plufieurs  defquelsne 
fe  pouuaiis  perfuader  que  le  Roy  fuft  (ie  ne  dy 
pas  autheur,  mais  feulement  confentant  de  la  tue- 
rie) fe  refolurent  de  palier  auec  barques  la  riuie- 
re  ,  &  aller  trouuerleRoy  :   aimant  beaucoup 
mieux  fe  fier  en  lui,qu*en  fuiant^monftrer  d'en  a- 
uoir  quelque  deffiance  :  d'autres  y  en  auoit ,  le£ 
quels  cuidans  que  la  partie  fuft  dreflee  contre  la 
perionne  du  Roy  meime ,  le  vouloient  aller  ren- 
dre près  de  fa  perfonne  ,  pour  lui  faire  treshum- 
bleieruice,&  mourir  fi  befoin  eftoitàfespieds, 
8c  ne  tarda  gueres  qu'ils  virent  fur  la  riuiere  >  & 
venirdroi&à  eux  (  qui  eiroient  encores  es  faux- 
bourgs)  iufqu'à  deux  cens  foldats  armez  de  lagar-^ 
de  du  Roy,  crians ,   Tue,  tue  :  &  leurs  tnans  har- 
uueboufades  à  la  veue  du  Roy,quieftoitaux  fene^ 
fixes  de  fa  chambre  ,  &  pouuoit  eftre  alors  en  111- 
ron  fept  heures  du  Dimanche  matin.     Encores 
nVa-on  dic?t  que  le  Roy  prenant  vne  harquebou- 
fe  de  chûlfe  entre  [qs  mains ,  en reniantDieu,dit : 

Tirons, 


DIALOGVEÎ.  6| 

Tirons ,  mort-Dieu ,  ils  s'enfuyent.  A  ce  ipecta- 
cle  ne  fçachâs  les  Huguenots  des  fauxbourgs  que 
croire ,  furent  contrains  qui  à  pied  ,  quià  cheual, 
qui  botté  ,  &  qui  fans  bottes  &  elperons ,  laiifans 
tout  ce  qu'ils  auoyentdeplus  précieux,  s'enfuir 
pour  fauuer  leur  vie,là  où  ils  cuidoient  auoir  lieu 
de  refuge  plus  aifeuré.  Ils  ne  furent  pas  partis  que 
lesfoldats,  les  Suylfes  de  la  garde  du  Roy,  &  au- 
cuns des  courtifans,faccagerent  leurs  logis,  tuans 
tous  ceux  qu'ils  trouuerent  de  refte. 

Encores  vint-il  bien  à  propos,  que  le  duc  de 
Guyfe  voulant  fortir  par  la  porte  de  Buffy,fe  trou- 
ua  auoir  efté  pris  vne  clef  pour  l'autre3ce  qui  don- 
na tant  plus  de  loifir  de  monter  acheuaîauxpa- 
relfeux.     Et  ne  lailferent pourtant  d'eftrepour- 
fuyuisparleduc  de  Guyfe,  le  duc  d'Aumale,  le 
cheualier  d'Angoulefme,  &par  plufieurs  gentils- 
hommes tueurs ,  enuiron  huid  lieues  loin  de  Pa- 
ris,le  duc  de  Guyfe  fut  iuiques  à  Montfort,où  il 
s'arrefta,&:  manda  àfain&Legier  &  autres  gen- 
tils-hommes d'alentour ,  de  fon  humeur  &  parti- 
fans  fiens,  de  feireenforte,quelefdicts  feigneurs 
&  gentils-hommes  qui  fe  iauuoient  de  viftelFe, 
n'efehappaifent  point:  autant  en  enuoya-il  dire  à 
ceux  de  Houdâ&:  de  Dreux.  En  cefte  chaffe  d'hô- 
mes,il  y  en  eut  quelques  vns  de  bleifez,&:  bié  peu 
ou  point  de  tuez. 

Les  ducs  de  Guyfe  &c  d'Aumale  quelque  fem* 
blant  qu'ils  filfent.s'y  deporterctaffez  doucemét, 
&  comme  fi  leur  cholere  fuft  appaifee  après  la 
mort  de  l'Amirahils  fauuerent  à  beaucoup  la  vie, 
mefmes  en  leur  maifon  de  Guyfe ,  où  lefeigneur 


64  DIALOGVÉ    L 

d*Acier,&  quelques  autres  Huguenots  fe  retirè- 
rent à  iauueté  :  tellement  qu'à  leur  retour  de  la 
pourfuite,&  quelques  iour s  après,  le  Roy  leur  en 
ht  mauuais  viiage,  croyant  que  ceux  qui  eftoient 
refchappez,  n'eftoient  lauuez^que  par  leur  faute. 

Tout  ce  iour  de  Dimâche  24.  d'Aouft,fut  em- 
ploiéà  tuer ,  violer,  &faccager:  de  forte  ,  qu'on 
croit  que  le  nombre  des  tuez  ce  iour-lâ  dans  Pa- 
ris &fes  faux-bourgs,  furpalïè  dix  mille  perfon- 
nes,tant  feigneurs  ,  gentils-hommes,  prefîdens, 
confeillers,  aduocats,  eicoliers,medecms,procu- 
reurs,  marchands ,  artiians,  femmes,filles,qu'en- 
fans,  &c  prefcheurs.  Les  rue^  eftoient  couuertes 
de  corps  morts,la  riuiere  teindre  en  fangjes  por- 
tes &  entrées  du  palais  du  Roy  peindes  de  mef- 
me  couleunmais  les  tueurs  n'eftoient  pas  encore 
faoulez. 

Le  Roy ,1a  Royne  fa  mere,&  meiïieurs  fes  fre- 
res,& les  dames  fortirent  furie  foir,pour  voir  les 
morts  Tvn  après  l'autre  :  Entre  autres,  la  Royne- 
mere  voulutvoir  le  feigneur  de  Soubize,pour  fça- 
uoir  à  quoi  il  tenoit,  qu'il  fuft  impuiflant  d'habi- 
ter auec  fa  femme. 

Vers  les  cinq  heures  après  inidy  de  ce  Diman- 
che, il  fut  fait  v'n  ban  auec  les  trompettes  de  par 
le  Roy , Que  chacun  e-uit  à  fe  retirer  dans  les  mai- 
!ons,&  que  ceux  qui  y  eftoiét,  n'euifent  à  en  ior- 
tir  hors  :  ains  fait  feulement  loiiible  aux  fbidats 
delà  aarde,&:  auxcômiiiaires  de  Paris  auec  leurs 
trouppes ,  d'aller  par  la  ville  armez ,  Sur  peine  de 
grief  chaftiement  à  qui  feroit  au  contraire. 
c  Pluileurs  ayansouyce  ban,penfoient  que  l'af- 
faire 


D  I  A  L  O  G  V  E     I.  é5 

faire  fc  mitigueroit  :  mais  le  lendemain  &  iours 
fuyuans,cefutàrecommcncer. 

Ce  iour  mefme  de  Dimanche ,  le  Roy  efcriuic 
des  lettres  à  fes  ambafTadeurs  près  les  princes  c- 
ftrangers ,  &  aux  gouuerneurs  des  prouinces ,  & 
villes  capitales  du  Royaume ,  les  auertilfant  que 
Thomicide  de  l'Amiral  fon  trefcher  &  bien  aime 
cou  fin,  &  des  autres  Huguenots,  n'auoit  pas  eftê 
fait  de  fon  confentement ,  ainsdu  tout  contre  fa 
volonté  :  Que  la  maifon  de  Guy fe ,  ayant  defcou- 
uert  que  les  amis  &  parcnsdel'A'miraUvouloyent 
de  fa  bleflfeure    faire  quelque  ha.  te  vengeance: 
pour  les  anticiper ,  auoyent  aflemblê  des  gentils- 
hommes &  des  Parifiens  leurs  partifans ,  en  tel 
nombre,  qu'ay ans  premièrement  Lrcë  la  garde 
que  le  Roy  au  oit  donnée  à  l'Amiral,  &  eftans  en- 
trez en  fon  logis  le  famedi  de  nuidfc ,  ils  l'auoy ent 
tué3luy  &  fes  amis  qu'ils  auoyent  peu  rencontrer, 
au  trefgrand  regret  du  Roy5  delà  Royne  fa  mère, 
&  de  fes  frères ,  eftant  contraint  de  l'endurer  ,  & 
pour  la  crainte  qu'il  auoit  de  fa  propre  perfonne, 
fe  contenir  dedans  le  Louure ,  où  il  auoit  auec  luy 
fon  trefcher  frère  le  Roy  deNauarre,&  fon  bien- 
aimccoufinle  prince  de  Condê.qui  iouiroyent  de 
pareille  fortune  que  luy:  Ce  qu'il  vouloit  bien  que 
tout  le  monde  fceuft,&  entendift  le  defplaifir  qu'il 
auoit  eu,  de  voir  qu'ayant  tant  de  fois  tenté  la  fin- 
cere  reconciliation  du  duc  de  Guy  fe ,  &  de  l'Ami- 
ral,c'eftoit neantmoins  pour  ncant. 

Auec  ces  lettres  ,  le  Roy  enuoya  enfemble  des 
patentes, par  lesquelles  ileftoit  defFcndu  de  por- 
ter armes  illicites ,  de  faire  aflemblees  illicites ,  ou 

E 


&6  DIALOGVEI. 

chofe  aucune  en  fraude ,  &  alencontre  des  Edi&s 
de  paix  3  fous  le  bénéfice  defquels  il  commandoit 
à  tous  Ces  fuiets  de  fe  comporter  &  viure  paifible- 
menti'vn  aueci  autre.  Ces  lettres  eftoyent  lignées 
par  Pinart  fecretaire d'eftatje  ZA-d'Aoud. 

La  Royne-mere  efcriuit  aufli  des  lettres  auf- 
dits  gouuerneurs  &  ambaffadeurs,  demefmefu- 
ftance  que  les  lettres  du  Roy. N'en  l'vne  n'en  Tau- 
tte  de  ces  lettres,  il  n'eftoit  faite  aucune  mention 
de  la  côfpiration  de  l'Amiral,  ne  de  Cqs  conforts. 
Maiscôbien  que  ces  lettres  fuflent  enuoyees  par 
lesprouincesde  la  France,  dan  s  Pans  on  n'oyoic 
parler  de  chofe  qui  en  approchaft,  ne  qui  tendift  à 
appaifer  la  furie  des  feditieux. 

Le  lundi  zj.d'Aouftjles  Parificnsayans  aflîs  des 
gardes  aux  portes  de  leur  ville  ,par  commande- 
ment du  Roy,  qui  en  voulutauoir  les  clefs ,  afin 
(ce  difoit  il)que  nul  Huguenot  efchappaft  p  ar  cô- 
pereoupar  commère,  après  auoir  moiflbnnéle 
champ  à  grand  tas&  à  pleine  main,  ilsalloyent 
cueillant  çà  &C  laies  efpics  reftansdu  iourprece- 
denttmenaçantde  mort  quiconque  receleroir  au- 
cun Huguenot,  quelque  parent  ou  ami  qu'il  luy 
fuft/deforte,quetât  qu'ils  en  trouuerét  de  refte, 
furent  tuez,  &  leurs  meubles  baillez  en  proye,cô- 
me  aufli  les  meubles -es  abfens. 

Le  Roy  donna  aux  SuyfTes  de  fa  garde,  pour  le 
bo  ndenoir  qu'ils  auoyent  monftré  en  ceft  affaire 
le  fac  &  pillage  de  h  maifon  d'vn  tref-riche  lapi- 
dairenommê  Thierry  Baduere:  i'ayouy  dire  que 
ce  qu'on  luy  a  pille,  valoit  plus  de  deux  cens  mille 
efeus. 

Le 


DIALOGVE     I.  67 

Le  pillage  des  feigneurs ,  gentilshommes,  mar- 
chands ,  &  autres  Huguenots  tuez ,  eftoit  fait  par 
authorité  priuee,  ou  donne  &  départi  par  le  Roy 
zCcs  courtifans,  &  autres  liens  bons  feruiteurs: 
defquels  les  aucuns  trouuâs  quelque  chofe  de  lîn- 
g  ilier  parmi  la  defpouille  des  morts  ,  le  venoyent 
offrir  &  prefenter  au  Roy ,  à  fa  merc ,  ou  à  quel- 
que autre  des  Princes  à  qui  ils  eftoyenc  plus  affe- 
ctionnez. 

En  ces  entrefaires  le  Roy  aflembla  fon  con- 
feil ,  auquel  furent  monftrees  par  Monfieur  frère 
du  Roy,certaines  iettres  du  Marefchal  de  Mont- 
morency ,  à  Teligny  >  du  Vendredi  zi.d'Aouft  a* 
près  la  bleflure  de  l'Amiral,  en  refponfe  de  celles 
que  Teligny  luy  en  auoit  efcrit:&  furent  lefdi&es 
lettres  trouuees  dâs  les  coffres  &entre  les  papiers 
de  Teligny  mort:  Par  icelles  ,  le  marefchal  de 
Montmorency  monftroit  ouuertement  le  def- 
plaifir  qu'il  auoit  receu  ^entendant  la  blefTure  de 
l'Amiral  fon  coufm:  Qu.'il  ne  vouloir  pas  en  pour- 
fuyare  moins  la  vengeance,  que  fi  l'outrage  euft  e~ 
fte  fait  à  fa  propre  perfonne ,  neftant  pas  pour  laif- 
fer  en  arrière,  chofe  qui  peufl  feruir  à  cefi:  effed, 
feachant  combien  vn  tcla&e  eftoit  defplaifant  au 

Or  auoit-il  efté  conclu  au  fecret  confeil  d'en- 
tre le  Roy,laRoyne-mere,Monfieur  frère  du  Roy, 
le  duc  d'Aumale,le  duc  de  Neuers, le  comte  de 
Rets,  Lanfac,  Tauanes ,  Mcruilliers ,  Limoges.  & 
Villeroy  (  tenu  quelques  iours  auant  la  tuerie) 
qu'auflî  toftque  l'Amiral  &  les  Huguenots  feroyet 
defpefchcz  dans  Paris,  le  duc  de  Guyfe  ,&  ceux 

E   ij. 


6%  DIALOGVEI. 

de  fa  maifon  vuideroy  ent  &  fe  renreroyem  hors 
deParis  en  quelqu'vne  de  leurs  maifons:  afin  qu'il 
femblatt  mieux  à  toute  la  France,  &  aux  régions 
voifines^uec'eftoyétccux  deCuyfe  quiauoycnt 
fait  le  -out,(ans  le  feeu  du  Roy:  pour  venge  r  fur 
l'Amiral  &  autres  Huguenots  la  mort  du  vieux 
duc  de  Guyfe,quïi  Huguenot  auoit  tué  aux  pre- 
miers troubles  de  la  France»  Voila  pourquoy  en 
Ces  lettres  du  Dimanche,  il  auoit  le  tout  iettê  fur 
ceux  de  Guyfe.  mais  ceux  de  Guyfe  voyâs  latro- 
citédu  fai<5t  auenu,&  confiderans  qu'ils  attiroyét 
fur  eux  &  leur  pofterité  l'ire  de  tous  hommes  ,  à 
qui  l'humaine  focietê  eft  chere:&  par  confequenc 
fe  mettoyent  en  butte3à  laquelle  chacun  viferoit, 
comme  fur  les  feuls  autheurs  &  coulpables  :  pre- 
uoyans,  di-ie,le  mal  qui  leur  en  pouiro.tauenir, 
eftans  retournez  dans  Paris ,  n'en  voulurent  fo  r- 
tir>n'abandonner  la  cour,  demandansau  contrai- 
re inftamment,que  le  Roy  aduouaft  le  tout. 

Le  Roy  .uecle  mefme  confeil  quedeflfus,  tant 
à  Foccaiion  des  lettres  du  marefehai  de  Montmo- 
rency (qui  prenoit  prétexte  fur  la  volonté  du  Roy 
de  fe  vouloir  venger)  que  par  ce  que  ceux  de  Guy- 
fe ne  vouloy  ent  fortir  hors  de  Paris,  ny  fe  charger 
de  la  faue,  fut  contraint  letQutaduo^ër  :  Car  di- 
fovent  ceux  de  fon  côfcil,fi  le  marefehai  de  Môt- 
morency ,  feulement  pour  la  HJdleure  de  l'Ami- 
ral fon  cou(in,cft  6  fortpiquër&  menace  tant:  que 
fera-il  quand  il  entendra  lamort&  de  tant  de 
gés  qu'il  aimoit  ?  &  G.  la  maifon  de  Guyfe  ne  s'en 
charge,comment  couurira-on  ie  fri<5t? 

Par  tant,  le  Roy  par  iauis  defondid  confeil, 

re(criuic 


DIALOGVEI.  69 

refcriuit  des  lettres  à  fes  ambafladeurs ,  &  aux 
gouutrneurs  des  prouinces>&  villes  principales 
de laFrâce:par  lefquelles  il  les  auertiflbit^q  ce  qui 
eftoitauetiu  à  Paris  ,  neconcernoit  aucunement 
la  religion, ains  auoit  efté  feulement  fait  pour  em 
pefcher  l'executiô  dvne  maudite  côfpiration,que 
l'Amiral  &  fes  alliez  auoyent  faite,  contre  Iuy>  la 
mère  &  fes  frères:  partanr  vouloir  que  fes  Edids 
de  pacification  fuflentobferuez:Que  s'ilauenoit 
que  quelques  Huguenots  ,  efmeus  des  nouueîles 
de  Parisjs'afTemblafTe  î  t  en  armes  en  quelque  lieu 
que  ce fuft,il  commandoit  à  fefdidts  gouuerneurs 
de  tenir  la  main  qu'ils  fufsét  diffipez,  &  rompus, 
Et  afin  que  par  lesftudieux  de  nouueaute,  quel- 
que fîniftre  cas  n'auint^il  en tendoit  que  les  por- 
tes des  villes  de  fon  Royaume  fulfent  bien  &  di- 
ligemment gardées,  remettant  fur  la  créance  des 
porteurs,lcfurplus  de  fa  volonté. 

Ces  lettres  ne  furent  pas  fi  toft  receues  à  Mét- 
aux, Orl  as,Tours, A rgirrsjBourges/Thoulouze, 
&  en  plufieurs  autres  c  itez,que  les  Huguenots  par 
le  commandement  des  gouucrneurs,y  furet  tuez. 
Quelques  gouucrneurs  mohs  cruels,come  Man- 
dclot  à  Lion,&  Ca  rouges  à  Rouen,  fe  contentè- 
rent pour  le  commencement  de  faire  empnfonner 
les  Huguenots  de  leurs  villes-.mais  peu  de  iours  a- 
prcs,auffi  bien  furent-ils  tuez. 

Le  mefme  iour  du  lundi  au  matin  5  le  Roy  en- 
uoya  quelques  capitaines  &  folda's  de  fa  garde  à 
Chaftillon  fur  Loin  , p  urluy  amener  les  enfuis 
de  r Amiral,  &  de  fon  fc  u  frère  d' Andelot,  de  gré, 
ou  par  force:  mais  on  trouua  les  aifnez  partis,  & 

E  iij. 


7o  DIALOGVEI. 

defîa  fauuez  à  la  fuire. 

Le  duc  d'Anjou  enuoya  pareillement  des  fol- 
dats  de  fa  garde  à  la  campagne,  es  enuirons  de  Pa- 
ris, vifiterles  Huguenotsdans  leurs  maifonsaux 
champs,&les  y  tuenEt  afin  que  nul  n'y  fuft  efpar- 
gné,  ilenuoioità  poincl  nommé  endiuers  quar- 
tiers,ceux  de  fes  foldats  qui  n'y  cognoiffoient  per- 
fonne,  tellement  qu'auiïi  ils  n'en  efpargncientjpas 
vn, exceptés  quelquesvns  qui  furent  pnns  àrançon 
par  ceux  qui  eftoienc  plus  frians  de  L'argent. Et  fi  ne 
laiflbientpas  pourtant  de  tuer  les  prifonniers  après 
leur  rançon  payée. 

Ces  iours  de  dimanche  &  de  lun ai ,  le  temps  fn  t 
beau  &ferein  à  Paris,&  es  enuirons.tellement  que 
le  Roy  s'eftant  misauxfeneftresdu  Louure,  con- 
templant le  temps,dit ,  Qu'il  fembloit  que letéps 
fe  refiouift  delà  tuerie  des  Huguenots. 

Enuiron  le  midi  du  lundi  (  hors  de  toute  fai- 
fon)  on  vit  vn  aubefpin  fleuri  au  cemetiere  faincfc 
Innocent:    Sitoft  quelebniit  en  fut  efpandupar 
la  vilie,le  peuple  y  accourut  de  toutes  parts,criant, 
Aliracle,miracle ,  &  les  cloches  en  carrillonnerent 
deioye.  On  fut  contraint  pour  empefeher  la  fou- 
le du  peuple, &  afin  que  le  miracle(qui  eftoit  com- 
me il  a  eftë  feeu  ,  fait  par  l'artifice  dVn  bon  vieux 
homme  de  cordelier  )  nefuftdefcouuert,  &auilé: 
on  fut ,  di-ie  ,  contraint  d'afleoir  des  gardes  àlen- 
tour  de  l'aubefpin  ,  pour  empefeher  le  peuplede 
s'y  approcher  de  trop  près.   Il  n'y  eut  pas  faute  de 
rens  qui  interpretoient  cemiracle,ne  vouloir  de 
toter  autre  chofe  ,   finon  que  la  France  recounre- 
oitfa  belle  fleur  &  fplendeur  perdue.    Lepeupîe 

s'en 


DIALOGVEL  71 

s'erç  retournant  de  la  veuë  de  faubefpin  content  & 
fatisfait5penfant  que  Dieu  parvn  tclfigneapprou- 
uaft  toutes  leurs  aâions,  s  en  alla  droid  au  logis 
du  defu net  Amiral  :  où  ayant  trouué  Ton  corps 
mort,le  prindren  t,&  Ta  y  ans  traîne  par  les  rues  iuf- 
quesau  bord  delà riuiere,  luy  coupèrent  le  mem- 
bre, &  puis  la  tefte,qu'vn  fol  :at  delà  ga^de  (par 
commandement  v.omme  il  difeit)  porta  au  Roy: 
le  tronc  aucc  dagues  &  couteaux  lacère,  &defchi- 
quêté  en  toutes  fortes  par  la  populace,  futàlafm 
trainéau  gibet  de  Montfaucon,&  là  pendu  par  ks 
pieds. 

Le  mardi  16.  d'Aouft  ,1e  Roy  accompagne  de 
fesfreres,&  des  plus  grands  de  fa  cour,  s  en  alla  au 
Palais  de  Paris  (  qu'on  appelioit  iadis  la  cour  des 
Pairs  de  France,  &  le  lidt  de  iuftice  du  Roi  )  Là  fe- 
ant  en  plein  fenat,  toutes  les  chambres  aflemblecs, 
il  déclara  tout  haut,  que  ce  qui  eftoit  auenu  dans 
Paris, -auoit  eftefait  non  feulement  par  foncon- 
fentement,ains  par  foncommandemenr,&  defo 
propre  mouucmét.Partant  entendoit  il,  que  tou- 
te la  louange  &  la  honte  en  fuflent  reietteesfur 
lui. 

Alors  le  premier  Prefident ,  au  nom  de  tout  le 
Senat,en  louant  l'aâe, comme  digne  d'vn  fi  grand 
Roy,  luy  refpondit,quec'eftoitbienfait>&  qu'il 
l'auoit  iuftement  peu  faire. 

Que  qui  ne  feait  bien  difiimulcr ,  ne  feait  ré- 
gner. 

LepoL  C'eftoit  bien  loin  de  faire  comme  la  Vac- 
querie,  iadis  Prefident  en  mefme  lieu  &  charge, 
lequel,  comme  Pafquierle  recite  en  fon  Hure  des 

E     iiij 


7i  DIALOGVEI. 

recerches ,  Eftant  prefsé  par  le  roy  Loys  n.d'c- 
mologucr  vn  Edi&quineftoit  point  de  iuftice, 
èc  pour  ce  qu'il  ne  le  vouloit  faire  eftant  menace 
par  ce  Roy  là  de  la  mort,&  tout  le  parlement  auf 
fbs'habilla&auecluy  tous  les  Sénateurs  de  Paris 
de  robbes  rouges ,  &enceft  equippage  s'en  alla 
trouuer  lç  Roy  qui  eftoit  courroucé  outre  mefu- 
re.LeRoyefmetueillëdeles  voir  en  vn  tel  h.ibit 
hors  de  faifon,  les  enquit  de  ce  qu'ils  cerchoyent: 
Surquoy  la  Vaquerierefpôdantpour tous, Nous 
cerclions  la  mort  (dit-il)  Sire,  de  laquelle  vous 
nous  auez  menacez  fi  nous  ne  confirmions  voftrc 
Edid.  Eftans  tous  appareillez  delafouftrirplu- 
ftoft  que  défaire  chofe  contre  noitre  deuoir& 
confeience. 

L'hift*  Ceftuy^cy  nauoit  garde  de  faire  le  fem- 
blable,il  prend  trop  de  plaifîrà  toute  forte  dm- 
iuftice  pour  s'y  vouloir  oppofer.  Mais  pour  re- 
tourner à  mon  hiftoire,Ainfi  que  le  Roy  alloit  au 
palais,vn  gentil-homme  fut  recognu  en  la  troup- 
pe  pour  Huguenot,  &aulfitoft  tué,aflez  près  du 
Roy  (qui  en  fe  reuirant  pour  le  bruit,  ayant  enté- 
du  que  c*eftoit)PafTons  outre,dit-il*  pleuft  à  Dieu 
que  ce  fuft  le  dernier! 

Ceiourdemardi,  &  autres  ioursfuyuans,ily 
eut  peu  de  Huguenots  tuez  dans  Paris,  car  auflï 
yen  auofc  il  peu  de  demeurez  de  refte. 

Quelques  Catholiques  prindrent  la  hardiefle 
de  fauuer  la  vie  à  aucuns  de  leurs  anciens  amis& 
parens.  Entre  autres,Feruaques  la  voulut  fanuer 
au  capitaine  Monins,  pour  lequel  il  alla  prier  le 
Roy,  &  pour  tous  fes  feruices  paffez ,  de  luy  don- 
ner 


DIALOGVEI.  "  75 

ncrla  vie  qu'illuy  auoit  fauueeiufques  à  l'heure: 
mais  ce  fut  en  vain  ,  car  le  R  oy  luy  commanda  de 
tuer  Monins,fi  luy-mefme  ne  vouloit  mourir  de 
la  main  deCharles.Feruaques  eut  horreur  du  fa  â: 
(quoy  qu'il  fuft  fort  afpre  en  nemy  des  Huguenots 
&  qu'il  en  euft  tue'  &  faccagê  plufieurs  de  fa  main 
les  iours  précèdes)  pour  l'amitié  particulière  qu'il 
portoit  à  Monins:toutefois  il  fut  contraint  de  deC- 
d  uuriroù  ileftoitcaché,auquelaufFtoftfuten- 
uoyê  vn  tueur  qui  le  depefeha. 

Lefemblable  eftauenu  à  quelques  autres  Hu- 
guenotsjors  qu'ils  cuidoyent  efire  efchappez. 

LeIeudi2§.iourd'Aouft:  5  fut  célébré  dans  Pa- 
ris vn  Iubilé  extraordinaire,auec  la  procdïon  gé- 
nérale, à  laquelle  le  Roy  aflîfta.  ayant  première- 
mentfolicité  (mais  en  vain)  le  roy  de  Nauarre  par 
douces  paroles ,  &  le  prince  de  Conde'  par  mena- 
ces de  s'y  trouuer. 

Le  mefme  iour  furent  publiées  des  lettres  parè- 
res du  Roy  5  par  lefquelles  ouvertement  il  decla- 
roit,  qu'il  ne  vouloit  plus  vfer  de  paroles  cou«er- 
tes,ny  dedifîimulations  :  Que  la  tuerie çles  Hu- 
guenots auoit  efté  faiteparfon  commandement: 
acaufedvne  maudite  confpiration  faite  par  l'A- 
miral contreluy,fa  mere,fes  freres,&  autres  prin- 
ces &gransfeigneurs  delà  cour3  n'entendât  pour- 
tant que  les  Edifts  de  pacification  furent  moins 
que  bien  obferuez  :  auec  tel  fi  toutesfois  ,  que  les 
Huguenots  ne feroyentfaire aucuns  prefches,ny 
afTemblceSjiufques  a  ce  qu'autrement  y  fuft  pour- 
iicu. 

Au  premier  exemplaire  defdi&es  lettrcs^le  roy 


74  DIALOGVEI. 

de  Nauarre  n'y  eitoit  pas  compris:  mais  feachant 
bien  qu'on  tirerait  de  luy  tout  le  tefmoignage 
quonvoudroit,ilfembla  b©  au  confeildeTy  nom- 
mer. 

Ces  lettres  patentes  furent  enuoyees  par  cour- 
riers exprès  à  tous  les  gouuerneurs  de  la  France, 
auec  d'autres  lettres  particulières  du  Roy  de  mef- 
me  fubftance:  Excepte  quily  eftoit  adioufté  vn 
commandement,  Qu'incontinent  les  lettres  re- 
ceuës,les  gouuerneurs  hflfent  tailler  en  pièces  tous 
les  Huguenots  que  l'on  trouueroit  hors  de  leurs 
maifons.  Aucuns  Huguenots  (  que  la  peur  a- 
uoit  fait  fortir  hors  de  leurs  maifons)entendans  ce 
mandement,  fe  retournoyent  mettre  dedans:  les 
autres  qui  ne  s'y  ofoyent  fier,  &  fetrouuoyent 
dehors,  foudaineftoyent  tuez,  autres  prins  à  ran- 
çon .  Mais  à  la  fin,  ceux  qui  obeiiïans  au  mande- 
ment s'eftoyent  retirez  en  leurs  maifons  ne  furent 
pas  de  meilleure  condition  que  les  autres.  Et  tou- 
tefois les  gouuerneurs  ay  ans  receulefdicles  lettres, 
donnoyentàentendre,qu'ils  ne recerchoyent  d'en- 
tre les  Huguenots,queles  coulpables  de  cefte  der- 
nière confpiration  de  l'Admiral.'que  quant  au  paf- 
fé  ,  ils  n'y  vouloyent  pas  feulement  toucher,n'y 
s'en  fouuenir. 

Mais  pource  que  peu  de  iours  après  futadiou- 
ftê  aufdi&es  lettres  ,  que  les  prifonniersfuffent  de- 
liurez,&  quenulnefuft  fait  d'orefenauantprifon- 
nier,excepte  ceux  qui  es  guerres  ciuiles  de  la  Fran- 
ce 5  auoyenteu  quelque  charge  pour  les  Hugue- 
nots ,  rraniéaffaires,ou  autrement  eh  auoyenteu 
intelligcnce-.defquels  (î  aucun  eftoit  pris,  onl'eull 

are- 


DIALOGVE     I.  75 

à  remettre  entre  les  mains  du  gonuerneur  de  la 
ville,  ou  du  pais  ,  quientendroitdu  Roi  ce  qu'il 
luiplairoit  cTenordonner.  Et  toutefois  on  voioit 
que  les  prifonniers  n'eftoient  point  deliurez  ,  ains 
tous  les  ioursen  emprifonnoit-on  de  nouueaux. 
Plufieurs  d'entre  lefdicfcs  Huguenots  moins  cré- 
dules que  les  autres,  ont  penfé  faire  plus  fagement 
defortir  viftementhors  deFrance  que  d  y  demeu- 
rer plus  longuement:  mais  ils  n'ont  pas  fi  tofte- 
fté  hors  du  Royaume(combien  qu'ils  fc  foient  re- 
tirez es  terres  confédérées  au  Roi)  que  fes  officiers 
en  beaucoup  d'endroits,  leur  ont  faifi  &  anno- 
té leurs  biens,  lesontconfifquez,  vendu  les  meu- 
bles d'aucuns,  &  d'aucuns  autres  faccagez  &  pil- 
lez. 

Or  pour  retourner  aux  chofes  de  Paris,  le  Roy 
le5.iourdu  moisde  Décembre,  aiant  fait  venir  à 
foi  Pezou  Bouchier  (l'vn  des  conducteurs  des  Pa- 
rifiens)  îuidenianda,s'ily  auoicencoresdans  !a  ville 
quelques  Huguenots  de  relie:  A  quoi  Pezou  refpon- 
dic,  qu'il  en  auoit  ietté  le  iour  auparauât  fix  vintgs 
das  l'eau,  &  qu'il  en  auoit  encores  entre  Ces  mains 
autant  pour  la  nui<ft  venant:  Dequoy  le  Roy  grau- 
d~mentrefiouy  ,  s'en  printà  rire  fi  fore,  que  ne  le 
feauriez  croire. 

Le  Q.iour  de  Septembre,  le  Roy  efmeu  de  peur, 
&  de  cholere  tout  enfemble  ,  iurant  &  blafphe- 
mant  qu'il  vouloittuer  de  fa  main  propre  tout  le 
refidu  des  Huguenots  ,  commanda  qu'on  luy  ap- 
portais fes  armes ,  fe  fit  armera  fit  venir  à  foy  les 
capitaines  de  (es  gardes,  difant  que  par  la  mort- 
Dieu  ,  il  vouloit  commencer  a  la  telle  du  prince 


76  DTALOGVE     I. 

de  Condê.  Adonc  la  Royne  régnante  s'agenouiL 
lanr  deuant  luy>le  fupplia  qu  il  ne  fift  point  vne 
chofe  de  fi  grande  confequence,fans  l'auis  de  fon. 
confeil.  le  Roy  aucunement  vaincu  des  prières 
defafemmelouppi  &:dotmitauecelle:  Le  ma- 
tin venu  (ce feu  luy  eftant  vn  peu  parte  )  il  fit  ve- 
nir le  ;  rince  de  Conde,  auquel  il  ptopofatrois 
chofes,la  mt  fle,la morr,ou prifon  perpétuelle;  Se 
qu  U  aduifaft  laquelle  des  trois  luy  agreeroit  le 
plu^.Le  prince  de  Condérefpondât  luy  dit,Qu.e 
rnoyënât  la  grâce  de  Dieu  il  ne  choifi.  oit  iam  is 
laprcmiere:les  deux  dernières,  il  les  hifloit  (  t- 
pres  Dieu)à  l'arbitrage  &  difpofition  du  Roy. 

Vray  eftquayantentendu  qu'on  luy  préparait 
vne  chambre  à  la  Baftille  (où  Ion  a  accouftumé 
d'emprifonner  les  Princes)  i'ay  ouy  dire, que  ce 
ieune  prince  de  Conde  a  changé  du  depuis  d'a- 
uis. 

Peu  deiours  apres,onaimpriméauecpriui!e- 
gedu  Roy,€ertainsliures  mordâs  &  pleins  d'in- 
iures, contre  l'Amiral  refquels  nommément  eft 
difputé  &  maintenu,  qu'il  a  efte'  loifible  au  Roy 
de  traiter  ainfi  Tes  fuiets ,  pour  la  religion  violée, 
ne  plus  ne  moins  que  furent  chaftiez  les  frerifica- 
teursde  Ba  1.  Mais  de  la  coniu  ration  de  l'Admi- 
raLpoint  de nouuelles  ,re$  liures n'en  difent  rien 
de  particulier^  les  ccmfeillers  &  courtifans  à  qui 
ien  ay  parle  auant  mon  départ  (  entre  autres  mef- 
fieurs  de  Foix,&  de  Mal-afsife)s'en  moquent  :  di- 
fans  par  leur  foy,  que  c'a  efté  vne  galante  cou uer- 
ture>recognoifiantle  faidfi  barbare  &  diaboli- 
quement cruel ,  qu'on  ne  luy  peut  dôner  autre  ti- 
tre 


DIALOGVE    I.  77 

trc  (toutefois  ri  eft  mal  caché  5  à  qui  le  cul  paroift.) 

Mas  quoy  qu'il  en  fcit,  ils  difent,quc  le  Roy  veut 

quoncrcye^qu'ily  a  eu  de  laconiuration.   Et  tout 

ce  q   il  y  a  de  bon  ceft  >  qu'ils  ont  nommé  le  roy  de 

Nauarre.encre  ceux  que  les  Huguenots  vouloyent 

tuer 

L  t  pol     C  a  efté  vne  fotte  inuention  que  celle  Ia> 

pour  faire  croire  la  confpiration  :  &  encore  me 

le  mble  plus  eftrange,  puis  qu'il  fe  vouloyent  feruir 

de  ce  pretexte,pourquoy  le  Roy  a  mandé  à  tous  fes 

offiders,que  quoy  qu'il  en  puifiè  aduenir,ilne  veut 

q  'lyait  autre  religion  que  la  fiene  cnfonRoy- 

aume:&  cependant  il  veut  faire  croire  aux  Princes 

cftrangers,qu  il  veut  entretenir  l'Edid:  de  pacifica* 

tion. 

Alu    le  netrouue  cefaeftranre:  car  le  diable,  ny 

fes  enfans,  ne  fe  feauroyent  aider  que  de  leurs  ou-* 

tils  :  àfcauoir,du  menfonge,ceq;jieft  vnegrande 

confolation  pour  les  efleus  ,  feachant  que  la  vérité 

furmonte. 

Pht.Tu  vois  cepedant  Alithie,quel blafme  on  nous 

met  à  fus,&  la  façon  dont  on  nous  trai<fte,&  le  tout 

pour  l'amour  de  toy. 

Mt.   Ce  n  eft  pas  chofe  nouuelle,  de  voir  mes  amis 

hays,blafmez,calomniez ,  batus,  &leplustouuent 

tuez.Vneinfinitédhiftoires  rant  prophanes  quec- 

defiaftiques  &  fain&cs ,  nous  font  trefentiere  foy* 

que  ce  n'eft  que  leur  ordinaire.La  verité(ce  dit  lau- 

tre)engendrc  haine:La  croix  eft  comme  collée  s  l'E- 

uangile.Vous  pleurerez,  ditlefus  Chriftenvn  mpf> 

&  le  monde  rira. 

Lhift.    Pour  conclufion ,  par  toute  la  France  où  le 


yS  DIALOGVEL 

Royapouuoir,  qui  ne  veut  aller  à  la  méfie,  faut 
qu'il  meure,  ou  qu'il  fuye  fecretement  hors  du 
Royaume:  Et  croit  on  que  depuis  le  24.  d'Aouft 
iufques  à  maintenant ,  il  y  a  eu  plus  décent  mil- 
le perfonnes  Huguenotes  tuées  par  toute  la  Fran- 
ce, fous  prétexte  de  leur  confpiration:Encores  ne 
font  ils  pasfaoulez,  leur  choleren'eft  point  affou- 
uie. 

L'egl.O  Dieu  tout  puiflant, ô  pafteur  dlfrael,iuf- 
ques  à  quand  fumeras- tu  contre  l'oraifon  de  ton 
peuple  ?    Tu  l'as  repeu  de  pain  de  larmes,  &las 
abbreuue  de  pleurs.     Tu  nous  as  mis  en  querelles 
contre  nos  plus  proches,  &en  moqueries  parmi 
les  nations.     Tu  as  tranfporté  ta  vigne  d'Egypte, 
tu  Tas  plantee,&  luy  as  prépare  lelieu,  afin  qu'el- 
le y  prinft  racines  &  s'eftendift ,   en  remplifiantf  la 
terre:  Pourquoy  donc  as-tu  rompu  fa  haye,la  bail- 
lant en  proye  aux  paffans  }   pourquoy  a  elle  efté 
confumee  parle  fanglier  ,  &  deuoiee  par  les  be- 
lles fauuages?    Les  gens  font  entrez  en  ton  hérita- 
ge ,  ils  ont  baillé  les  corps  de  tes  feruiteurs  en  vi- 
ande aux  corbeaux>&  la  chair  des  biens  viuans  aux 
beftes  de  la  terre.     Ils  ont  efparsiefang  des  tiens, 
&  n'y  auoit  aucun  qui  les  enfeuelift.  Iufques  à 
quand  Seigneur,te  courrouceras- tu?  ton  ire  fera- 
elle  pour  iamais  embrafee  ?  Refpan  Seigneur  tes 
indignations  ,   fur  les  gens  qui  nctecognoiflent 
poinr,  &  (ut  les  royaumes  qui  n'inuoquent  point 
ton  Nom  :  car  ils  ont  prefque  efteinte  toute  la  po- 
fteritë  de  Iacob,&  ruiné  fa  demeure.  Que  la  ven- 
geance du  fangde  ceux  qui  te  reclamoyent  efpan- 
du  contre  tout  droict ,   foit  cognue  par  toute  la 

terre 


DIALOGVE     I.  7? 

terre.  Vucilles3grand  Dieu,auoir  ef^ard  aux  cris  & 
gemillèmens  de .  ant  de  poures  vefues,&de poures 
enfans  orphelins. Souuienne-tQy  des  plaintes  des 
prifonniers.Re(erue  en  vie  félon  la  grandeur  de  ta 
force  tes  enfans  deftinez  à  la  mort.  Et  rends  à  nos 
voifins  fept  fois  au  double  ,  l'outrage  duquel  ils 
t'ont  diffamëjSeigneur. 
P^i/.Amcn. 

jChïfï.  Encore  n'eft-ce  pas  tout:  Car  comme  iedi- 
fois  tantoft(lors  que  tu  m'as  in  terrompu)  quelque 
grande  tuerie  qu'il  y  ait  eu  en  France,la  cholere  du 
Roy  nepafferaiamais,  pendât  qu'il  y  aura  vn  Hu- 
guenot en  vie.  Encore  iure  il  par  le  ventre  Dieu* 
qu'ils  ont  beau  faire ,  que  la  MefTe  ne  les  fauuera- 
ia. 

Alu  Iamais  en  fa  vie  il  n'a  dit  parole  plus  verita- 
ble:Mais  comment  l'entend  il,ie  te  prie? 
L'ht/ï.  Il  n'a  garde  de  l'entendre  comme  les  Hu- 
guenots l'entendent,qui  mainrienent  que  lePape, 
noflre  bonne  intention  ,  nos  bonnes  œuures,les 
mérites  des  Sain<5ts,le  bois  de  la  fainéte  croix,  les 
grans  pelerinages,i*eau  benifteja  fainéte  &  digne 
melTcS:  tout  cela  enfemble,  &  chacun  d'eux  feul 
&  pour  le  tour,ne  nous  peut  fauuerrains  feulement 
Dieu  par  fa  pure  g;  ace  >  &  parlamifericorde  qu'il 
fait  àceux  qui  efperent  en  luy,defpouillez  de  tou- 
te arrogance  &  fierté,humiliez  &  abbatusparle 
fentiment  de  leurs  fautes ,  &  appuyez  fur  le  feul 
mérite  ^cla  mort  &  paflïondcnr  flre  Seigneur  Ie- 
fus  Chrift.  Il  n'a  di-ie^garde  de  parler  de  ce  falut- 
li.il  n'y  penle  pfos. 
Ad.   le  le  croy.  Il  appert  euidemment  par  Ces 


go  DIALOGVEI. 

oeuures,  qu'il  n'en  a  ny  foin  ny  cure  :  Et  toutefois 
fi  y  faut  il  penfer ,  Hiftoriographemon  amy,  &  y 
entendre  continuellement  :  ce  doit  eftre  noftre 
pi  incipai  but.  Mais  s'il  plaift  à  Dieu,  nous  en  par- 
lerons à  loifir>deuant  que  nous  nouslaiffions  t'vn 
l'autre.  Tu  entendras  poflible ,  ce  que  tu  n'as  ia- 
maisappris,quoy  qu'il femble que  tu'en  ayesouy 
parler  quelque  fois:  Pour  maintenant  il  eft  que 
ftionde  pourfuyure  ton  hiftoire,  &  de  nous  dire 
(fi  tu  le  fcais)commeceft  que  le  Roy  entend  ce  que 
tu  as  dit. 

JJhifi.  le  te  le diray  tout  à  cefte  heure,  &  tefcou- 
teray  quand  tu  voudras:  aulîïbiennefcay  ie  dire 
(quandileftqueftionde  falut)  où  ceft  que  i'en 
fuis.L'ignorance  de  nos  curez, &  la  noftre,  nous  a 
logez  touchant  cela,chez  Guillot  le  fongeur(com- 
me  on  dit.) 

LepoL  le  feray  s'il  te  plaift  de  la  partie,  Alithie, 
auflî  bien  ne  voy->e  point  de  religion  ,  ne  de 
voye  de  falut,ains  pluftoft  tout  atheifme ,  &  che- 
min de  perdition  parmi  nous .  On  a  beau  fe  dire 
t^ef-chrefh'en,  il  eft  tout  clair  qu'on  mentfaufle- 
xnent. 

Al^  le  fuis  bien  aifede  vous  voir  en  chemin  de 
Touloir  apprendre,  nous  en  parlerons  plus  à  plein 
Dieu  aidant  :  Pour  cefte  heure  oyons  l'Hiftorio- 
graphe  fur  fon  interpretacion,&  le  refte  de  fon  dit- 
cours. 

Vhi.  Corn  me  ie  vous  ay  dit,il  y  a  des  Huguenots 
en  grand  nombre,  qui  fontefehappez  de  latuc^ 
rie,  tous  lefquels  peuuent  eftre  repartis  en  deux 
efpeces  :  IVne  fera  de  ceux  qui  s'en  font  fuy s  hors 

la 


DIALOGVEI.  Si 

la  France,  l'autre  de  ceux  qui  y  font  demeurez. 
Ceux  qui  font  fortis,fe  font  retirez  en  Suytfe,  en 
Allemagne, en  Angleterre,&  es  Ifles  qui  lu  y  font 
fuiettes.  A  ceux-cy  le  Roy  ne  touche  que  par  let- 
tres, meflagers,  &  autres  menees:tafchant  (com- 
me bon  pefe  de  famille  qui  a  foin  de  fes  ^nfans) 
de  les  faire  reuenir  en  lieu  où  il  les  pnifle  trouuer 
quand  il  voudra:  pour  la  pitié  qu'il  a  des  difettes 
éc  neceflîtez  qu'ils  endurent  eftans  hors  de  leurs 
maifons,efquôlles  il  deiïre  (ce  difenc  ces  lettres) 
qu'ils  reuienent,  pourpouuoir  iouyr  de  leurs  biés 
en  fe  conformant  à  fa  volonté ,  &  faifant  ce  qu'il 
commandera.  Ceux  qui  font  demeurez  en  Fran- 
ce, outre  les  morts  ,font  de  diuerfes  conditions. 
Les  vns  fe  font  retirez  dans  des  viîlesfortes;com-> 
me  vous  diriez  dans  Montauban>  Sancerre,NyC* 
mes,  la  Rochelle,  &  dans  certaines  autres  villes. 
Contre  ceux-ci  le  Roy  aenuoyéfes  frères  pour 
les  exterminer  s'il,  le  peut  faire:  pource  qu'ils  n'oc 
pas  voulu  laifler  entrer  dans  les  villes  où  ils  font, 
ceux  qui  y  alloyent  pour  les tuei*  deparleRoy,3c 
qu'ils  leur  onc  ferme  lesportes. 
AluO  poures  gens  I  leur  condition  fera-elle  don- 
ques  pire  que  des  beftes,  à  qui  nature  apprent  de 
feconferuer,  les  armant  en  diuerfes  fortes  pour 
leur  deffence?feront'ils  pirement  traidez  que  le- 
fclaue,à  quoi  outre  le  droi&  dénature,  celuy  des 
gens,  voire  laloy  ciuile,permet  de  fermer  l'huis 
au  nez  de  fon  mancre,s'il  cognoift  qu'il  le  vueilie 
ruer.? 

L'hifi.  Te  ne  fcay  qu'en  dire  :  mais  fur  toutes  tes 
tilles,il  en  ycu:  à  celle  de  la  Rochelle. 

i 


$2  DIALOGVEI. 

LepoLEile  l'a  efchappè  belle ceftcpoure  Rochel- 
le:Carfitu  ne  lefçaisjet'ofe  dire  pour  certain* 
que  l'armée  de  merde  Stroffy  *&  du  Baron  delà 
garde,quieftoit  enBrouage  près  de  la  Rochelle 
il  y  auoït  plus  de  quatre  mois,pour  attendre  (  ce 
difoyét-ils  en  fecrec)la  flotte  d'Efpagne,&  lacô- 
batre  (comme  aufsi  l'Amiral  le  penfoit)&  de  là, 
fingler  à  Flefsinghe>ne  tachoit  qu'à  furprendre 
la  Rochelle  à  poinft  nômë  &  plus  de  deux  mois 
auant  la  tuerie  de  Paris;la  Royne  met  e  auoit  en- 
uoyê  à  StroiTy  vne  lettre  eferite  de  fa  main  pro- 
pre >biécachetee,Iui  deffédâc  par  vne  autre  lettre 
qu'il  receut  la  premicre,de  ne  point  ouuxir  ce- 
lte-la >  iufques  au  14  iouv  d'Aouft:  Or  les  mots 
de  la  lettre  que  Stroffy  ouurit  le  14.  d'Aouft,  e- 
ftoyent. 

STROSSY,ie  vous  auertis*  que  ceiourdhuy 
24.d'Aouft,rAmiral,&  tous  les  Huguenots  qui 
«ftoyent  icy  auec  luy,ont  efté  tjuez  Partit  auifez 
diligemment  à  vous  rendre  maiftre  de  la  Rochel 
le  &  faites  aux  Huguenots  qui  vous  tomberont 
entre  les  mains,Ie  mefme  que  nous  auons  fait  à 
ceuxey.  Gardez  vous  bien  d'y  faire  faiite  ,  d'au- 
tant que  craignez  de  defplaireau  Roy,Monfîeur 
mon  fils5&  à  moy.  Et  au  delfous  ,C  A  T  H  E- 
RINE. 

le  te  laifle  à  penfer9fi  Dieu  les  a  bien  gardez. 
i^i/?.rauoy,bientofiourscreu,que  l'armée  de 
StroflTy  neftoit  pas  près  delà  Rochelle  pour  ne- 
ant;5cquelesfoîdatsquieftoyent  à  Tentour  par 
mer&parterre.mangeans.forçans»  &pillans  le 
bon  homme*nç  tafehoyent  qu'à  fe  rendre  plus 

forts 


DIÀLOGVEI,  *5 

fortsdanslaRochelle,pourla  furprédre,&y  me- 
ner les  mains  baffes  &  fcauoy'  bien  qu'ils  y  auo- 
y  et  failli  deux  ou  trois  fois,  voire  mefmesi'ay  bié 
fceu,queleiourdumaffacre  fait  à  Paris,il  eftoic 
entré  dans  la  Rochelle,plus  de  deux  cens  foldats 
de  Stroffy,auec  armes,faifans  femblant  de  faire 
racouftrer  leurs  arqueboufes,ou  d'acheter  quel- 
ques viures>&  munitions:lefquels  pour  quelque 
frayeur  qui  les  furprit,  craignans  que  ceux  de  la 
Rochelle(ialoux  des  priuileges  &  libertez  de  leur 
ville  qui  les  exemptent  de  garnisô)nefe  doutaf- 
fent  desdeflcins  de  Stroffy,s'enfuyrent  en  tapi- 
nois tout  bellement  hors  delà  ville.  Maisien'a- 
uoy'encores  rie  feeu  de  cefte  lettre,  ie  n'ay  garde 
d'oublier  à  la  mettre  en  mes  mémoires,  Voila  d$ 
merueilleux  traidts.  On  a  ra:fon  de  dire  qu'il  y  a 
eu  coniuration:Mais  ç'aefté  contre  les  Hugue- 
not*. Poures  miferableslilfaut  bien  dire  que  la, 
deliurance  de  ceux  qui  font  demeurez  de  refte,cft 
miraculeufe,ayans  efté  fi  fubtiiement  trahis! 
Mais  pour  retourner  à  eux:outre  ceux  qui  fe  font 
retirez  es  villes  &  lieux  defeureté,il  y  en  a  d'au- 
tres qui  ne  s'y  font  pas  retirez, ou  pource  qu'ils 
n'ont  peu, ou  pource  qu'ils  n'ont  voulu,ou  osé  s'y 
retirer. 

Deceux-cy,  les  vns (mais  en  petit  nombre)  fe 
tiennétcovs  &  couuerts  en  leurs  maisôs,&  fans 
aller  n  y  à  meffe  ny  à  matines,  priét  Dieu  vn  cha- 
cunchez  foy.bienfecretement  toutefois>de  peur 
d'eftre  fur  pris,  atten^ians  qu'on  les  accommode 
{c'eftle  mot  dont  vfent  les  tueurs.) 

J-es  autres,s*en  vont  à  la  Meffe  de  gayetc  de 

F    ii 


84  DIALOGVEJ. 

cceur,&  comme  ài'enui  l'vnde  l'autre,  blafphe- 
ment,defpitent,&  renient  mille  fois  le  iour,pour 
monftrer  qu  ils  n'en  font  plus ,  faifans  en  tout  le 
furplus,  des  vilenies,  &  des  maux,plus  que  ie  ne 
t'enf  auroy' reciter:  vue  grande  partiede  ceux- 
cy  porte  les  armes  contre  les  autres  Huguenots, 
mais  le  Roy  ne  s'y  fie  pas  beaucoup.  Et  les  autres 
vont  aufli  à  la  Mefle,  mais  contre  leur  gré,  &c  par 
force,  comme  il  eft  aifé  à  iuger  à  leur  mine  &  cô- 
temnee,  tant  ils 'ont  abbatus  &contriftez,  &  Ci 
n'ofent  bonnement  parler  l'vn  àfautre,ny  felaif- 
fer  rencontrer  par  les  rues,  ou  en  leurs  maifons 
deux  à  la  fois*   Y eftime  que  c'eft  de  ceux-cy  def- 
queisle  Roy  parle;quancHldit,Quepar  la  mort- 
Dieu,  la  meffe  ne  les  fauuera  pas,  &  poflîble  en- 
tend-il au  lîi  parler  des  autres  quimonftrent  d'y 
aller  de  plain  gre,&  par  defpit: 
jilith.  Te  ne  doute  pas  qu'il  ne  parle  de  tous  les 
deux. Quel  piteux  &  miferableeftat,ne  fc  conten- 
ter point  de  t er  le  corps>fi  on  ne  perd  l'ame  quâd 
&quand:&  ne  fe  contenter  point  de  tuer  l'ame,fi 
le  corps  neftauffi  meurtry  i 
O  Seigneurâufquesàqnand? 
JL'egl&enit  fois  tu,  Seigneur  Dieu  de  nos  Pères, 
ton  nom  eft  louable,&  digne  d'eftre glorifie  à  ia- 
m&h.    Tues  iufte  en  toutes  les  chofes  que  tuas 
faites:  tes  voyes  font  droites:  tous  tes  iugemens 
par lefquels  nous  font  aduenues  toutes  ces  cho- 
fes, font,  droituriers;    Nous  auons  contreuenu  à 
tes  loix,nous  n'auons  point  efcoutê  ny  gardé  tes 
commandemens.    >îous  nous  fommes  par  trop 
dcsbprdez  en  délices,  &  auons  cerché  en  la  cour 

"     v  das 


DIALOGVE     I.  85 

desgrans  (d'où  par  Edi<5t  folennel  ta  vérité  auoit 
cftc  bannie)ies  honneurs  &  les  alliances. 

Tu  as  vfé  d'vn  vray  iugemét,en  coûtes  les  cho 
fes  que  tu  as  fait  venir  fur  nous,  nous  liurant  aux 
mains  de  nos  ennemis,  quifontfans  loy,  &  tref- 
mefchastraiftres,&àvnRoy  iniuftc&tref-mau-i 
uais,par  deflus  ceux  de  toare  la  terre.  Nous  (ouï- 
mes liurez  à  mort  pour  l'amour  de  toy  tous  les 
iours,.&  fommes  eftimez  côme  brebis  de  la  bou- 
cherie: Nous  te  prions  quetunenousliurespas 
ainfi  à  toujours. A  c  ufe  de  ton  Nom,  ne  difsipe 
point  tôt  alliacé,  ne  nous  côfonds  point  du  tout, 
mais  fay- nous  félon  ta  douceur,&  félon  la  gran- 
deur de  ta  mifericorde  ,  afin  que  lafemence  des 
tiens  que  tu  as  referuez,  ctoifte,vegete,&  multi- 
plie,ennombre,zele  &  vertu.Seigneur,tu  t'es  fer- 
ui  autrefois  de  l'inftrument  deperfecution,  pour 
l'accroiflfement  &augmétationde  ton  rroupeau* 
qui  venoit  feulement  de  naiftre  &  s'affembler  en 
Ierufalèm,lorsquetu  l'efpardisparla  Iudee&Sa 
marie:fay, Seigneur,  que  le  refte  des  tiens  que  tu  , 
as  efpars  maintenant  en  régions  lointaines  &  pe- 
regrines  par  cefte  horrible  difiîpation  >  continue 
toufioursenconferuic?,  feruant d'exemple  ôcedi 
fication  aux  nations  qui  les  ont  recueillis, &  por- 
tans  doucement  l'exil  :  recognojffent  que  toute  la 
terre  t'appartient,  qu'elle  toute  n'eftqu'vne  feule 
cité,de  laquelle  l'home  eft  bourgeois  paflfager,en 
quelque  climat  qu'il  habitc:ou  pluftoft  Seigneur, 
donne  leur  de  cognoiftre,que  nous  nauons  point 
ici  de  cité  permanente, afin  quecerchans  lackè 
àrenir^isperfeuerent  en  Tefperâce  delà  vie  bien 

F    iij 


%6  DIALOGVEL 

heureufe,quetunous  as  acquife  par  le  precicu* 
fangde  Icfus  Chrift  ton  Filsnoftre  Seigneur.  Et 
en  rendans  leur  vocation  certaine,  parbônes  œu- 
tires&  la  fainâeconuerfation  (que  tu  as  ordon- 
né aux  tiens,ahn  d'eftre  glorifié  en  eux)qu'ils  co- 
fiderent  les  fifcheufes  &  fréquentes  pérégrina- 
tions d'Abrahâ,  d'Ifaac&  deIacob:qu'ils  iettent 
l'œil  fur  ton  Fils  vnique>tbnBien-aimê,fuyant  de 
nui£fc,toft  après  fa  naiflance,  en  Egypte,  auec  fa 
Mere-vierge,fous  la  conduite  de  Iofeph, pou  ref- 
chapper  les  mains  d'Herode3qui  cerchoit  la  vie 
de  l'enfant.   Fay  entçndre  à  tous  les  tier$,que  tu 
chafties  ceux  que  tu  aimes,afin  qu'il  ne  leur  fem- 
ble  eftrange,  comme  fi  quelque  chôfe  nouuclle 
leur  arriuoit,quand  ils  feront  par.feu,parglaiue, 
ou  exil,examinez  pour  faire  preuue  de  leur  foy: 
queplufloft  eftansfaits  participans  des  paiîîoris 
deton  Filslefus  Chrift,&  iniuriez  pour  fon  Nô 
ils  s'en  refiouifient,en  attendant  que  ceux  qili  cer 
chentramedelenfant3foyent  mortsi   Cependant 
donne-leur  iugemét  &c  prudéce,afin  qu'ils  ne  Ce 
laiflent  plus  endormir  ne  piper  à  la  voix  de   ce 
Pfeudor  père  defami'leaux  larmes  de  ce  Croco- 
dile,quifousvne  feinte  pieté,  ne  cerebe  qu'à  ies 
deuorer&  deftuire.Garni-les  aullî  Seigneur, de 
bon  courage,&  dçforce,  par  lefquels  fu  rm  on  tan  s 
en  vrayefoy  &  chanté  toutes  ks  difficultez  qui 
leur  feront  prefentees>eux  qui  font  efchappez  du 
naufrage,  s'efforcétde  toutleur pouuoir  éc  mo- 
yens d'en  retirer  leurs  frères  :  d'aider  &  fecotirif 
ceux  que  les  dangers  de  mort  cnuironRent,  que 
l'armée  de  Pharao,quc  ce  nouueau  Sennacherib, 

&ÏUb* 


DIALOGVE     I.  87 

&Rabfaces  leprophanepourfuyuent. 

Seigneur,  nous  auons  ouy  de  nos  oreilles,nos 
percs  nous  ont  raconté  les  œuures  que  tu  as  fai* 
tes  en  leurs  iours  en  Egypte,  aux  deferts,en  la  ter 
re  où  tu  les  auois  introduits:  comment  tu  as  de  ta 
main  dech  .(le  les  nations,  &  abbatu  les  plus  gras 
qui  empefehoyent  lestjés  de  iouyr  du  repos  pro- 
mis. 

Ils  ne  conqueft^ient  point  la  terre  par  leur 
glaiuejeurbrasnelés  apointfauuez:ir<aistadex-r< 
tre,tcn  bras ,  &  la  1  umiere  de  ta  face  les  deliura, 
pourtant  que  tu  ies  auois  prins  en  amour.  Il  eft 
bien  vray  Seigneur,que  p  r  leur  deffiance  t'ayans 
irrité  grandement,piufieurs  d'entr'eux  moururêt 
audefert,  voire  ton  feruiteur  Moyfe,  que  tu  leur 
auois  donné  pour  libérateur  :  mais  tu  ne  laiflas 
pourtant  d'accomplir  en  leurs  enfans  par  Iofué* 
tout  ce  que  tu  auois  promis  à  leurs  pères  par 
Moyfe. 

O  Seigneur,  nous  auons  péché,  nous  t'auons 
oftenfe:tu  nousasauili  déboutez,  tu  nous  as  dif* 
fi  pez ,  &  t'es  courroucé  amerement,nous  mettant 
comme  en  vn  train  de  ruine  irréparable.  Tu  as 
traite  toa  peuple  rudement, &  Tas  abbreué  de 
vin  deftourdifïementimaisdepuisjtu  as  donné  v- 
ne  baniere  à  ceux  qui  te  craignent,  afin  de  Tede- 
uer  en  haut,  pour  l'amour  de  ta  vérité.  Fay  Sei- 
gneur,que  teslfraelites  n  cfpc  rent  plus  au  bras  de 
la  chair,cn  leurs  armes,ou  autre  puiflfance  humai- 
nc,  ains  en  toy  feul,Dieu  des  armecs,lc  fort  des 
forts  :  fâchant  que  c  eft  en  vain  qu'on  édifie  la 
maifon  fi  tu  n'y  mets  la  main,  &  que  c  eft  en  vain 

F     iiij 


$3  DIALO'GVE    I." 

qu'on  veille,  fi  ru  ne  gardes  la  cité,*  Toy  qui  par 
lesraines,par  les  poux,par  les  faurerelles,  &  autre 
telle  gendarmcrie,as  fait  trembler  ceft  ancié  Pha* 
rao  dans  Ton  li<5t,  &  Iuy  faifant  fentirfa  main  for- 
ténors  qu'il  pourfuyuoit  tes  enfans,  TasenfeueJy 
dans  les  eaux  auec  toute  fon  armes,  faifant  pa/Ter 
les  tiens  à  fec. 

Toy  Seigneur  Dieu  d'Ifrael,  qui  esaffisfur  les 
Cherubins,tu  eslefeul  Dieude  tous  les  Royau- 
mes de  la  terre  p  tu  Tas  faite,&  le  ciel  aufsi.  Sei- 
gneur5ene!inetonoreiile3&oy:ouureles  yeux,& 
regarde.    Efcoute  les  paroles  de  Sennacherib,  & 
de  ce  ieune  Rabfaces  confit  en  blafphemes,  qui 
gen  t'appeîlant  au  combat  demade,0 ù  eft  le  Dieu, 
IeFort,Gardien  de  ce  petit  troupeau.  Il  eft  vray, 
Seigneur,que  les  Rois  des  Aflfy riens  ont  deftruit 
les  Gétils&  leurterrc&rontroisau  feules  dieux 
d'iceux:  Car   ils  n'eftoyent  point  dieux,  mais 
ouurages  des  mains  des  hommes,bois  &c  pierres, 
pourtant  ils  les  ont  deftruits  :mais  ceux-cy,  Sei- 
gneur uniurjentjils  te  blafphement  &  defpitenr, 
efleuant  leurs  voix  contre  toy ,  fainér  d'Ifrael  >  fe 
vantas  qu'ils  raferont  toutes  les  villes  fur  lefquel- 
les  ton  Nom  eft  inuoqué  ,&qu  ils  en  effaceront 
la  mémoire  de  defïiis  la  terre.  Seigneur, fi  les  as- 
tu  faites  &  formées,  &  as  plante  au  milieu  d'iccl- 
îeslciceptre  de  ta  parole,  pour  lequel  arracher, 
en  les  pourfuit.  Ne  les  meine  pas  donc  à  defola- 
ticn,deffen-les  plufteft,  Père  faindhà  caufe  de  to 
honneur  &  gloire,  qui  eft  conibinte  à  leur  deli* 
urance, 
Enuoyeton  Ange  Seigneur, i'Angeque  tu  en- 
voyas 


DIÀLOGVEI.  $9 

noyas  contre  ce  Sennacherib ,  oufufcite  vfte  lu- 
dich  contre  ceft  Holoferne,  pour  la  deliurance  de 
ta  Bcthulie.    Ne  te  tiens  plus  arrière  de  nous ,  & 
ne  te  cache  point  au  temps  de  tribulation  :  Car  le 
mefehant  auec orgueil pourfuit  le poure,  &  sef- 
gaye  quand  toutes  chofesluy  fuccedent  à  fouhait. 
Il  eft  tant  fier ,  qu'il  ne  fe  foucie  point  de  ta  maie- 
fté  >  Seigneur ,  ains  toutes  fes  pen fées  font ,  qu'il 
n'eft  point  de  Dieu.  Sa  bouche  eft  pleine  de  mau- 
difïbn ,  de  fraude ,  &  de  tromperie,  fous  fa  langue 
gift  molefte  &  nuifance  :  Il  fe  tient  aux  embufehes» 
il  occit  l'innocent  aux  lieux  cachez:fes  yeux  aguet- 
tent  le  defolé ,  &  dit  en  fon  coeur ,  Dieu  l'a  oublié, 
&  a  caché  fa  face  afin  que  iaraais  ne  le  voy  e.  Leuc 
toy  doneques  Seigneur,  haufle  ta  main  5  caflfele 
bras  des  mefehans ,  pren  le  bouclier  &  la  targe, 
pour  fecourir  ceux  qu'on  perfecut£  pour  tô  Nom. 
Tire  hors  la  lance ,  &  ferre  le  paflage  à  œux  qui  les 
pourfuyuent:  qu'ils  foyent  comme  la  paille  expo- 
fee  au  vent ,  leur  voye  foit  tenebreufe  &  gliffante, 
&  que  ton  Ange  les  pourfuyue  à  iamais.    Et  pour 
autant  Seigneur,  qu'il  y  a  encores  quelques  vns  dç 
tes  enfajis,  qui  comme  Daniel  en  Babylone  t'ado- 
rent Se  t'inuoquent^mais  non  point  auec  telle  har- 
diefle  de  foy,craignans  comme  vn  Helic  d'eftre 
demeurez  feuls  en  toute  la  terre  :  ToySeigneur> 
qui  es  près  de  ceux  qui  font  rompus  de  cœur  ,  & 
fauues  ceux  qui  fontbrifez  d'efprit  ,   Qui  as  ton 
oeil  fiché  fur  ceux  qui  te  craignent ,  &  quis'atten- 
dent  à  ta  bonté ,  afin  de  retirer  leur  amc  c!c  mort 
&  les  preferuer  en  vie  au  temps  de  l'aduerfité. 
Tien-  les  toufiours  en  ta  referue,  auec  les  fept  mil 


9o  DIALOGVEI. 

hommes  qui  n'ont  pas  flcchi  le  genouil  dcuant 
BaaL  Fortifie-les  j  Seigneur ,  comme  tu  renforças 
iadis  par  ton  Efprit  ton  feruiteur  Daniel.   Prefer- 
ne- les  comme  les  trois  enfans  en  lafournaife,  afin 
qu'ils  n'adorent  l'image  de  ce  grand  Nabuchodo- 
nofor.    Ctaffe-le  pluftoft  Seigneur  ,  arrière  dc$ 
hommes,  fon habitation  foit  auec  les  belles  des 
champs.QjVon  le  paille  dherbe  comme  les  bœufs, 
iufqu'àce  qu'il  te  recognoiffe  pour  fouuerain  do- 
minateur>Roy  desRbis,&Seigneur  des  Seigneurs, 
cftabliflant  les  dominations,  &  les  donnant  &  o- 
fiant  à  qui  &  quand  bon  tefemble.  Quant  à  ceux, 
Perede  mifericorde,  qui  comme  brebis  fans  pa- 
fteur  entre  les  loups  affamez  ,  pour  l'infirmité  de 
la  chair  &  foiblefîe  de  leur  foy,  font  de  leur  corps 
vn  hommage  contraint  à  ce  morceau  de  parte 
tranflubftantie  en  chair ,  à  ceft  accident  fans  fuiet, 
forcez  (paV l'erreur  commun  qui  a  obtenu  lieu  de 
loy)  d'aller  à  la  Méfie, pour  fauuer  leur  vie  &  leurs 
biens  :  Monftre-leur,  Seigneur ,  &  leur  fay  fentir 
viuement  &  à  bon  efeient  en  leur  cœur ,  combien 
ta  gloire  Se  ton  honneur  nous  doyuent  eftre  plus 
recommandez  que  noftre  propre  vie.    Fay-leur 
cognoiftre  l'outrage  qu'ils  font  à  ta  maiefté ,  ad- 
hérant tant  foit  peu  au  feruice  des  faux  dieux, 
que  Dauid  ne  vouloit  pas  feulement  nommer  par 
fa  bouche. 

Que  l'impudicité  eft  trop  grande  de  la  femme, 
qui  après  s'eftre  oubliée,  lors  que  fon  mari  la  cha- 
ftie,  recourt  foudain  à  fon  paillard. 

Que  tu  vomis  les  tiedes,  &  ne  prens  point  plai- 
fir  à  ceux  qui  clochent  des  deux  collez. 

Que 


DIALOGVE    I.  91 

Que  qui  aime  fa  vie ,  fon  père ,  fa  mère,  ou  (es 
biens,  plus  quêta  gloire  &  ton  honneur,  n'eftpas 
digne  d'eftre  des  tiens.  Toy  Père,  qui  nourris  Jes 
corbeaux ,  ôc  donnes  robbes  fomptueufes  aux  lys 
des  champs  deuant  nos  yeux. 

Qui  as  nourri  ton  peuple  au  defert  de  la  man- 
ne trefprecieufe,les  entretenant  veftus  comrhetes 
mignons  &  tendrets.  Arrache  de  tes  enfans  la  def- 
fiance  de  difette ,  que  le  diable  ,  le  monde  ,  &  la 
chair ,  impriment  dans  le  cœur  des  hommes.  Ra- 
mentoy-  leur  Seigneur,  les  merueilles  que  ton  Fils 
noftre  Seigneur  Iefus  Chrift  fit,en  reparlant  abon- 
damment ceux  qui  oublians  eux-mefmes ,  le  fuy- 
uoyent,  pour  ouyr  fa  voix,  comme  les  brebis  leur 
pafteur. 

Monftre-Ieur  que  ton  bras  puiflant  eft  touf- 
iaurs  femblable  à  foy~  mefme,fans  diminuer  ou  ac- 
ccfurcinfinon  autant  que  noftre  ingratitude  &  def- 
fiance,  diuertit  ouempefchele  coursâtes  bene- 
didions  Se  grâces.  Et  pour  autant  que  la  faute 
que  les  tiens  commettent  en  cefl  endroit,eft  gran- 
de &  deteftable,  Toy  Père,  qui  ne  veux  point  la 
mort  du  pécheur ,  ains  demandes  qu'il  fe  conuer- 
tifTe  &  viue. 

Conuerti  les  à  toy  Seigneur ,  nejeur  imputant 
point  leurs  fautes.  Touche  leur  le  cœur  Comme  tu 
fis  à  Pierre  te  reniant,  afin  que  recognoiflànsl'  hor- 
rible faute  qu'ils  commettent ,  ils  s'humilient  dé- 
liant toy,  gemiflent  &  pleurent  pour  leurs  péchez: 
&ainiïreleuezpartamainJqu>ils  fe  monflrët  forts 
&puifians,àfoufleuer  leurs freres infirmes.  Ou- 
ure  leur aufli  la  voye Scigneur,nfin  qu'ils puiflent 


9*  DIALOGVE    L 

bien  toft  fortir  de  Sodome  >  deuant  que  ceux  qui 
leur  font  quitter  l'héritage  du  ciel  pour  vne  efcuel- 
le  de  lentilles  ,  exécutent  leur  coniuration  &  def- 
fcins.  Qu'ils  n'ayent  point  regret  de  laitfer  les 
auix  ôc  les  oignons  d'Egypte,  fachans  combien 
plus  vaut  vn  peu  de  pain  auec  ioye  &  contente- 
ment de  confeience  ,  qa'vne  maifon  pleine  de  ri- 
cheffes  auec  vne  inquiétude  &  continuel  tourment 
d'efprit. 

Que  trop  mieux  vaut  en  toutes  fortes 

Vn  iour  chez  toy,  que  mille  aillettts: 

Et  font  les  eftats  trop  meilleurs 

Des  Amples  gardes  de  tes  portes, 

Qu'auoir  vn  logis  de  beauté', 

Entre  les  mefehans  arrefté. 
Qu'ils ayent  mémoire  (en  confidérant  leur  mife- 
rable  condition)  de  ce  poure  enfant  prodigue,  & 
qu'à  fon  exemple,  ils  laiflent  la  viande  aux  pour- 
ceaux :  s'aflfeurans  que  toy  grand  Père  defaiûille, 
es  preft  à  les  recueillir ,  &  aies  traiéter  &  entrete- 
nir, tout  ainiî  que  ceux-là  qui  n'ont  bougé  de  ta 
ma  fbn.  Les  autres  quid'vne  gayeté  de  coenront 
delaiflé  ton  fainetferuice,  communiquans  à  tou- 
tes infametez:  voire  Seigneur,en  te  faïfant  la  guer- 
re >  fefont  adicûnts  à  ces  tueurs  ,  s'il  y  a  encores 
quelque  refte  de  mifericorde  pour  eux  ,  fi  parmi 
ceux-cy  fe  trouuent  quelques  vns  de  tes  eleus,  aye 
pit  éSeigneur5ayecompalïîond'iceux,les  faifant 
retourner  en  ta  fainéle  famille  ,  de  laquelle  ils  font 
forufeis.  Abba  les  Seigneur  ,  &  les  atterre ,  com- 
me iadis  tu  fis  Saul ,  qui  perfecutant  ton  fils  en  fes 
membres ,  feruit  après  fa  conuerfion  de  bon  tef- 

moin 


■ 


pi  A  L  OG  VE    L  9j 

moin  à  ta  vérité  éternelle:  afin  qu'après l'eftonne- 
ment ,  cftans  par  toy  releuez  &c  fouftenus ,  ils  fer- 
ucnt  plus  ardemment  à  ta  gloire ,  qu'ils  n  ont  fait 
par cy deuanr.  Que ficeft malicieufement contre 
ta  vérité  cognûe  qu'ils  fe  bandent>s'obftinans  à  leur 
efcient  a  te  faire  outrage ,  mon  Dieu,  fay  ks  fem- 
blables  à  la  roue,  &  au  tourbillon:  pourfuy-les  par 
terreur  &  efpouuantement  :  rempli  leurs  faces  do 
mefpris,  &  darde  fur  eux  ta  colère  :  fay  pleuuoir 
charbons  fur  leur  tefte,  feu,  foulphre  &  vent  de 
tempefte  foit  la  portion  de  leur  hanap  ,afin  que 
toute  la  terre  cognoiflfe ,  que  tu  es  noftre  Dieu& 
Sauueur* 

Et  nous  alors  ton  vray  peuple  &  tes  hommes* 
Et  qui  troupeau  de  tajpafture  femmes, 
Te  chanterons  par  fiecles  innombrables, 
De  fils  en  fils  prefehans  tes  faits  louables. 
Ali.   le  m'çfmerueille  grandement, feigneur  poli- 
tic  François,  confiiierant  le  piteux  eftat  delà  Fran- 
ce (fi  tji  as  ta  patrie  en  quelque  recommandation) 
maintenant  qu  elle  a  plus  de  befoin  Ae  fes  vrais  a- 
mis  &  bons  confeillers  quelle  n'eut  oncques,com- 
me  ceft  que  tu  as  eu  le  courage  de  l'abandonner: 
au  lieu  de  Remployer  à  guairïr  fa  playe,à  lapenfer* 
de  lafrenefie  &  delà  rage  qui  la  mené. 
LepoL  le  n'en  fuis  parti  qu'en  pleurant ,  auec  va 
regret  incredible,  preuoyant   a  prochaine  &  ine~ 
uitable  ruine  ,  où  va  tomber  ce  pourf  Royaume* 
pour  l'extrême  confufion  où  il  efl  :  laquelle  fofe 
afleurer  eftre irrémédiable ,  au  iugement  detouf 
bonsefprits  :  car  (ie  me  tay  de  la  religion  des  Hu- 
guenots en  laquelle  ie  n'ay  iamais  peu  mordre* 


5>4  DIALOGVE     ^ 

quelque  bonne  vie  &:  changement  de  mœurs  que 
i  aye  apperceu  en  mes  proches  voifînsquien  fai- 
foyentprofeiïion,  3e  ie  Uiflc  à  part  celte  barba- 
re tuerie  que  l'Hiftoriegraphe  a  recité)  tout  y  eft 
tellement  con  iuit,  quMn'eft  pas  pofliblede  voir 
yne  plus  grande  marte  de  mefchançctez  ,  ny  vu 
chaos  plus  hornble^foit  que  ru  regardes  la  luftice, 
ou  que  tu  contemples  la  Police,  depuis  vn  bout 
iufques  à  l'autre.    Q^ie  dy-ie,  fi  tu  les  regardes  :  tu 
aurois  beau  y  regarder  ,  tu  ne  les  y  fçaurois  voir: 
e|les  ny  font.pas  ,  pieça  quelles  s'en  font  ailées: 
on  ne  les  y  trouuc  plus  qu'en  eferit ,  on  n'y  voit 
que  leurs  noms  &c  leurs  mafques.  Quant  au  fer- 
uicc  de  Dieu  que  nos  pères  nous  auoyent  ap- 
prins  à  bonne  intention #,  nos  Princes  dauiour- 
ahuy,  leurs  courtifans >  &  à  leur  imitation  vne  in- 
finité d'autres  gentils-hommes  &  de  bourgeois 
&  marchands  ,  ne  s  en  font  que  rire  &  moquer. 
Le  foldat  le  defpire  &  detefte  :  la  cour  pour  le  di- 
re en  vn  mot  à  l'exemple  du  Roy,  &  la  plu%  gran- 
de partie  de  France  à  l'exemple  de  la  courell  plei- 
ne de  blafphemes  ,  datheifme,  &  parmi  eux  l'epi*- 
cureifme,  fincefteda  fodomîe ,  &  toute  autre  for- 
te de  lubricité,  eft  vulgaire  &  familière.    Tu  as 
ouy  combien  de  fois  la  foy  publique  (qui  deuft  e- 
ftre  vn  lien  indiflbluble  pour  entretenir  la  focieté 
humaine)  y  a  efté  violée ,  tellement  qu'on  ne  fçait 
plus  à  qui  Ion  fedoit  fier.    Nous  penfions  qu'a- 
près tant  d'Edi&s  rompus,  celuy  de  la  Pacifica- 
tion dernière  ,  fait  au  mois  d'Aouft  en  Tan  i>70* 
feroir  à  la  fin  obferué.  Noftre  poure  France  com- 
mençoit  d'auoij:  quelque  rekfche  à  fes  miferes: 

cous 


DIALOGVE    L  95 

$?ousvoyions,ce  nous  fembloitjl'entree  de  mieux 
efperer#Les  Huguenots  fe  comportoyent  fort  mo- 
deftement  ,  quelques  outrages  qu'on  leur  fçeufl: 
faire  :  ils  aimoyent  mieux  les  endurer,  que d'vfer 
d'aucune  reuenge.    Il  eft  vray  qu'ils  recouroyent 
au  Roy  &  à  fon  confeil ,  pour  la  punition  de  ceux 
qui  les  oftenfoyent  :  mais  combien  que  le  Roy  ne 
fift  que  le  femblant  de  leur  en  vouloir  faire  raifoû 
cela  les  contentoit.    Ils  remirent  les  villes  que  le 
Roy  leur  auoit  baillé  pour  leur  feureté  &  retrai- 
te durant  les  deux  ans,  beaucoup  pluftoft  que  le 
terme  afliené  ,  entre  le&mains  de  ceux  qu'il  pleut 
au  Roy  d  ordonner*  qui  fut  caufe  que  le  Roy  là 
defTus ,  enuoya  par  tout  (on  Royaume ,  des  letres 
patentes  de  confirmation  de  fon  Ediâ-  de  paix» 
n'oubliant  rien  de  ce  que  luy  &  fon  bon  confeîl 
fepouuoyent  aduifer  pour  les  appriuoifer  :  &  fai- 
fant  comme  le  bon  faulconnier  qui  yeilleles  oy~ 
feaux  ,  &  vfe  de  toute  la  diligence  qu'il  peut  pour 
leur  faire  oublier  leur  liberté  ,  &  les  aceouftumer 
au  chappéron.  Les  principaux  d'entre  le.s  Hugue- 
nots vïndrent  à  la  cour  au  mandement  du  Roy, 
fe  refigner  entre  fes  mains ,  moriftrant  d  auoir  a- 
greables  les  tresbôs  &  trefnotables  feruices  qu'ils 
luy  faifoyent:&  eft  bien  certain  que  fi  le  Roy  euft 
pourfuyui  à  fe  feruir  d'eux  comme  il  auoit  com- 
mencé, il  feroitauiourd'huy  patron  de  Flandres: 
&  s'il  euft  fçcu  entretenir  ce  parti  de  religion ,  ii 
fftoit  pour  eftre  çfleu  Roy  des  Romains  ,&  foa 
beau  père  mourant  appelle  à  l'Empire.    Nous 
penftôs  que  ce  tragique  mariage  du  roy  de  Nauar- 
re&deiafceurdu  Roy  >  qui  auoit  o (té  toute def- 


?6  D1ALOGVEL 

fiance  aux  Huguenots,  feroit  vne  confirmation 
de  paix  entre  nous  :  quand  ce  mal-heureux  coup 
d'arqueboufe  (  qui  fut  tiré  à  l'Amiral,  le  mefme 
iour,  comme  ie  croy,  que  l'Edict  de  pacification 
derniere:à  (batioir  le  11.  lourd' AouPe>&  par  ainfi 
le  dernier  iour  des  deux  ans  de  retraicte  afleurce) 
me  fit  penfer  8c   à  beaucoup  de  mes  amis  auflî, 
qu'il  y  auoit  des  long  temps  de  la  menée  feerctte 
cotre  luy  &les  autres  Huguenots,&quece  coup 
traineroic  après  foy  quelque  dangereufe  queiie. 
Ainfi  comixie  ie  le  penfoy'  il  aduint  non  pas  ain- 
fï,Ia  Dieu  ne  plaife  que  i'euffeiamais  penfe,qu'vn 
fi  mefehant  œuf  deuft  eftre  ponnu,  couué,&  ef- 
clos,  en  la  France!  Mais  tant  y  a  que  ie  me  doutay 
bien  quand  &  quand, que  les  chofes  edoyentpre 
pareesàquelquegrand&infigne  malheur:  ta  Tas 
ouy  reciter,finondutout,  au  moins  en  partie.  le 
telaifleà  penfer  maintenant  qui  eft  l'homme  de 
bien,  qui  vouluft  habiter  tant  foit peu  en  France» 
Quant  àmoy,  &  beaucoup  dénies  amis  (bons 
Catholiques  François  ie  t'en  afleure)  voyansla 
defloyauté  &  bizarrerie^ du  Roy  (puis qu'il  faut 
que  ie  le  die  )  énfemble  de  fou  confeil ,  compofé 
dVnc  femme  Iuliene  Florentine,  de  la  maifon de 
Medicis,depenfionaires  duroy  d'Efpagne,de  pë- 
fionaires  &  créatures  du  Pape,d'Italiens,de  Lor- 
rains^ nond'autres,&le  mal  fans  remède  :crai- 
gnâsquedemainou  l'autre  il  ne  nous  en  euftfait 
autant  qu'aux  Huguenots ,  fi  ckuenture  il  en  ve- 
noit  enuie  au  Roy,ouàfes  premiers  confeillers 
qui  nous  en  veulent,  comme  à  ceux  qui  cognoif- 
fent  leurs deffeinsôc  menees,&  portent  quelque 

aflc&îoflt 


D  I  A  L  O  G  V  E    L  97 

âffe&ion  au  bien  de  la  France*  Craignant,dy-ie, 
que  tout  à  vn  coup  ils  ne  nous  iettafTent  le  chat 
auxiambcs  &  la  rage  fur  le  dos^comme  font  ordi- 
nairement ceux  à  (jai  i!  prend  emiie  de  tuer  leur 
chien,&quc  fur  cela  ils  nous  hflentnoltre  procès 
après  la  mort>  comme  on  a  fait  à  l'Amiral  :  ne  us 
auons  mieux  aime  nous  en  fortir  de  bonne  hcuie* 
que  d'y  demeurer  trop  longuement.     Sur  tout 
quand  nous  auons  confidcré,quedetous  les  Prin 
cesvoifihs,Iesvns  ne  s'en  foucient  pas  beaucoup, 
les  autres   font  bien  aifes  dé  la  ruine  de  tant  de 
François,  de  fi  grands  perfonnages&  de  fi   bons 
feruiteurs  du  Roy  y  &  prennent  plaifir  de  voir  la 
Roy ,  fecoupper  du  bras  droiât  le  gauche,&  au- 
tres membres  de  fon  corps.    Iedy  y  ctanïment 
qu'ils  y  prennent  plaifir.car  s'ils  en  eftoyent  mar- 
ris^s'ils  auoyent  regret  devoir  vn  fi  piteux  fpecfca- 
cle,  ils  s'y  oppoieroyént  de  faicè,  &    rempéfché- 
royent  par  force  de  palier  outre  à  fedefehirer  foy 
mëfmé,  tout  ainfi  qu'ô  fait  à  l'amy  frénétique  qui 
fe  veut  précipiter^  lequel  on  veille  &  on  retient  à 
force, le- liant  pieds  &  mains,  quand  il  blcfle,  bat, 
ou  tue.  Mais  quand  ie  voy  que  les  Potentats  voi- 
fms  n'en  tiennent  compte, non  pas  feulement  de 
luy  faire  entédre  par  lettrés  &:  ambafiàdcs,  le  tort 
,   quilftifaif,&a;  x  (îens,delciïnaflacrcr  de  la  for- 
,   te  :iedy  qu'ils  en  font  bicn*aifes,   &  que  c'cftlc- 
t  doigt  de  Dieu  quiert  courrouce  contre  France: 
,  que  Je  quelque  coftè  que  le  baft  vire,  il  faut  que 
s  cefte grande  &  florilTante  maifon  de  Valoys  près 
;  né "  fin. &  que  ce  braiïe  &  puiffant  Royaume  loir 
3  tr.anfporceiquelqu'autrè  Prince^oû  reparu  cntié 


93  DIALOGVEI. 

pufieurs.  Làdeflus,  iefcay  que  leroy  d'Efpagne 
entre  autres  Princes  voifins  ,  a  de  fi  bonnes  intel- 
ligences en  la  France:  il  y  a  de  longue  m  -in*  défi 
bons  feruiteurs:fesducusde  Caftilleluy  ont  tant 
acquis  de  partizans  &  feruiteurs  en  France, voire 
mefmeau  confeil  du  Roy  (ic  neveux  pas  dire  que 
Je  comte  de  Rets,  Lanfac,  Moruilliers ,  Limoges, 
&  Villei  oy,en  ayent  penfion  urdinaii e,car  on  ies 
cognoift  bien  :  ne  que  la  maîlon  de  Gunzague  ne 
fut  jamais  qu  Efpagnolc)  f^ue  s'il  veut  feulement 
employer  le  prince  d'Orenge  Se  le  comte  LuJo- 
uic  fon  frère ,  auec  leur  crédit  &  leur  force  (com- 
me il  luy  fera  bienaiféde  les  auoir  à  commande» 
ment,autant fidèles feruiteuLS qu'ils  luy  furent  on 

ques,  en  leur  laiflant  &  à  (es  autres  fuiets  la  iiber- 
tédeleurconfcience ,  &  les  remettant  en  leurs 
biens  ,  priuileges  &c  eftats)  ie  m'affeure  que  non 
feulement  ils  luy  rendroyent  tous  les  pays  bas  raf- 
fermis &  paifibles,  mais  aulli  en  moins  d' vn  an  la 
France  (diftraide  &  aliénée  pour  le  iourd'huy  de 
l'amitié  de  fon  Roy)  toute  paifible  &  à  fa  deuo- 
tion. 

Et  ne  faut  ia  douter  que  le  prince  d'Orenge, 
&  fon  frère,  ne  s'y  employaient  volontiers,  tant 
pour  le  tour  que  le  Roy  leur  a  loué  les  mçttant  en 
feefongne  fur  fa  parole,&  les  laifiant  après  au  dan  - 
ger,  que  pour  l'enuie  qu'ils  doiuent  auoir  de  ren- 
trer en  grâce  par  quelque  bonne  occafîon  auec 
leur  prince  naturel,&  pour  le  bien  &  honneur  qui 
leurreuiendroir  d'vne  iï  belle entreprife.  Quant 
au  roy  d'Efpagne ,  il  a  oeccafion  de  fe  les  réconci- 
lier* non  feulement  pour  attraper  celle  belle  ter- 
re 


. 


DIALOGVE    I.  p9 

re  qui  branfie  ;  mais  aufli  pour  raffermir  &  affeu- 
rer  fon  eftat  de  Flandres  >  qui  autrement  eiten 
voye  d'eftre  perdu ,  pour  la  bonne  conduire  de  ce 
vieil  refueur  le  duc  d' Albe.  Que  fi  le  roy  d'Efpa- 
gne  ne fe  veut  feruir en  ceft  affaire  du  prince aO- 
renge>aimant  mieux  perdre  tout  aplat  fon  eftat  de 
Flandres5que  de  le  cont'eruer  par  fen  moyen,  &  en 
acquérir  vn  autre  :  cela  s'appelle  fe  courroucer 
contre  fes  morceaux.  Mais  quoy  qu'il  en  foi",  s'il 
aime  mieux  y  employer  moniteur  deSauoye,  en 
luv  laiflanr  pour  fon  partage,le  Lyonois«Dauphi- 
né  &  Pi 'ouence.1  contigus  à  fon  eitat  :  \t  ne  doute 
pas  que  ce  Pnnce,qui  aoccafion  defe  reffenrirdes 
toits  que  la  France  à  fait  à  fon  feu  père  &  à  luy- 
aaçfmeSjluy  qui  eft  guerrier  &  fage.ôc  qui  a  la  ré- 
putation dç  garder  inuiolablement  la  foy  àfesfu- 
iets Huguenots^n'acquiere  facilement  &  en  peu  de 
temps ,  lïnon  tout ,  au  moins  la  plus  grande  partie 
de  France:  Surquoy  (pour  les  difficultez  &  mef- 
feances  procédantes  ; 'alliances  &  afïinitez  que 
quelques  vns  pourroyent  alléguer ,  pour  defgui- 
fer  le  mal  qui  eft  à  la  porte)  ie  diray  que  les  grands 
n'ont  point  accouftumé  de  pardonner  à  loix  d'à- 
mitië,  d'affinité,  ou  d'autre  confédération  quel- 
ques anciencs  qu'elles  foyent^quand  il  eft  queftion 
d'amplifier  &  deftendre  leur  Empire  :  ains  plan- 
tent toufiours  les  limites  de  leur  terre  ,  là  où  la 
poincte  de  leur  efpee  peut  arriuer. 

Au  demeurant ,  quant  au  roy  d  Efpagne ,  il  n'a 
pas  faute  de  piifcs  fuffifantes  fur  le  Roy.  Pour  a- 
uoir  fuborné  les  villes  de  fon  obeiffàcc  au  pays  bas 
voulu  fubuertir  fes  eflats  par  pratiquesientretcmi 

G     ij 


iôo  DIALOGVE    I. 

fes rebelles  en  fa  cour,gratifié&  honoré  en  tour- 
tes fortes.-Auoir  communique  auec  le  comte  Lu- 
dou  cplufieurs  fois>&approuué  fes  entreprifes, 
auec  grande  attention,contentement  &  promef- 
fes.Luy  auoir  baillé  aide  de  les  fuiets,  &  permis 
d'entier  grande  troupe  d'iceux  es  pays  bas,  mar- 
chas à  enfeigne  dcfployee  par  le  royaumcde  Frï 
ce.Fait  faire  plufïeurs  voyages  à  fainâ;  Remy >  & 
autres,qu'il  enuoyoit  vers  le  ducd'Albe,pour  Ta 
mufer  &  tromper,cependât  que  le  Roy  donnoit 
moyen  à   l'exécution  des  entreprifes:&  mefmes 
en  pratiquoir  vne  fur  Arras,par  le  moyen  du  pe- 
tit R'çf;.ige, qui  cft  mort  à  Paris,luy  eftant  venu 
dire  qu'il  enuoyaftgens,&  qu'il  eftoit  temps,  & 
qu'il  ne  doutaft  nullement  du  moyen  de  la  pren- 
dre«    Pou  r  auoir  donne  feur  accez  en  Ces  haurcs 
#ux  Pirates, qui  ont  déprécié  fes  fuiets.Comman- 
dè  à  ceux  de  la  Rochelle  dadminiftrer  viures  aux 
maires  du  prince  d'Orenge,&  librement  les  laif- 
fer  defeharger  leurs  prifes,  &  les  vendre-   Permis 
au  veu  &  feeu  de  tout  le  m  :  nde,qùe  les  Capitai- 
nes de  marine  dudi6t  Prince,fifTent  leurs  equip- 
pages  de  François, tant  de  mariniers  que  foldats. 
Pour  auoir  fait  des  menées  &  pratiques  fur  la  Fra 
che-comté.    Auoir  enuoyé  le  capitaine  Mingue- 
tiere,recognoiltre  les  defeentes  du  Perou,auec  na 
uiredefguifeen  marchandife,  plein  toutefois    de 
foldats,quifut  prins  à  ia  Spagnole.  Auoir  voulu 
traiter  la  paix  des  Vénitiens  auecleTurc,pour 
fiire  tomber  toute  la  guerre  fur  l'Efpagnol  :    Et 
pour  auoir  depuis  la  mort  mefmede   l'Amiral, 
|>ran<|uépar  letres  &  meflages  le  prince  d'Oren- 

gc, 


DIALOGVEI.  101 

gc,  chaudement  &  à  bon  cfcienr:  &  plufîeurs  au- 
cres,qu'il  feroit  long  à  déduire.  Voila  quant  au 
roy  d  Efpagne. 

Maintenant  la  royne  d'Angleterre>l.tquelle  tiét 
lamefme  religion  en  fon  royaume,  qu«ks  Hu- 
guenots de  France:quia  tant  de  prifès  nouuclles 
fur  le  Roy  (afin  que  ie  taife  les  prifes  anciennes  > 
qiiela ligue  d'entre  elle  &  le  Roy  auoitafïcpies, 
comme  cefte  tuerie  les  peut  auoir  refueillees)  la- 
quelle peut  bien  cegnoiftre  auiourd'huy,  que  ce- 
lle ligue  ne  fefit,que  pour  esblouir  les  yeux  àfAw 
miraU&aux  autres  Huguenots  delà  Francc,afin 
qu'ils  fe  laiffafséc  mieux  prêdre  à  la  pipee.Laqu  el- 
lecognoift  maintenant, comme  c'eftqiele  Roy 
feait  garder  fa  foy  promife.  Laquelle  f  ait  que 
deux  eftats  voifins  ayans  quelque  côti  epoids  fvrt 
auec  l'autre,nepeuuent  aucir  amitié  ne  ligue  en- 
femblc autre,  que  celle  que  la  neceffitéoû  la  for* 
ce  y  entretient  :  &  que  l'vne  ou  l'autre  y  defaillat* 
ilnefaut  pas  quelle  s'attende  aux  ptomefles  de 
fon  voifin.Elle  quifeait  bien5que  le  Roy  detrnn- 
doit  les  Myllords  fes  plus  fpeciaux  confeillcrs* 
de  les  feftoyer  )  comme  vous  pouuez  penfer)  en 
fa  cour.  Laquelle  doit  auoir  cognu,que  tout  ainfi 
que  par  lesnopees  delà  fœuren  France,  aufli  par 
cellcsdu  frère  en  Angleterre  (  s'il  y  euft  peu  par- 
uenir)on  fe  fuft  efforcé  d'y  mettre  bas  le  parti  de 
la  Religion  ,&  parconfequentfcm  Royaumcen 
ruine.  Q£i  feait  bien  que  le  Roy  a  tenu  8c  tient 
journellement  la  main  à  la  roy ne  d'Efcoffe fa  bel» 
le  fœur,non  feulement  pour  la  faire  euader.  mais 
polîible  pour  plus  haut  delfcin  &  affaire.    Quç  |ç 

G     iij 


\o%  DIALOGVH    I. 

Roy  a  voulu  &  tafché  ,  comme  il  tafche  encores 
faire  enleuer  en  France  !e  périt  royd'Efcofle,pour 
mettre  vn  iour  à  venir  toute  la  grandcBretagne  en 
vn  acceifjire  dangereux:  &  qu'il  entretiét  la  guer- 
re par  forces  &  par  menées  le  plus  qu'il  peut  en 
Efcofle.  Elle  qui  eft  bien  aduertie  dVnc  entrepnfe 
faite  n'a  gueres  par  le  commandement  du  Roy,  fur 
llfle  de  Gerfây,  pour  y  furprédre  &  tuer  ceux  qui 
y  eftoyent  réfugiez  fous  fa  prote&ion.Cefte  Prin- 
cefîe,à  laquelle  fans  doute  tous  ies  Huguenots  re~ 
gardent  attentiuement,luy  adrefla  ns  leurs  prières 
&  vœus.le  fcay  fort  bien  que  toutes  les  fois  qu'el- 
le voudra,il  luy  fera  fort  aifc(y  employant  vn  des 
MyllordsqueleRoy  demandoit,  on  autre  tel  des 
grands  de  ton  Royaume  qu'elle  voudra  choifir)  de 
fe  faire  maiftr  fie  de  la  terre, dot  elle  ne  porte  que 
le  nom  &  ies  armes.  Quant  aux  Princes  &  Eftats 
de  1  Empire,ne  doutez  pas  s  ils  veulent(comme  ils 
douent)  qu'ils  ne  puiflent  recouurer  maintenant 
les  terres  de  Vfets,Verdun,&  Thou,quele  Roy  a 
vfarpé  fa rrEmpire:&.>uecce5pafler  outre  pour  fe 
rébourfer  des  defpés  que  l'Empereur  Charles  leur 
fit  faire  deuât  Mets,  8c  de  ceux  qu'ils  feront  au  re- 
couurement  de  ces  terres.  A  voftre  auisJ'Elefteur 
Palatin  entre  autres  Princes  de  la  Gcrmanicn'a-il 
pasoccaiîô  de  fe  rciTentir  de  cequeleRov  tafehoit 
d'attirer  en  fa  cour  le  duc  Ciiriftofle,&  d'ëdormir 
leducIeanCafimir,pardes  pëfios  qu'il  luy  offroit, 
pédât  qu'il  fiifoit  fô  appreftponr  perdre  cous  ceux 
de  lareligiô:  &  particuliereméil  Amiral,  quel E- 
leâeur  aimoit  Singulièrement  ?  lediray  cela ,  que 
quad  ce  Prince  feuïfe  voudra  efaertuer  &  rcfTentir 

de 


DIALOGVE     I.  icj 

Je  l'outrage  fait  à  l'Amiral  &  aux  autres  Hugue- 
nots 5  &  qu'il  y  voudra  employer  feulemét  le  côte 
de\fâsfeld(auque!,&àfesReiftremaiftreseftdeuc 
grade  fôme  de  deniers  par  le  Roy)le  faifât  auec  v- 
ne  médiocre  armée  (  fous  couleur  d'aller  quérir 
leur  argéOenrrer  vn  peu auât  enFrâce(côme  la  cho- 
fe  luy  eft  aifee)on  ne  vit  iamais  telle  cofufiô  qu'il  y 
auroif.tout  le  mode  crieroit  le  haro  &au  meurtre, 
cotre  ceux  qui  fôteaufede  ces  maux.Voila  quant 
aux  princes  eftrâgers,  lefquels  me  féblét  auoir  vn 
beau  fuiec  d'étrer  en  Frâce.Mais  ce  queiapperçoy 
au  dedâs,tft  ce  qui  me  trouble  le  plus.  le  ne  doute 
point  que  la  maifon  de  Môrmorëcy,leurs  paressa* 
mis,aliiez3&  partizâs,qui  fe  fêter  vilainemét  inter 
effezen  la  mort  de  rAmiral,&  de  plufïeurs  autres 
feigneurs  &gerilshômes  qui  leur  appartenoyét  de 
fâg,d'alliâ:e,ou  d'amitiéme  tafchët  de  fe  véger  en 
vne  façon  ou  en  l'autre,  du  Roy,  de  fa  mere,de  fon 
frere,de ceux  delà  maifon  deGuyfe,  &  des  autres 
côfeillers,  qui  ont  drefle  Se  fait  exécuter  cefte  tra- 
gédie en  la  Frâce:ou  s'ils  ne  le  fôt,ils  fôt  les  plus  la- 
dres ,  les  plus  couards ,  &  les  plus  defloyaux  à  leur 
fag(afin  que  ie  ne  parle  de  leur  patrie)que  gétilshô- 
mes  furet  onques.De  moins  ne  peu-/  ét-ils  faire,quc 
de  fc  ioindre  eux  &  leurs  partizâs,au  premier  Prin- 
ce eftrâgcr  qui  bradera  pour  entrer  en  France:  auflî 
bie  fcauët-ils  que  c'eflfaic  d'eux,  &  de  leur  maifon 
à  iimais ,  celle  de  Guy  fe  ne  la  lairra  ia  debout  :  le 
Roy  mefmesàceque  i'ay  entendu,parlât  ces  iours 
paflez  à  fa  racre,  a  bien  feeudire,  que  par  le  corps, 
Dieu  il  n'a  rie  Édt^il  na  les  quatre  fils  Ay  mô5parlât 
des  4.  frères  de  Montmorëcy .  Ils  ont  beau  fe  tenic 

G     iiij 


xo4  DIALOGVE    L 

efcar  tez,  Tvn  en  Lan  guedoc,  l'autre  à  l'ifle-  A  Jara, 

l'autre  çà>  l'autre  là,  Ton  a  beau  faire  femblant  de 

n'auoir  fouci  quedelacha(fe&  delà  vollerie:  les 

voyages  qu'il  a  faits  en  cour,ny  tout  le  vifage  qu'il 

y  reçoit  y  eftant,nelc  garantiront  non  plus  que 

l'Amiral:  8c  s'il  fe  fouuient  de  l'aduis  qu'il  donna 

i 

au  comte  d'Aiguemont  allant  en  Efpagnc,  &de 
la  faute  qu'il  fit  à  ne  le  croire,  il  ne  s'y  fiera,  L'au- 
treabeau  s'employer  àeequ'on  luv  commande, 
&  les  autres  ont  beau  contrefaire  les  fats  &  les  mi- 
touards:  le  Roy  ne  croira  iamais  qu'ils  puiiïent 
oublier  Tiniure  qui  aeftéfaiee  à  leur  maifon.-fon 
çonfeileft  trop  fin  &  rufé,  pour  fe  biffer  perfua- 
der  vne  fi  grande  afnene. 

LanrùfondeGuyfe,  maintenant  qu'elle  fe  voit 
depeftree  de  ceux  qui  s'oppofoyent  à  (agrandeur, 
&  lefquels  feuls  pouuoyent  empefeher  fes  def- 
feins  ,  r/avan  plus  que  ceux-cy  de  Montmoren- 
cy à  tuer,  pour  pouuoir  dire ,  Tout  le  refte  m'ai- 
me: à  vcftre  aduis  s'elle  fe  feaura  bien  venger  des 
traieh,qu-?  la  nuifon  de  Montmorency  luy  a  faits: 
de  ce  beau  liure  des  marchands  de  Paris  ,  que  le 
marefchal  de  Montmorency  fit  faire  à  la  Planche 
contre  leur  maifon:  de  la  peur  &  honte  qu'il  fit  re- 
Ceuoir  au  cardinal  de  Lorraine  à  fou  entreedans 
Paris, dont  la  chanfon  de fy  fyaprins  (on  origi- 
ne.E-  ie  m'alfeure  s'il  ne  gaigne  le  deuan  t,  qu'il  fe- 
ra accommode  comme  les  autres. 

Au  refte,  à  quoy  tient-il  que  ceux  de  Lorraine 
(qu'on  feait  bien  eftre  defeendus  de  Charlema- 
gne,  &  priiez  de  la  couronne  de  France)  ne  la  re- 
ç omirent  roaintenant  ?  11  ne  tient  ia  qu'à  vne  ha- 
bilite 


D  I  A  L  O  G  V  E    L  to$ 

bilitëdemain  :  Que  s'ils  y  veulent  aller  àforcç 
ouuene)  mais  qu'il  n'en  defplai  e  au  Royjmef- 
fieurs  de  Lorraine  mettront  deux  fois  plus  de  gés 
en  campagne,qu'iln'en  feauroit  mettre.  Ils    ont 
plus  d'amis,  &  plus  de  villes  partizantes  qu'il  n'a. 
Et  tenez-vous  pour  tout  afiTeurcz,  qu'à  tout  eue- 
nement,  fila  couronne  de  Frances  en  va  perdre* 
ou  changer  de  maiftre>  ils  l'aimeront  mieux  fur 
leur  tefte,que  fur  celle  d\n  Prince  eftrâger.  Pour 
ma  part,  ayant  veu  le  peu  de  feureté  qu'il  y  a  fous 
le  règne  d'àprefent5ieJ'aimeroy'  beaucoup  mieu* 
(puis  qu'il  faut  que  iele  die)en  la  maifonde  Lor- 
raine,quelà  cùelleeft.  Et  diray  vne  chofe,que  le 
Huguenot  (defpitépour  iamais,  &  defgoutêett 
toutes  fortes  de  la  maifon  de  Valois  )  feroit  bien 
aife,  voire  s'employeroit  à  mon  aduis)à  ce  que  la, 
maifon  de  Lorraine  recouuraft  ce  qui  leur  appar- 
tientrs'afTeurant  bien  qu'elle  lairroit  la  confeien- 
ce  du  Huguenot  libre  &  l'exercice  de  fa  religion* 
&  lny  garderoit  la  foy  qui  luy  auroit  eftê  promi- 
fe:fe  fouuenant  du  malheur  que  ladefloyautê  au- 
roit apporté  à  fonmaiftre.    Défia  ont-ils  donné 
quelque  occafion  aux  Huguenots,  de  croire  qu'ils 
ne  leur  font  pas  fi  afpres  comme  on  crioit.  Ils  en 
ont  fauuè,commeadit  l'Hiftoriographe,  beau- 
coup,&  en  fauuent  fecretement  tous  les  iours. 

Au  fefte,  ils  ont  fait  porter  la  marote  au  Roy 
(fivous  yauez  prins  garde)  de  toute  cefte  tuerie* 
tant  pour  n'en  auoir  le  blafme,  que  pour  moyen- 
ner  que  la  furie  des  petits  ou  desgrans  s'efleuant, 
elle  (e  defehargefur  celuy  quife  vante  de  l'aueir 
fiiit  faire. Us  fe  font  bien  gardez,  d'en  vouloir  pr6* 


v>6  DIALOGVE    L 

dre  le  faix  fur  eux. 

Mais  voyons  le  traict  qu'a  faifl  Monfieur  frè- 
re du  Roy,  &  la  Royne  fa  merc,  en  cefte  tragédie 
de  Paris.    Le  famedi  au  foir,deuant  le  Dimanche 
du  mafTacrc,ils  vindret  tous  deux  trQiiuer  le  Roy: 
lis  luy  remonftrent ,  ils  le  prient  qu'il  hifte  l'exé- 
cution de  leur  entreprife:  ils  fcauoycnc  bien  q;ie 
ficefteoccaiîon  fe  perdoit,qa'  ils  ne  larecouure- 
royent  iamais  telle,  comme  ils  l'auoyent  lors  fur 
les  Huguenots:  qu'ils  les  tenoyent  tous  dans  le  fi- 
lé qu'il  leur  auoit  promis:  que  le  moyen  que  ils  a- 
uoyent  tant  de  fois  tenté  (mais  en  vainMeles  ex- 
terminer,eftoit  tout  preft  &  prefent:  quil  ne  fal- 
loit  donc  plus  fonger  ,  qu'il  eftoit  temps  de  s'en 
refoudre:  que  leroy  d'Epagne  fCi  les  affaires  du 
prince  d'Orenge  alloyent  mal,  comme  ils  fem- 
bloyent  décliner  depuis  la  route  de  Genlis)  feau- 
roit  bien  tout  à  temps  fe  venger  fur  la  France,  du 
mal  qu'il  auoit  receu  par  fon  moyen  &  fupport 
enfes  eftatsdu  pays  bas.     Partant  le fupplioycnt 
qu'il  y  fift  mettre  la  main  à  bon  efeient  &  foudai- 
nement,dés  cefoir  la  fans  plus  tarder  :  qu'ils  a- 
uoyent  donné  ordre  auec  le  duc  deGuyfe,  fe  duc 
d'Aumale,Ie  duc  deNeuers,&  le  comte  de  Rers, 
que  toutes    chofes  fuflfent  preftes  &  difpofces. 
Que  (île  Roy  vouloic  retarder  plus  longuement 
f exécution ,  la  Royne  fa  mère  le  prioit  auec  lar- 
mes,&  fon  frère  fort  aflfe&ueufement  de  leur  dô- 
ner  congé ,  en  recompenfe  des  feruices  qu'ils  luy 
auoyent  faits:  qu'ils  eftoyent  refolus  de  fe  retirer 
hors  de  France, &  de  s'en  aller  en  part  où  ils  n'en 
ouyflent  iamais  parler. 

Par 


DIALOGVE    I.  107 

Parcefte  chaude  alarme,  ils  cfmcurent  fi  bien 
le  Roy  qu'il  fut  contraint  de  s'accorder  qu'on  e- 
xecutaft  dés  la  nuid:  mefmes,  ce  qu'il  auoit  defi- 
gnê  de  différer  encore:  pour  voir  cependant  le 
train  que  prédroit  fon  efperance  de  Flandres,  par- 
le fermée  que  les  Huguenots  luy  feroyent  en  ce 
pays- là.  le  vouslaiiïc  àpenfer,  quel  trai&  la  mère 
fit  en  cela  pour  fon  fils  bien  aimé,  contre  le  bien 
de  celuy  qui  pieça  l'auoit  defpitee,&  qu'elle  n'ai- 
me que  bien  peu  dés  quelque  temps.  En  luifai- 
fant  pratiquer  vne  des  leçons  de  Machiauelii,  qui 
eft  de  ne  garder  aucune  foi,qa'autat  qu'on  la  cui- 
dera  tourner  à  fon  aduamage,  elle  lui  a  fait  ron> 
pre  l'autre  (que  Denysde  Sicile  entendoit  mi- 
eux) entretenant  près  de  foi  le  pius  n  efchant  hô- 
rr  e  du  monde,  fur  quile  peuple  voulat  recouurer 
fa  liberté,  peutt  vomir  toute  fa  cholere.  Et  par 
mefme  moyen  la  mère  ayant  attiré  Tire  de  Dieu 
&des  hommes  fur  l'aifné  defesenfans  ,  elle  a  ar- 
mé lem'aifné  d'vne  grande  &  puiflante  armée, 
qui  lui  cR  venue  entre  mains,  comme  lieutenant 
gênerai, fous  couleur  de  voulcirrafer  les  Hugue- 
nots de deffus la  terre. A  voftreaduis,eft-i!  main- 
tenant à  chenal? a-il  beau  moyen  d'accomplir  (es 
deffeins  Jui  qui  de  fi  long  temps  abboye  à  la  cou- 
ronne? 

iv'/^f/.Ien'anoy'pas  entendu  cetraitf:Il  efl  vray 
que  iefcauoy'bien,que  Mon ficur  auoit  belle  cn- 
uicd'efircRoijde  quelque  Royaume  que  ccfnft: 
&  que  le  Roi  &  fa  mère, pour  le  conterter  a- 
yans  perdu  1* efperance  du  mariage  &  év  Royau- 
me d'Anglctcrrcauoycnt  depefchc  en  I  oloignç 


io«  DIÀLOGVBI. 

pour  tafchcr  de  le  marier  auec  la  Reginelle  fceirc 
du  roy  dePoloigne>toute  vieille  qu'elle  eftoit,e- 
ftimans  que  ce  feroit  vn  bon  moyen  pour  le  faire 
parueniràce  Royaume  là  après  la  mort  de  Sigil- 
mondlors  regnant.ranois  bien  feeu  auffi  qu'a- 
près ceftedefpefche,le  Roy  &  la  Roy  ne  ayanse- 
ftëaduertis  que  le  roy  Sigifoiondeftoit  mort  fur 
ces  entrefaites, auoyent  enuoye  en  ambaiïade 
Monluc  euefque  de  Valence  par  deuers  les  Polo- 
noisauec  des  bien  belles  mémoires  &  charge bié 
art) pie  de  richement  métir  de  beaucoup  promet- 
tre,&  derien  tenir.poureflayerpar  ceit  artifice, 
de  faire  eflireM  nfieur  àce  beau  Royaume  vac 
«juât.  Maintenant  tant  plusiepenfea  ce  ftratage 
me  que  tu  m'as  recitë,tât  plus  le  le  trouue  remar- 
quable &  digne  d'eftre  logëenfon  rengau  liure 
de  mes  mémoires. Mais  iem'affeurcbié  file  Roy 
y  aduife  depres>qu'ilempefcherabienle  deflein 
de  l'autre. 

Lepo'.Tout  suffi  bien  comme  l'autre  fe  peut  gar- 
der d'eftre  attrapê,anticipant  fon  compagon^par 
Vn  gaillard  contrantidote.  ■ 
Llhtji.  A  bon  charbon  rat. 
LepoL  Or  ie  veux  laifler  ces  grands  iouer  leurs 
tours,comme  mieux  ils  l'entendent:  &  acheuant 
mondifeoursdireen  vn  mot,ce  que  ie  penfe  de 
la  portée  des  petits. le  fais  trefaffeuré  que  quand 
tous  les  autres  fe  tairoy  enr,les  vrais  Catholiques 
François  &  quelque  nouueau  Bcdiîle,queles  Hi- 
ftoriensnous  recitent auoir  iadis  tué  Chikkric 
sroy  de  Frace>ainfi  qu'il  reuenoit  de  la  chafle,pôu* 
ce  qu'il  l'auoit  fait  fouetter  publiquement  atta- 
che 


DIALOGVEI.  10$ 

ché  à  vn  pal  :  &  qui  tua  aufiiXoutrê  de  mefme  def- 
pit  )  Vlcide  la  Royne  enceinte,  font  bien  gens 
pour  dôner  efcheK-&  mat  à  la  maifon  de  Valois, 
s'ils  entrent  vn  coup  en  furie. 
AU.  Tu  m  as  remis  à  la  mémoire  ce  que  Ron- 
fart  en  fort  bons  termes,  &  fans  en  rien  diflimu- 
1er,  a  mis  en  efcrit  de  Bodille  dans  fa  Franciade* 
remife  en  lumière  depuis  le  mafiacre  de  Paris, 
quand  en  parlant  de  trois  Rois  freres,il  dit  toutà 
propos* 

Trois  fait-neants,gro{fes  mafles  de  terre, 
Ny  bons  en  paix,ny  bons  en  temps  de  guerre* 
Lamaudifïbn  du  peuple  defpité: 
L'vn  pour  fouiller  fon  corps  d'oifiuetè, 
Pour  n'aller  point  au  çonfeil,ny  pour  faire 
Chofe  qui  foit  au  Prince  neceffaire: 
Pour  ne  donner  audience  à  chacun, 
Pour  n'auoir foin  de foy  ny  du  commun, 
Tourne  voir  point  ny  palais  ny  iuftices. 
Mais  pour  rouiller  fa  vie  entre  les  vices; 
Traiftreà  fon  peuple,&  à  foy  defloyal, 
Sans  plus  monter  en  fon  throne  royal. 
&  peu  après, 

De  fes  fuiets  comme  peftehay, 
A  contre-cœur  desfeigneursob,  y: 
Chaud  de  cholcre,&  d'ardeur  inutile, 
Fera  fouetter  le  Cheualier  Bodille 
En  lieu  public,lic  contre  vn  pofteau, 
Tout  defehiré  de  veines  &  de  peau.- 
Bodille  plein  d'vn  valeureux  courage, 
Toufiourspenfifen  fi  vilain  outrage, 
Ne  remafehant  que  vengeance  en  (on  coeur 


îio  DIALOGVE     I. 

Lairra  couler  quelque  temps  en  longueur: 
Puis  fi  defpit,la  fareiirlefpoinçonne> 
Que  fans  refpeftdefceptre  04  de  couronne 
Tout  allumé  de  honte  &  de  courroux, 
Ge  Roy  pewi  face  occira  de  cent  coups. 
Luy  de  fon  prince  ayant  la  dextre  teincte. 
Près  le  Roy  mort  tuera  la  Rovne  encemdc 
Dvn  mefmecoup  (tant  fon  fiel  feca  grand) 
Perdant  le  pere,&  la  mère  &  f  enfant 
Qui  fe  cachoit  dedans  le  venare encore. 

Etfuyuarnment  adreflantfon  langage  au  plus 
ieune  frere,que  Ion  dit  n'auoir  rienfeeu  de  ces 
defleinsfanguinairesjpour  le  contenir  en  office, 
il  dit, 

Seigneur  Troy  en  Je  Prince  ne  s'honore 
De  ielonnie,U  faut  que  lafierté 
Soit  au  lions:aux  Rois  foit  la  bonté, 
Comme  mieux  nez, &  qui  ont  la  nature 
Plus  près  de  Dieu  que  toute  créature. 

Et  reprenant  la  deferipti  oncle  ce  Roy,  il  ad- 
ioufte, 

Ce  Roy  doit  eftre  abufe  par  flateurs^ 
Pefte  des  rois,courtizans  &c  menteurs: 
Qui  des  plus  grans  atlîegeans  les  oreilles 
Fondes  difcrets,&  leur  content  merueiles. 

&  peu  après, 

Le  plus  fouuentles  Princes  s'abeftiffent 
De  deux  ou  trôis,que  mignons  ils  choifiiTent:- 
Vrais  ignorans,qui  font  les  fuffifans, 
Qui  ne  feroyent  entre  les  artizans 
Dignes  d:honueur,grofles  lames  ferrçes, 
Du  pçuplç  (Impie  à  grand  tort  hanorees: 

.  Qui 


DIALOGVEI.  m 

Q^i  viuent  gras  des  impofts  &  des  maux, 

Qu.elcs  Rois  font  à  leurs  poures  vaffaux: 

Tant  la  faueur  qui  les  fautes  efface* 

Fait  que  le  fot  pour  habile  homme  pafle 

Quelle  fureurlqu'vn  Roy  père  commua 

Doiue  chaflcr  tous  les  autres  pour  vn, 

Ou  deux  ou  trois!&  blefîer  par  audace 

Vn  mafle  cœur  iflù  de  noble  race, 

Sans  regarder  fi  le  fiateur  dit  vray  ! 

Ce  Childericdoitcognoiftreà  leflay 

Le  mal  qui  vient  de  croire  à  ftaterie, 

Perdant  d'yn  coup  &  vie  &  feigueurie. 

LepoLK  ce  que  ie  voy,vrayemét,  Ronfard  trionvV 

phe  de  dire,&  touche  demerucilieux  poin£h.  le 

n'euffe  iamais  penfé,qu'il  euft  ofe  mettre  ces  cho- 

fes  fi  clairement  en  auant  du  viuant  de  ce  Roy, 

quoy  qu'il  les  couche  fous  d'autres  noms  feinds. 

Phi/.Or  confereje  te  prie,maintenant  ce  que  nous 

auons  veu,auec  ce  difeours. 

Mu  Certes  c  efl  vn  pietux  eftat,ie  ne  fcay  qu  eft 

dire. 

Zf^/.Commenteft-ilpoflîbleque  Ronfard  ai{ 

publié  cela? 

j4li.ll  en  dit  bien  d'auantage  :  Il  défait  bien  en- 

cores   plus  particulièrement  ce   Roy  &  fon  re- 

gne>fous  le  nom  de  Chilperic  :  l'impudicité  de 

la  courtes  meurtres,l'eftoille  nouuelle  qui  appa- 

roift,&  autres  fignes:Fobftination  du  Roy,iufqu  a 

prédire  qu'il  eftouffera  fa  femme  pour  efpoufer 

fa  putain. 

Le  po/.He  ie  te  prie>fi  tu  te  fouuiens  de  ce  qu'il  eti 

4it,recite-le  moy. 


ii%  DIALOGVÉ     L 

jili.le  n'ay  pas  recenu  le  tout  :  mais  voicy  ce  que 
l'en  fcay. 

C'cft  Childcric  indigne  d'eftre  Roy, 
Mange-fuict,tout  rouillé  dauarice, 
Cruel  tyran, feruiteur  de  tout  vice: 
Lequel  d'impofts  fon  peuple  deftruira, 
Ses  citoyens  en  exil  bannira. 
Affamé  d'or,&  par  armes  contraires', 
Voudra  rauir  la  terre  de  Ces  frères. 
Naim  nt perfonne,& deperfonne aimé, 
Qui  de  pucains  vn  ferrail  diffamé, 
Fera  mener  Cfi  quelque  part  qu'il  aille: 
Soit  temps  de  paix,ou  foit  temps  de  bataille, 
En  voluptez  confumeraleiour, 
Et  n'aura  Dieu  que  le  ventre  &  l'amour, 
Du  peuple  fien  n'entendra  les  complaintes* 
Toutes  vertus,toutes couftumes  fain&es 
Des  vieux  Gaulois, fuyront  deuantee  Roy:. 
Grand  ennemi  des  pafteurs  de  fa  loy. 
Les  eteoliersnauront  lesbenefices, 
Les  gens  de  bien  les  honneurs  des  offices* 
Tout  fe  fera  par  flateurs  eshontez, 
Et  les  vertus  feront  les  voluptez. 
Iamais  d'enhaut  lapuiflancecelefte, 
Ne  monftra  tant  fon  ire  manifefte, 
Et  iamais  Dieu  le  grand  Père  de  tous 
Ne  monftra  tant  aux  hommes Ton  courroux;; 
Signes  defang>de  meutrcs,&  cfe  guerre, 
Detouscoftez  vn  tremblement  de  terre 
(Horrible  peur  des  hommes  agitez) 
De  fonds  en  comble  abbatra  les  citez, 
Iamais  ks  feus  la  terre  ne  creuerehc 

S* 


DIA-LOGVE     t  fe| 

En  plusdelieux,iamaisne  s'efleuerent 
Plus  long  cheueux  de  Comètes  aux  deux; 
Iamais  le  vent(efprit  audacieux) 
Enfracailànt  &  forefts  &  montagnes, 
Ne  fit  tel  bruit.le  ballay  des  campagnes, 
Les  pains  couppez3defangfe  rougiront, 
En  plein  hy  uer  les  arbres  fleuriront: 
Et  toutefois  par  ces  menaces  hautes, 
Cemefchant  Koy  n'amendera  fes  fautes^ 
Mais  tout  fuperbe,cn  vices  endurcy, 
Contre  le  ciel  efleuant  le  fourcy 
Au  cœur  bruflç  d'infâme  paillardifo 
EftoufFcra  contre  fa  foy  promife, 
En  honnifl'ant  le  fzwct  lia  nuptial? 
Sa  propre  efpoufe,efpoux  tresdefloyal, 
Ioincle  àfon  flanelle  baifant  enfon  lict^ 
Seure  en  fes  bras,i'eilranglera  de  nuict. 
Crue!  tyran!  aquideffus  latefte 
L'ire  de  Dieu  pend  défia  toute  prefte, 

Puis  en  parlant  de ie  ne  fcay  quel  CIotaire,& 
de  la  vengeance  qu'il  fera  de  la  Royne-mere, 
qu'il  entend  fous  le  nom  de  Brunehf>ut,  il  adio«-- 

ipves« 

Sageguerrier  viftoricux  &  fort  g 

Qui  pour  l'honneur  mciprifera  la  mort, 
DcBrunehaut  princefle  miferablc 
Fera  punir  le  vice  abominable, 
Luy  attachant  à  la  queue dvn  cheuai 
Bras&  chcueuxrpuisà  mont  cVi/W 
Par  les  rochers>par  les  ronces  tirce, 
Lu  cent  morceaux  la  rendra  defehiree: 
ii  qu'en  tous  lieux  fes  membres  diffamez, 

H 


ir4  DIALOGVE    ï. 

Seront  aux  loups  pour  carnages  femez. 
&  peu  après, 
LesLeftrigons>les  Cyclopes,qui  n  ont 
Qu'vn  œil  au  front,en  leurs  rochers  ne  font 
Si  cruels  qu  elle,à  toute  pefte  nce: 
Qui  en  filant  menée  fur  menée, 
Guerre  fur  guerre3&  débats  fur  débats, 
Fera  mourir  la  France  par  combats: 
Mais  à  la  fin  fous  les  mains  de  Clotairc 
Doit  de  fes  maux  reccuoir  le  falaire. 
Z*p0/.MonDieu,qu'cft-celà?  qui  vit  iamais  def- 
crire  mieux  les  chofes  defTous  noms  conuerts* 
He  que  ces  Poètes  font  grands  ouuriers!  il  y  en  a 
mille  &  mille  qui  liront  cela  fans  rentendre,&  ce* 
pendant  on  n'en  feauroit  dire  dauantage  en  peu 
de  mots. 

A/#.Le  bon.eft,que  Iamyn  qui  a  fait  les  argumens 
delaFranciadedeRonfar  l3&  qui  cognoift  bien 
lefenscachêfouslefcorce,&  l'intention  de  l'Au- 
teur,l'a  efclarcy  en  l'argument  du  4.  liure  ,'quand 
en  pariant  de  l'erreur  Py  thagorique ,  touchant  la 
tranfmigrationdesamesjil  dit  que  Ronfard  fe- 
fert  exprès  de  ceftefauffe opinion, afin  que  cela 
luy  foit  comme  vn  chemin  &  argument  plus  fa- 
ciïe,  pour  faire  venir  les  efprits  des  vieux  Rois  en 
nouueaux  eorpsxar  fans  telle  inuention,il  euft 
fallu  fe  monftrerpluftoft  Hiftoriographe,  que 
Poëte. 

LepoK  Voila  qui  va  bien.  Mais  fi  ieroy'-ie  bien 
marri  que  la  prophétie  de  Ronfard  aduint  tou- 
chant cette  poure  Princeffe  la  Roy  ne  régnante, 
quelle  fuft  eftoufee  par  {on  mari  :  quant à  Brune- 
haut^ 


DIALOGVE     I.  tiS 

haut,il  ne  me  chaut quoy  qu'il  lui  puifleaduenir. 
Que  pleuft  à  Dieu  qu'elle  ne  fuft  iamais  Yenue  en 
France  3  nous  ne  ferions  pas  es  peines  où  nous 
Tommes. Mais  ie  te  prie,confidere  vn  peu  quel  ar- 
gument Ronfard  baille  à  tous  François  quand  il 
mon  tire  l'en  trepnfe  exécutée  par  Bodille,  contre 
le  Roy  Childericjfa  femme,&  fon  enfant,pour  a- 
uoir  eftè  feulement  fouette.    A  ton  aduis,neft-ce 
pas  autât  que  s'il  difoit,en  argumentât  du  moin- 
dre au  plus  grand:  Vous  tous  qui  auez  eftè  en  dix 
mille  fortes  plus  inhumainemét  traidez  queBo- 
dilie,en  vos  perfonnes,  honneurs  &  biens5  de  vo& 
femmes  &  enfans:  Vous,defquels  les  plus  pro- 
ches parens,ailicz5amis  &  voilins  ont  .eftè  meur- 
tris &  violez,contre  toutdroi£t,contrela  foy  pu- 
blique :  s'il  y  a  quelque  cœur  mafle  iffu  de  noble 
race,  s'il  y  a  quelque  generofité  de  refte  entre 
vous,que  ne  la  monftrez  vous  à  cefte  fois  contre 
ce  traiftreafonpeuple,&:  a  foy  deiloyah  cotre  ce 
mange-  fuied,  cruel  tyran,  affamé  d'or,  n'aimant 
perfonner  ce  mefehant  Roy ^en  vices  endurcy  (car 
voila  voue  partie  des  titres*  qu'il  luy  baille)  Ne  vo- 
yez-vous pas  fes  Qeportemcs>ceux  de  fa  mere,de 
fon  frère,  de  fe$  autres  conftillers  que  ie  vien  dç 
deferire:  attendez- vous  à  voir  d'auantagedefi- 
gnesdu  ciel?  ou  plus  de  tefmoinsenlaterrede 
fon  infâme  defloyauté?  comme  s'il  difoit ,  Vous 
nefçauriez.     AiTeure-toy  Alithie, que  Ronfard 
cft  mcrueilleufement  fubtii,  il  içait  bien  pinfet 
fans  rire.  . 

jilu    Ouy  pour  le  feur:  Queie  feroy'  aile  qu'en 
entendift  bien  fon  difeours  ,  pour  eftreefmeus 

H    ii 


M  DIALOGVE    I. 

chacun  en  fon  deuoir.     Mais  ie  ne  voudroy*  pas 
que  le  tyran  fceuii  qu'il  euft  efcrit  quelque chofc 
de  luy,fous  que  que  efcorce  que  ce  foit:fans  dou- 
te il  le hroir  mourir,  ou  pour  lcmoinsillen  fe- 
roit  defdirepar  force,côme  il  a  fait  efcrire  à  mon- 
fîeur  de  Puybrac  par  viue  crainre,&  auec  la  pro- 
meffe  dVne  abbaye,vneepill:re  en  Latin  à  Stani- 
flaus  Heluidius  Polonois,  pour  donner  couleur  à 
fa  trahifon  du  24.d'Aouft. 
LepoL    Tu  dis  vray J ay  veu  cefte  lettre  dont  tu 
parles,  ie  ne  penfoy'  pas  que  ce  fuftPuybrac  qui 
feuft  faiteûl  nes'eft  osé  nommer  dehonte  lepo- 
ure  homme.  Mon  Dieu,  que  ie  le  regrette  !  il  n'a 
gueres  profite  iufqu'à  prefent,auectousfes  eferits 
enuers  les  Polonoisrtout  le  monde cognoift  def- 
ja  par  trop  la  trahifon  de  celuy, a  la  louange  du- 
quel il  s'efh  efforcé  d'eferirc.     Il  ne  faut  auiour- 
d'huy  que  les  traicts  que  tu  m'as  recité  de  Ron- 
fard,pour  faire  deuiner  que  c'efi,&  de  qui  il  par- 
le^ fi  l'Hiftoriographe  met  en  lumière  ce  qu'il 
en  fçaitjcomme  il  nous  le  vient  de  racompter,  ce- 
la eft  trop  plus  que  fuffifant  pour  mortier  a  tous 
gens  de  bien,  la  preudhommie  des  meurtris, &  la 
fëionnie  des  meurtriers. 

.Jjbi/tJNe  doute  pas  que  ie  ne  le  publie,  auec  tou- 
tes les  circôftances des  tours  qu'ils  ont  ioué  pour 
furprendre  ces poures  gens:les  lettres,les  menées 
plus  fecrettes,  les  larmes  feinéfces,  les  mots  cou- 
verts :  tout  fera  déduit  par  le  menu.  L'arreft  du 
parlement  aulîi  quils  ont  donné  contre  l'Ami 
rai  longtemps  après  fa  mort:&  celuy  contre  Bri 
quemaut&Cauagnes,  le  n'en  oublieray   rien 

Dis* 


D  I  AL  O  G  V  E     I.  n7 

Dieu  aidant. 

VegL  Que  dis-tu  de  l'arreft  contre  l'Amiral,  & 
de  celuy  contre  Briquemaut&Cauagnes? 
Ienet'entens  pas:  y  a- il  quelque  arreft  dônêcoft- 
tr'eux? 
»  L'hift  N'en  feauez  vous  autre  chofe* 
ZVg/.Non. 

Vhtd.    le  vous  diray.  Apres  la  mort  de  PAmi- 
raL&lemaflacrc  fait  furies  Huguenots  dans  Pa- 
ris le  24-d'Aouft  :  le  26.enfuy uant  le  Roy  (  com- 
me ie  vous  a  y  dit)alla  au  palais  de  Paris:  &  làfe-* 
ant ,  aduoua  tout  le  maflàcre  auoir  eftê  fait  par 
fon  aduisB&  propre  mouuemènt,  commandant 
que  Ion  informait  de  la  confpiration  qu'il  auoit 
fait  mettre  à  fus  à  l'Amiral,  auecles  tefmoins  qui 
feroyenttrouuez  les  plus  propres.  Ce  comman- 
dement &  arreft  fait,la  cour  de  Parlement  (après 
auoir  dit  que  le  Roy  auoitbien  &  vertueufement 
fait ,  en  faifant  meurtrir  les  Huguenots)  députa 
commiflaires,  fit  informer  parmi  les  tueurs,  for- 
ma leprocez  aumeurtri5&  pareillemétàBrique- 
maut&  à  Cauagnes  (qui  furent  faits  prifonniers 
en  ces  iours-la  de  maflacre,  &  referuez  pour  fer- 
uir  de  bonne  couuerture  à  quelque  folenelle  exé- 
cution, qu'il  leurfembloit  deuoir  eftre  faite  par 
les  voyes  de  iuftice  ordinaires.)Il  s'éfuyuit  en  fin 
arreft,parlequel(veues  parla  chambre  ordonnée 
parle  Roy  en  temps  de  vacations,les  informa- 
tions faites  après  lamort,interrogatoires,confef- 
fions  8c  dénégations  de  quelques  prifonniersj  ÔC 
les  autres  papiers  qu'ils  voulurët  dire  auoir  Veus^ 
iedi&  Amiral  futdeclaré  auoir eftë crimineux  de 

H    iij 


uS        *      D  I  A  L  O  G  V  E    I. 

lefc  maiefté,perturbateur&  violateur  de  paix,en- 
nemy  de  repos,  tranquillité,  &  feureté  publique: 
chef  principal,  autheur  Se  conducteur  de  ladi&e 
confpiration,  faiâe  contre  le  Roy  &  fon  eftar:  Sa 
mémoire  damnee,ïbn  nom  fupprimé  à  perpétui- 
té. Et  pour  réparation  defdiéts  crimes,  ordonné 
que  le  corps  dudift  Amiral  (  û  trouucr  fe  pou- 
uoit,finon  en  figure)  feroit  prins  par  l'exécuteur 
de  la  haute  iuftice,mené,condui£t  &  traîné  fur  v- 
neclaye,  depuisles  prifons  de  la  conciergerie  du 
Palais,iufques  à  la  place  de  Greue:  Se  illec  pendu 
à  vne  potence  ,  qui  pour  ce  faire  feroit  dreflee  Se 
érigée  deuant  l'hoftcl  de  ville,  &  y  demeureroit 
pendu  l'cfpacede  vingt  &  quatre  heures:  Et  ce 
fai&,feroit  porté  &  pendu  au  gibet  de  Montfau- 
con,au  plus  haut  Se  eminentheu.  Les  enfeignes, 
armes,&:  armoiries  dudi&feu  Amiral,  trainez  à 
queues  de  cheuaux  parles  rues  deParis,&  autres 
ville5,bourgs  &  bourgades  où  elles  feroyéttrou- 
uees  auoirefté  mifes  à  fon  honneur,  &  après  rô- 
pues  Se  brifees  par  l'exécuteur  de  la  h aure  luftice, 
en  figne  d'ignominie  perpétuelle,  en  chacun  lieu 
&carrefoux, ou  Ion  a  accouftumé  faire  cris  & 
proclamations  publiques.  Toutes  les  armoi- 
ries &  pourtrai&ures  dudicifeu  Amiral ,  foiten 
bofle,ou  peindure,  tableaux,  &  autres pourtraits 
en  quelque  lieu  qu'ils  foyent,cafTez,  rafez,  rom- 
pus &  lacerez:  Enioignant  à  tous  iuges  Royaux, 
de  faire  exécuter  chacun  en  fon  reflbrt  pareille  la 
ceration  d'armoiries*&  à  tous  fes  fuiets  du  reflbrt 
de  Paris,de  n'en  garder  ou  retenir  aucunes:  Tous 
les  biens  feudaux  dudi&  feu  Amiral  mouuans  de 

h 


D  I  A  L  O  G  V  E    I.  ii£ 

la  couronne  de  France  ,  reunis  &  incorporez  au 
domaine  d'icelle ,  &  les  autres  fiefs  &  biens  tant 
meubles  qu'immeubles  ,  acquis  &  confifquezau 
Roy  déclarant  les  enfans  de  l'Amiral,  ignobles, 
vilains^roturiers^nfames^indignes  &  incapables 
detefter,ne  tenir  eftats,offices,  dignitez  &  biens 
en  France  :  lefquels ,  fi  aucuns  en  ont,  ladi&e 
chambre  declaroit  acquis  au  Roy  :  Ordonnant 
que  la  maifon  feigneuriale&  chafteldeChaftil- 
lon  fur  Loin,  qui  eftoit  l'habitation  &  principal 
domicile  dudift  Coligny,  enfemble  la  baffe  cour, 
&  tout  ce  qui  dépend  du  principal  manoir,  ferôt 
demolis,rafez,&  abbatus,  &  deffendu  de  iamais 
y  baftir,  ny  édifier:  &  que  les  arbres  plantez  es 
enuirons  de  ladîde maifon  &  chaftel, pour  l'em- 
belliflement  &  décoration  d'icelle ,  feront  coup- 
pez  parle  milieu:  &en  l'aire dudidehafteau,  vn 
pillier  de  pierre  de  taille  érige,  auquel  feroit  mi- 
fe  &  appofee  vne  lame  de  cuy ure,  en  laquelle  fe- 
roit graué &*efcritledi<5fc  arreft:  &quedorefen- 
auant  par  chacun  an  le  24.  iour  d'Aouft,  fero-' 
yen t  faites  prières  publiques  &  procédions  géné- 
rales dans  Paris,  pour  rendre  grâces  à  Dieu  de 
la  punition  de  la  confpiration  faite  contre  le  Roy 
&  fon  eftat.     Le  femblable  &  pareil  arreft  (  ex- 
cepté quant  à  cefte  dernière  claufe,  touchant  le 
demoliflTement  de  la  maifon)fut  dôné  contreBri- 
qu^maut  &  Cauagces.    Si  furent lefdiâ s arrefts 
prononcez  &  exécutez  le  17.  &  29.  d'O&obre, 
1572.  fvn  fu  r  vn  famofmeau  lieu  du  corps  de  l'A- 
n\iral(lequel  auoit  pieçaefté  emporte  de  Motfau- 
con,&  dépendu  par  quelques  vns  qui  l'auoy et  rc^ 

H     iii> 


ut  DIALOGVE    I. 

uerëen  fon  viuant.)Et  fut  l'autre  arreftexccutë 
fiir  lesperfonnes  propres  defdictsBriqucmaut&r 
Cauagnes,  en  la  prefencei  du  Roy  qui  les  voulut 
voir  mourir.-eux  proteftâs  du  tort  qu'on  leur  fai- 
ibit,&  en  demandant  vengeance  à  Dieu. 
JCtgL  le  puis  bien  dire  maintenant  auecDauid, 
parlant  de  la  mefehanceté  des  miniftres  de Saula 
&  de  leur  iniquité  &  iniuftice. 

Entre  vous  confeiilers,qui  eftes 

Liguez&  bandez  contre  moy, 

Dites  vn  peu  en  bonne  foy , 

Eftce  iuftice  que  vous  faites? 

En/ans  d'Adam,vous  meflez-vouSj 

De  faire  la  raifon  à  tous? 
Ainçois  vo&ames  defloyalcs 

Ne  penfent  qu'à  mefchancetë, 

Et  ne  pefez  qu'iniquité, 

En  vos  balances  inégales. 

Car  les  mefehans  dés  qu'ils  font  nez 

Du  Seigneur  font  aliénez. 
jiH.  Lesiugemensde  Dieu  font  grands:  Mais  ic 
veux  bien  dire  en  pafTant  (  fans  entreraux  parti- 
culières occafîôs  decourroux  que  tons  hommes 
donnent  à  Dieu  parleurs  pechez,&  far  tous,ceux 
qui  feauent  la  volonté  du  maiftre  &c  ne  la  font, 
car  cela  eftimmenfe)qu'il  nefe  pounoitfaircqiie 
le  Seigneur  ne  fuft  merueilleufemcntemeii  àire> 
de  ce  que  lesHuguenots(corame  s'ils  enflent  per~ 
<lu  toute  fouuenance  des  bien-faits  de  Dieu,  qui 
feul  les auoitiufqu'àlorsconferuez-.voiretvnt  c?e 
fois  &  par  miracles  tant  extraordinaires  retirez 
d'extrêmes  périls  )  n  auoy ent  les  yeux  ny  l'efpe- 

rafc:e 


DIALOGVE    I.  ui 

rance  d'aucun  repos  ou  félicité ,  que  fur  le  mariage 
du  roy  de  Nauarre  (comme  s'il  euft  cfté  le  fauueur 
de  l'Eglife)  ayans  bien  quelque  peu,  voire  trop  lé- 
gèrement infifté  fur  la  forme ,  mais  fur  la  matière 
nullement. 

Veg!.  Il  eft  certain:  Et  cefte  faute  me  poife  beau- 
coup :  Mais  cependant  i'ay  tant  d'afleurance  de  la 
Joyauté  de  mon  efpoux ,  qu'il  ne  biffera  d'accom- 
plir le  contraâ:  de  noftre  alliance:  ce  qu'il  a  efte,  il 
eft,  &fèraàiamais. 

Alu   Il  faut  tenir  cefte  refolution  ,  Se  s'y  confoler: 
que  Dieu  cft  tout  fage,  tout  boa  ,  tout  puiflant,  & 
ialoux  de  fa  gloire,  &  partant  qu'il  ne  veut  rien 
perdre  du  fien  :  &  qu'eftant  la  mefme  vérité ,  il  né 
defaudra  vn  feul  iota  de  fa  parole  ,  a  fçauoir  de  (es 
promeflfes  enuers  (es  enfans,  &  defes  iugemens 
enuers  fes  ennemis,&  le  temps  eft  près. 
L'egL    Mais  furquoy  eft-ce  ie  vous  prie  que  ces 
mefehans  ont  pris  leur  argument  pour  tcut  raua- 
ger  Se  deftruire,  qu'elle  occafion  en  auoyent-ils? 
car  de  cefte  confpiratiot*  qu'ils  ont  impofee  aux 
mieux,  c  eft  vne  couuerture  fi  fotte  qu'on  y  voit  le 
iourautrauers. 

Ali9  le  ne  fâche  point  qu  ils  ayent  eu  autre  occa- 
fion  de  ce  faire,que  celle  que  Cain  eut  en  tuant  A- 
bel,  celle  d'Herode  en  faifant  meurtrir  les  enfans, 
î-c  tout  pour  enfuyure  les  loix  qui  eftoyentbiea 
au  long  couchées  dans  les  mémoires  qu'on  bailla 
a  l'Amiral  deuant  les  nopees,  que  pleuftàDIeiï 
qu'il  les  euft  creues  ,  &que  quelque  iour  toutle 
refte  des  gen  s  de  bien  y  prenc  garde  pour  euker  à 
leurs  furprife*. 


m  D  I  A  L  O  G  V  E   I. 

Le  pot.  L'hiftoriographe  fçait  bien  les  principaux 
poin&s  fur  lefqucls  la  Royne-mere,  qui  tient  fes 
enfansdans  la  manche,  &  la  France cleflous  Ces 
pieds  ,  auoit  voulu  prendre  fubieét  de  fe  for- 
ger vne  haine  irréconciliable  contre  les  Hugue- 
nots. 

Vhifl.  Pource  qu'il  feroit  trop  long  de  reciter  a 
prefent  tous  les  particuliers  incidens  de  cefte  ma^ 
tiere,ie  remettra  y  à  les  déduire  ailleurs  ample- 
ment: 8c  pour  cefte  heure  vous  diray ,  que  rien  ne 
l'a  tant  piquée  contre  les  Huguenots  >  que  la  pu- 
blication de  fes  lettres  en  pleine  diette  de  Franc- 
fort (en  laprefence  de  l'Empereur  Ferdinand  >  & 
defon  fils  à  prefent  Empereur)  Je  dy  l'or  gin al> 
eferit  &  fignë  de  fa  main,  par  lefquelles  elle  auoit 
fait  prendre  les  armes  au  prince  de  Condé  aux 
premiers  troubles  >  &  dont  par  confequent  il  e- 
ftoit  tout  apparent  >  quelle  auoit  allumé  le  feu  en 
France. 

Et  pour  de  tant  plus  légitimer  fa  vengean- 
ce, elles'eft  voulu  perfuader  ,  qu'autres  que  les 
Huguenots  n'auoyent  publié  fon  impudicitc: 
Et  que  la  réputation  qu'elle  auoit  d'eftre  for- 
cicre  venoit  d'eux  ,  ce  qu'elle  ne  pouuoit  fouf- 
friir  efcouler  de  fa  mémoire  :  mefmement  que 
par  leurs^  eferits  elle  cognoiffbit  bien  ,  qu'il  ne 
tiendroit  à  eux  qu'ils  ne  luy  tiraflent  le  gouuer- 
nement  &  authorité  des  poings  :  Quelle  co- 
gnoiflbit  bien  auflî  ,  que  l'Amiral  n'oublieroit 
iamais  les  tours  qu  elle  luy  auoit  faits  ,  &  par- 
tant le  vray  expédient  de  leur  ofter  (aux  vns  ea 
gênerai  le  moyen  de  luy  mal  faire ,  &  à  l'autre  en 

par- 


D  T  A  L  O  G  V  E    I.  123 

particulier  de  fe  reflentir)  c'efloit  de  tout  exter- 
miner, par  les  voyes  que  nous  auons  touchées  au 
commencement  de  noftre  difeours,  fe  confirmant 
en  cedeffein  par  plufieurs  autres  impreffions,  qui 
d  elle-mefme  &  d  ailleurs  luy  furuenoyent  tous 
les  iours  :  mais  fur  toutes ,  celle  qui  eft  fucceffiuo 
&  à  fa  maifon,  &  à  fa  nation  ,  à  fçauoir ,  de  hayr 
à  mort  ceux  qu'vne  fois  ils  ont  ofFenfez  3  &  qu'il 
ne  fe  faut  reconcilier  à  vn  ennemy  5  que  pour  le 
deftruire. 

Ge  qui  l'irrita  auflî  bien  fort ,  fut  vn  tableau  de 
quatorze  feruiteurs  fecrets  de  la  Royne  ,  entre 
lefquels  le  Peron  tenoit  le  premier  reng  peints  au 
vif  aucc  elfe.  Lequel  le  Cheualier  de  h  Batte- 
refle  fuppofa  vn  iour  (ainfi  que  Ton  m'a  diét)  au 
lieu  d'vn  deflein  de  fa  maifon  d^s  Tuylcries, 
qu'il  trouua  fur  le  lift  de  l'antichambre  de  la  Roy- 
ne, &  lenleua  fubtilement ,  logeant  en  fa  place 
le  tableau  ,  lequel  toft  après  fut  veu  au  grand  re- 
gret de  la  Dame  &  détriment  de  fa  bonne  renom- 
mée. 

Le pol.  Mais  pourquoy  eft-ce  que  laBàtterefle  fit 
ce  tour-là. 

Ubift.  On  m'a  di&  que  ce  fut  par  defpit,&  à  eau- 
fedclaialoufie  qu'il  auoit  conçeu  de  fe  voir  pofl> 
pofe  à  tant  de  vilains  ,  de  voir(di-ie)  qu'il  n'auoit 
peu  eftre  receu  en  mefme  charge  auec  ces  quator- 
ze ,  luy  qui  comme  bon  &  beau  eftalo'n  penfoit 
Taucir  mieux  mérite. 

Cefte  fuppofition  de  tableau  enuenima  fort  la 
Royne  contre  les  Huguenots,  quelle cuydoit  luy 
auoir  ioué  ce  tour. 


:  .  \) 


fi4  DIAlOGVE    l 

Pareillement  elle  s'eft  fort  offenfee de  certaine 
Rithme,  parlant  des  RoynesFredegonde  &  Bru- 
fcehaut,&  delezabel&  Catherine,&  la  monftrant 
cftre  pirequelezabelne  futiamais:  pour  ce  qu'el- 
le a  toufiours  creu  que  ces  bons  offices  luy  eftoy ent 
faits  de  la  part  des  Huguenots  :  le  m'en  vay  te  re- 
citer les  vers, 

Si  France  pure  de  loix, 

Pleine  d'équité  &  droiture, 

A  fouffert  tout  à  la  fois 

Ruine  &  defconfiture 

Parla  RoyneFredegonde 

Maftinant  le  François  mondt 

Auecfon  Landry  infe£t> 

Selle  a efte' en  effed 

Foulée  par  Brunehaut, 

ïezabel  qui  moins  ne  vaut 

Êtfon  eftalon  Gondy 

Qui  de  plein  faulta  bondy 

Plus  haut  que  nul  de  nos  Princes*, 

Pourquoy  parmy  nos  prouinces, 

Maintenant  qu'il  n'y  a  loy 

Ne  couftume  qui  fe  garde, 

Maintenant  qu'il  n'y  a  foy 

Ny  eftats  qui  les  engarde, 

Ne  feront-ils  de  rauage 

D'oppreflion  &  carnage? 

Parle  qui  parler  voudra 

Tant  que  ïezabel  voudra. 

Mais  que  dy-ie  ïezabel, 

Tentens  dire  Catherine 

Qui  la  grand  tour  de  Babel  Confia- 


DIALOGVE    L  ## 

Confufion  &  ruine 
De  la  maifon  de  Valois 
A  bafty  comme  tu  vois 
Aux  quatre  coings  de  la  France* 
Et  qui  eft  mille  fois  pire, 
Ainfï  que  tu  m'orras  dire, 
Que  ne  fut  onc  Iezabel, 
Qiul  foie  vray,  le  fait  eft  teL 

Sympathie  de  la  vie  de  Catherine  &  dôlew* 
bel,  auec  L'antipathie  de  leu£ 
mort. 

S  on  demande  la  conuenanc* 
De  Catherine  &  Iezabel, 
L Vne  ruine  d'Ifrael, 
L'au  tre  ruine  de  la  France: 
Iezabel  maintenoit  l'idole 
Contraire  à  la  faiqâe  parole 
L'autre  maintient  la  Papauté 
Par  trahifon  &  cruauté: 
L'vne  eftoit  de  malice  extrême, 
L'autre  eft  la  malice  mefme: 
Par  IVne  furent  maflacrez 
Les  prohetes  à  Dieufacrez: 
L'autre  en  a  fait  mourir  cent  m$e 
De  ceux  qui  fuyuent  l'Euangile: 
Iezabel  pour  auoir  fon  bien 
Fit  mourir  vn  homme  de  bien: 
L'autre  n'eft  encor'  aflfouuie 
S'elle  n'a  les  biens  &  la  vie: 
En  fin  le  iugement  fut  tel, 
tej chiens  mangèrent  Iezabel» 


•   -AClJ: 


né  D  I  A  L  O  G  V  E     I. 

Par  vue  vengeance  diuinc: 
La  charongne  de  Catherine, 
Sera  différente  en  ce  poinâ:: 
Les  chiens  mefmes  n'en  voudront  point. 
Voila  à  mon  aduis  les  chofes  qui  ont  ainfi  faïc 
enrager  cefte  bonne  dame.  Erpenfes-tu  fi  elle  ne 
fçauoit  u  vray  queRonfardafaicfc  les  autres  vers 
qu  Alif hie  recitoit  tantoft  d'elle  &  de  Ces  enfans, 
qu'elle  ne  creuft  que  ceft  quelque  Huguenot  q.i 
la  gallope  de  la  forte,  quoy  qu'elle  donne  auec  les 
liens  par  trop  d'argument  aux  Papiftcs  de  crier 
aux  armes  contire  eux. 

jilt.  lelecroy  bien  Miis  encore  ne touchez-vous 
point  à  la  vraye  matière  qui  l'a  réduite  à  ces  fu- 
rieufes  idées.  Tenez  pour  certain  ,  que  ceux  qui 
vomiflent  comme  elle ,  le  don  ceiefte  (à  fçauoir  la 
cognoifTance  de  Dieu  en  fon  Fils  lefus  Chrift  qui 
eft  fa  parole)  &  malicieufementfe  bandent  con-  | 
treja  vérité  qu'ils  cognoiflent,  ne  trouuans  aucun 
lieu  de  repentance,  font  tellement  abandonnez  de 
Dieu, qu'ils  entrent  alfement  en  cefte  rage  canine, 
qui  les  fait  mordre  &  deuorer  tout  ce  qu'ils  ren- 
contrent. 

Pbil.  Vous  m'auez  fait  fôuuenir  d'vn  fonnet  qui 
fut  fait  pour  elle  y  a  enuiron  cinq  ans,  fur  ce  fub- 
ie£t,lequel  i'ay  retenu  par  cœur,  &  ie  le  vous  reci- 
teray  prefentément: 

Lors  qu'vn  zèle  baftard,  enfant  de  l'ignorance 
Ton  Henry  furieux  meitoit  à  pourfuyure 
Par  feu ,  fang  &  tourmens ,  ceux  qui  defiroyent 

viure 
En  la  crainte  de  Dieu  fous  fon  obeiflfonçe, 

Lors 


U 


DIALOGVEL  117 

Lors  d'vne  voix  commune  on  bruyoit  en  laFrancc 

Que  (du  monde  caduc  ta  penfee  deliure) 

Des  mains,  des  yeux,  du  cœur,  fans  ceffeau  facrè 

liure 
Tu  recerchoîsde  Dieu  la  vraye  cognoifïancc: 
Mais  ayant  fauouré  par  ton  libre  vefuage* 
L'impérieux  honneur,nay  de  ton  mariage, 
Il  ne  faut  s'eftonncr  (auflî  n'eft-il  effrange) 
Si  Ion  t'afoudain  veu  dcfchoir  de  telle  grâce? 
Car  la  truy  e  a  de  propre  &  tien  t  cela  de  race> 
De  retourner  au  baing  de  fa  première  fange. 
LcpoU   le  vous  laiflfe  à  penfer  de  quel  naturel  peu- 
uent  eftre  (es  enfans,qui  font  nourris  de  fon  laiét, 
&  dreffez  de  fa  maï.Et  en  ceîaremarquezla  lourde 
faute  que  firent  ceux  qui  auoyent  puiffance  d'y 
pouruoir  après  la  mort  du  roy  Henry ,  qui  au  lieu 
de  s'en  faifir  (pour  les  faire  inftituer  en  toutes  ver- 
tus)luy  en  lamcrent  le  gouuernement,pour  en  fai- 
re des  exemplaires  de  toute  defloyaute  &  exécra- 
tion: &  pour  le  comble  de  tout  malheur,  elle  les  * 
faits  inftrumens  de  leur  ruine  ,  deTeftat&deki 
couronne  dont  elle  a  receu  tant  d'honneur. 
Fhi.    Ceft  vne  choie  eftrange,quc  d  ouy  r  les  pro- 
pos que  le  Roy  tient ,  &de  Tendurciflement  que 
Dieu  a  mis  en  luy  :  en  forte  que  fi  Dieu  ne  luy  re- 
tardoit  (çs  malheureux  deffeins,le  fang  de  fon  peu- 
ple regorgeroit  iufques  aux  fommets  des  monta- 
gnes, fi  tant  il  en  pouuoit  refpandre. 
Ali.    Dieupourcertaineftcourroucë,&pour  Tap 
.  paifer,faut  s'humilier deuant  luy,autremët  qu'on 
n'a  fait  par  le  pafle:  &  que  les  difeours  &  iugemet 
kumaiiw  ceden:  aux  fans,  fc  re/ignant  8c  ayanc 


1 


>• 


i±8  DIALOGVE    L 

recours  à  fa  bonté  &  prouidence,  par  prières  con* 
tinuellcs  &  ardentes,  auec  afleurance  qu'il  a  la  vo- 
lonté &  la  puiffance  de  deliurer  les  fiens  quand  il 
jTera  temps. 

jOegL  O  Seigneur,  mets  ce  tyran  en  la  puiflance 
d'vnmefchant,  qui  ne  s'eftudie  qu'à  le  tourmen- 
ter: Que  Satan  foit  toufiours  à  fes  coftez.  Fay  que 
luy  &  fes  bourreaux  confeillers&  fatelîites5foyent 
pat  toute  la  terre  recognus  pour  tels  qu'ils  font. 
Accourcy  leurs  iours,  &c  pouruoy,  ô  Dieu,en  leur 
place ,  de  gens  qui  foy  ent  félon  ton  cœur.     Que 
leurs  enfansfoyent  orphelins,  leurs  iemmçsvef- 
ues  :  Les  leurs  vagabons  &  errans  foyent  dechaf- 
fez  de  leurs  maifons,  cerchans  leur  pain,  fans  que 
pcrfonnes'auife  d'eftendrefa  mifericordefureux. 
L'vfurier  attrape  leurs  biens  ,  &  leftranger  leur 
fubftance.  Leur  pofterité  foit  oftee  du'monde ,  le 
nom,dy  ie,  de  ce  tyran  foit  aboli  de  la  terre.  Que 
l'iniquité  de  fes  pères  foit  continuellement  deuant 
toy ,  &  n'efface  point  les  péchez  de  fa  mère  :  d'au- 
tant que  ^nt  sçn  faut  qu'ils  ayent  eu  fouuenance 
d'aider  lepoureen  fonaduerfîté,  qu'au  contraire 
ils  n'ont  tendu  qu'à  tourmenter  les  perfonnesop- 
preflees ,  lafTees,  chetiues  ,  &  angoilîècs,  iufques  à 
leur  pourchafler  la  mort,  voire  après  la  mort  les 
pourfuyure. 

Jls  ont  aimé  la  mal-encontre, 
Fay  donc,  Seigneur,  qu'ils  la  rencontrent: 
La  bonne-encontre  ils  ont  haye, 
Que  d'eux  bonne-encontre  s  enfuye. 
Soyent  entortillez  de  tous  maux  ainfique  d'vn 
habiUeoient;Mais  aide  moy  monDieu?mon  Roy, 

&par 


DIALOGVE    I.  125^ 

&par  ta  bôcé  fauue  moy  :  Car  Seigneurie  remets 
en  toy  &c  moy  &  mon  affaire,  n  ayant  efperance 
qu'en  ta  bonté,  &c  attendant  ta  iuftice  fur  les  per- 
uers  8c  iniques.  Accompli  ôc  parfay  ton  œuure, 
Seigneur.Mets  en  veue  la  preud'hômie  des  tiens, 
afin  que  leur  innocence  &  bonne  vie  reluife&ap- 
paroiiTe  comme  tu  l'as  promis.  Que  fi(commeil 
peuteftre,  &  toyfeul  le  cognois  Seigneur)  il  y  a 
quelques  vns  de  tes  enfans  méfiez  parmi  ces  def. 
loyaux,commenousauons  iadis  veu  Paultô  vaiC 
feau  efleu  perfècuter  les  tiens  auant  fa  conuerfiô: 
Abbregeles  iours ,  Seigneur,hafte  le  téps  de  leur 
vocation,afin  que  parauentutfè  ils  ne  foyefrt  com- 

{>rins  fous  meimes  iugemensi',  &  periffent  parmi 
es  faux  vieillards  de  Sufanne.  Sufcite  ton  Daniel, 
Seigneur ,  pour  la  iuftification  de  ta  feruante,  &? 
nous  exauce  pour  l'amour  delefus  Chrift  ton  Fils - 
noftre  Seigneur. 
>i/^Adonc  tous  pleins  d'efiouiifance 

Tes  enfans  qu'on  a  opprelfez, 

Voyans  defrompus&caifez 

Les  peruers  par  iufte  vengeance, 

Dedans  le  fang  fe  baigneront 

De  ces  mefchans,&  puis  diront: 
L'innocent  ne  perd  point  la  peine, 

C'eft  vn  poindt  du  tout  arrefté, 

Quoy  que  le  iufte  ait  enduré, 

C'eft  vnechofe  bien  certaine 

Qu'il  eft  vn  Dieu,qui  iuge  îcy, 

Les  bons  &  les  mauuais  auffi, 
Jban.  le  fuis  innocét  de  ce  fang  refpandu  :  Et  pour 
d^-e  ce  qu'il  me  femble  d'vne  telle  peifidie  3c 


i»  ) , 


i?o  DIALOGVE    L 

cruauté  &  d'vn  fi  peruers  iugemenc  :  Apres  auoit 
veu  pieça  (  eôme  aufli  tout  le  monde  a  peu  von) 
iaconféflion  defoy  de  ces  vieux  Luthériens  Frâ- 
cois  qui  aimoyent  mieux  endurer  tous  tourmens 
que  de  rie  quitter  de  la  cognoiiïance  que  le  fain6fc 
Efprit  leur  auoit  donné,de  Dieu  le  Père  en  noftre 
Seigneur  Ieius  Chrift,  laquelle  ils  recognoilfent 
eftre  le  fouuerain  bien  de  l'homme,  le  falut  éter- 
nel ,  Tans  lequel  la  condition  des  hommes  fèroit 
plus  miferable  que  celle  des  belles  brutes  :  Et  a- 
uoir  veu  que  nul  ne  leur  pouuoit  arracher  celle  e- 
Iperance^Que  nulle  tribulation5angoiire,perfecu- 
tton,faim,nudité,coufteau,  ny  feu,  ne  les  pouuoit 
feparer  de  l'amour  de  Chrift ,  quoy  qu'ils  fullent 
pour  celle  feule  occadoh  tous  les  iour  tuez ,  re- 
putez  comme  brebis  de  la  boucherie,  voire  fans 
comparaifon  plus  rudement  traitez  -.eftans  iour- 
îiellement  bruslez  tous  vifs  à  petit  feu,  &  leurs  lâ- 
gues  couppees ,  pour  les  garder  de  donner  gloire 
à  Dieudeuât  le  peuple ,  eftans  en  tout  &  par  tout 
pour  le  dire  en  vn  mot,maftinez  en  leur  honneur, 
vie  &  biens ,  comme  les  plus  deteftables  héréti- 
ques qui  furent  onques  ,  &  déclarez  criminels  de 
leze  maiefté  diuine  &  humaine,  ainfi  que  plus  à 
plein  appert  tant  par  les  procès,  procédures  &  ar~ 
refts  fur  ce  faits,referuez  iufques  à  maintenât  rie- 
te  les  greffes  des  Parlemens,&  àes  autres  iuges  de 
la  France ,  que  par  les  acles  8c  confelîion  de  foy 
d*vn  grand  nombre  d'eux  rédigez  par  eicritc  sil- 
ures des  martyrs  &  tefmoins  de  la  vérité. 

Atioir  veuauffi  que  pour  vn  de  ces  Luthériens 
tsja'on  brasiak,Ytt  grand  nombre  d'hQmuies,fem« 

mes 


DIALOGVEI.  iji 

nies  &  enfans  garnis  de  meime  fby  &  efperance* 
en  eftoit  fufeice  îournellement:  tellement  que  les 
cendres  de  leurs  corps  brusiez  Scieur  fang  reïpan* 
du,fembloit  ieruir  à  veue  d'oeil  de  iemence  à  TE- 
gliie  :  Et  cjue  nonobltant  cela,  on  ne  laiifoit  pas 
de  touiiours  brasier  iniques  à  s'en  prendre  a  la 
Sain&e  Efcriture^  au  vieil  6c  nouueau  Teuament, 
qu'on  n'auoit  pas  honte  de  brusler  s'il  eltoit  trou- 
ué  eferit  en  langage  que  le  peuple  peuit  entédre, 
penfans  arracher  par  ce  moyen  a  aucuns  d'eux  les 
armes  du  poing^le  bouclier  de  leur  foy  ôde  heau- 
me de  leur  lalut  :  &  aux  autres  ?  en  çmpeicher  di* 
tout  la  cognoilfance. 

Veu  pareillement  la  confeflion  de  leur  foy, 
que  le  prince  de  Condé  ayant  compaflîoîi  d'eux, 
pour  les  tourméns  qu'on  leur  donnoit  ik  les  blaC 
mes  qu'on  leur  meteoit  à  lus  ,  voulut  prefenter  en 
elerit  au  Roy  François  lecond  à  Amboyfe,afin 
qu'elle  fuit  examinée  de  gensdo&es  parlaiain- 
<âeEfcriture3&:  que  la  rigueur  des  feux  qu'on  allu 
moit  iournellementcontr'euxfuitmoderee  &fai- 
te  cefler.   . 

Veuaufîi  la  confeflion  dé  foy  que.  les  Hugues 
nots  prefenterent  au  Roy  Charles  9.  au  colloque 
de  Poilly ,  laquelle  fut  dilputee  &  maintenue  pur 
bliquement  par  lesminiitres  dufain£t£uangile, 
contre  les  Cardinaux>Eueiques,&  Doûeurs  de  la 
Papauté,en  laprefence  dudid  Charles  ,8c  fa  me^ 
re,fes  treres,des  Piinces  &  Seigneurs  de  fon  con- 
feil,laquelle  fut  traduite  &:  imprimée  en  pluneurs 
lagues,&r  qui  ett  entre  les  mains  de  tous  ceux  qui 
la  veulent  voir ,  conforme  on  tout  &  par  toutV 

I    * 


S 


la  *pasaale  de  Dieu ,  conte*m«e  au  TÏeil  &  xkoaueaa 
Teâament^'&^Q  fymboîe  des  Âpoflres, 

Âooârwa  auïfi  T£(3ïâ:faittoftapï€scecollo- 
qœe  dePoïïïy  au  mois  de  ïanuier  en  lan  rçfiLpar 
Oiaiîes?du  confeil  dc£nnere  ?  de  tous  les  Princes 
^Seigneurs  de  fon  confeil,&  d? vn  grand  nombre 
deFrefidents  &  Confeillers  de  toute  la  France, 
<qeapour.ee  furent  aifembler:  par  lequel  Edi&les 
ftEX&:recerdkes  cotre  ces  poures  gens  furet  cet 
ièzçïeux  conscience  delailfee  en  liberté  (  félon  la 
coriFefEondeïeoxfby)  à  eux  permis  de  faire  prei- 
ciier  ÏEuangiîe Scadniiniîirer  les  Sacremensen 
iems  affemmees^èsfaiixboargs  des  villes  de  Pran- 
ce^par  leiirsMiniûxesà  ce^ppellez.>ordonnez,&: 
dSess  5  ccoromepîas  à  pleines  patentes  fur  ce  fai- 
^s(quVn  chacun  a  peu  voir)eft  eferit  &  contenir 

ConSderëaoijSîïenaaiïàcre  fait  à  Yafly contre 
IateneardeceÛ:Edi&  fur  lesHt^uenotsyïouyll 
Ibis  en  paix  du  bénéfice diceluy: Larequefte  que 
le  duc  de  G ujrle*  3  eCcmneftablé^  &  le  Mareichal 
fàïniâ:  André  prefenterét  peu  de  temps  après  (les 
^rmescaii^p-oin^au  Roy  Charles^  tendant  à  exter- 
tiïiner  cefte  jrekgïon^à^  -Se  ceux  'quienfaifoyent 
lyrdfefEandesIettres'qEela  Royne,mere  du  Roy, 
en  ces^eiitrEiaïtesireicriuit  de  ià  main  au  feu  prin- 
ce de  Condé ,  luy  commandant  de  s  armer  &  fat 
sre  germer  le  plus  d'hSmes  qu'il poarroitpour  .$op 
p©£e*r  aux  deireins^de  ces  trois,  :&  4e  iearsadîie- 
srans .,  qui  tenoyem  l'enfant  Se  la  mère  captifs:  Le 
fecours  quelaRoyne iFÂnglexerre  &lesprince$ 
^'Allemagne  donnèrent  iorsaux  Huguenots^  & 
Hgsut  <ce  ^aa/«ï  eft  ^enfuîqy  iuT^aes  m  mois  de 

Ma^ 
t  I 


DIALOGUE    L  ij$ 

Marsî^z.  Veu  Se  ccmfîcter£  aufiî  ITïdi&ck:  pa- 
cification alors  Élit,  canfirmatijF deeekiy  delan- 
oier,Ieur  permettant  outre  plus?  qulls  peufïènta- 
uoir  l'exercice  de  leur  religion  dis  quelques  viL 
les  :  Les  reftri&ions  &:  viaîemens  dudiet  Ediâ:  de 
Mars  laites  en  après  par  le  Roy  &  fon  eonfeiî* 
fous  titre  de  déclaration  de  Hidiâfc:  Les  menées 
faites  durant  cinq  ans  par  la  mère  de  Charles,  les 
Lorrains,  &  autres  de  leur  {auront  Ljobeifi&nee 
des  Huguenots  :  La  creance.nourriture ■&  leçon* 
que  ta  mete  a  donné  &rait  donner  ce  temps-pen- 
dant à  fes  encans  :  L'entreueue  Se parlemét  de  ïa 
rnere^de  fà  £èu  fille  d'Elpagne,  &'  du  duc  dàÀïbe  à 
Bayonnejeur  délibération  &  promelîes  :  Les  le- 
uees  de  Suyites  feites  pat  Charles  en  F'àrïij&j*. 
Lepeu  de  compte  qu'il  tenokdes ptainôes&re- 
monftrances  des  Huguenots^  qubn  tuait  &  oie-, 
crageait  en  beaitcoup d'endroits,  delà  FranceiLa 
guerre  ouuerte  pour  les  exterminer  :  Le  fecour* 
que  les  princes  d'Allemagne  Proteûans ïenreH~ 
uoyerent,  tous  îa  conduite  du  dueTeanCàiïmirr 
Ce  qui  s'efë  paiïe  en  cefte  guerre-là  t  U!Eêï£&  Sut 
&  publie  pour  îa  pacifier  au  mois:  de  Mars  iJiSSL 
La  rupture  de  ceft  edi£t  toftr aptes  êtitepar  Char- 
les &  {èsforces-Xaiïiittedu  Prince  de  Go&iixd& 
plufieurs; aiîtr es  Huguenots  ,  Sie.dk  leurs  femilles^ 
^ii  faillir  enta  eflre^attrapez:  dans  leurs  maifôns 
ptr  les  mfra&euis  des  EdàSfaL  de  la  paix  &  foy  pir- 
cliquet.  Le  (ècoors  que  ïe  duc  de  Deux-pots  pour 
le  commun  lien  de  reTigi*>  dona  aux  Huggenacn:. 
Les  batailles  (Jcwinees,  tm  5£>ju£ês  ces guerres-là?,* 
fiiAcpakmfintlab^îilic  dk Jfcama^.aiî  le  griiics; 

I    & 


X 


f?4  DIALOG  VE    I. 

de  Condé  fut  fait  prifonnier  ,  &:  puis  tuédefang 
froid,  par  commandement  du  duc  d*Aniou:La. 
charge  de  l'armée  des  Huguenots  par  eux  remife 
(après  la  mort  du  Prince  de  Côdélentre  les  mains 
de  l'Amiral ,  fous  l'authorité  des  ieunes  Princes 
de  Nauarre  &  de  Condé.  L'Edi&  de  pacification 
de  ces  troubles  fait  par  Charles  &c  fon  confcil ,  a- 
uec  toutes  les  fblemnitez  requifes  le  il.  iour 
d'Aouft  IS70.  Les  promefTes  &:  iuremeus  folénels 
faits  par  Charles  ,  les  Seigneurs  de  ion  confeil, 
tous  les  parlemens,gouuerneurs  &  miniftresde 
la  iuftice  de  France ,  de  le  garder  inuiolablement 
&  à  iamais:  Les  outrages,  violences ,  &  iniuftices 
faites  prefque  par  toute  la  Frâce  aux  Huguenots, 
durant  deux  ans  depuis  ledid  Edi£k  :  Le  femblant 
que  Charles  faifoit  de  vouloir  faire  chaftier  les 
ïeditieux  &c  perturbateurs  de  paix &c repos:  Les 
menées  que  luy  &  fa  mère  ont  fait ,  pour  faire  ve- 
nir à  leur  cour  la  royne  de  Nauarre  ,  fon  fils ,  fesr 
nepueux,  l'Amiral,  &  autres  feigneurs  &  gentils- 
hommes Huguenots  :  Les  nopces  du  Roy  de  Na-> 
uarreauec  Marguerite  fœur  de  Charles  :  La  blet 
fure  de  l'Amiral  faite  le  dernier  iour  des  deux  ans 
après  la  paix  dernière  :  Le  meurtre  d'iceluy  Ami- 
ral,&  de  tant  de  feigneurs  gentil s-hommes,&:  au- 
tres,tanthomfnes,femmes,que  petits  enfans  Hu- 
guenots ,  mafïacrez  inhumainement  dans  Paris, 
le  Dimanche  14»  iour  d'Aouft  1^72.  &  autres 
ioursenfuyuans:  les  cruels  mafïacf  es ,  violences, 
8c  çauifïemens  faits  en  plufîeurs  villes  Se  endroits 
de  la  France,&  ceux  qu'on  fait  iournellement,fur 
fa  côfcience,honneur,vie  &  biés  des  Huguenots: 

les 


( 


;t<^ 


D  I  A  L  O  G  V  E    I.  i35 

les  armées  &  forces  que  Charles  aflemble  ,  pour 
en  exterminer  la  mémoire  defîus  la  terre. 

Veu  pareillement  Tarreft  donné  par  Charles 
&  par  fon  parlement  de  Paris ,  contre  l'Amiral: 
Farreft  contre  Briquemaut  &Cauagnes,&  tout  ce 
qui  feit  à  voir  :  ayans  ouy  fur  beaucoup  d'autres 
particularisez  THiftoriographe  ,  le  Politique  ,  &c 
plu/ieurs  autres  tefmoins  dignes  de  foy.&iur  tout 
cela,  efeouté  les  plain&es,  requçftes  ,  &c  prières 
treshumbles  de  l'Eglife ,  laquelle  nous  fçauons  a- 
uoir  toujours  auparauantprié  bien  &  affe&uçu- 
fèment  pour  la  conuerfion  de  les  ennemis,confer 
uation  &  accroiffement  de  leur  eftat  &grandeur, 
pendant  qu'elle  y  a  veu  quelque  efperâce  d'amé- 
dement.  Le  tout  bien  con/ideré.  Nous  auons  dit 
&  dilbns,  que  les  Luthériens  &  Huguenots  de  la 
France,n'ont  tenu3comme  ils  ne  tiennent,  aucun 
erreur  ne  propolition  faulïe  en  matière  de  la  foy 
de  religion:  ains  tiennent  la  pure,  vraye,&  fàin&e 
do&rine  Chreftienne,  que  la  vraye  Eglife  catho- 
lique (  de  laquelle  Iefus  Chrift  eft  le  chef)  a  tenu 
ôteonfeifé,  tient  Se  confeife,auec  tous  les  fain&s 
martyrs  qui  font  morts  pouç  la  feeller  de  leur 
fang  :  la  mefme  (  a  qui  bien  l'entend)  que  les  Egli- 
les  d'Allemagne^d'Angleterre,  d'Efcolïe,  de  Sue- 
de,de  Dannemarc ,  de  Noruege  ,  de  Suyiïe,  Se 
tous  autres  esleus  &c  enfans  de  Dieu  tiennent  & 
confelfent,ayans  enfemble  mefmes  marques  &fa 
cremens,ainfi  qu'il  appert  fuffifàmmét  à  tout  ho- 
jne,qui  fans  paiïion,pour  feulement  donner  gloi- 
re à  Dieu,  y  regardera  de  près.     Qu'ils  pnt  pnifë 
Se  tir<J  ceftç  do&rine  des  faindes  Efcrittties  da 

1    iiii 


î36  DIALOGVE    I. 

vieil  &  nouueau  Teftament ,  lequel  les  ennemis 
deDieuonttafché  ^tafchétiournellemét  (mais 
en  vain  )  d'abolir  &  efteindre  :  Ayant  efté  arrefté 
au  confeil  éternel  de  Dieu,  que  les  cieux  &c  la  ter- 
re pafferont,mais  faparole  demeurera  éternelle- 
ment, quelque  periecution  que  les  ennemis  de 
Dieu,  en  haine  de  la  vérité  ,  dreffentàl'encontre 
de  ceux  qui  en  font  profefliô,  lefquels  plus  on  les 
preffera ,  plus  ils  croiftront ,  comme  vn  Ifrael  en 
Egypte:  &  au  contraire,  Toute  plante  que  le  Pè- 
re n'a  plantee,toute  feuiFe  doctrme,&:ceux  qui  la 
maintienent  &fauorifent,feront  arrachez  de  dei~ 
fus  la  terre.  Partant  font  exhortez  tous  enfans  de 
Dieu ,  de  conftamment  perieuerer ,  &  continuer 
en  mefme  foy  &:  efperance  iufqu'au  dernier  fou- 
ipir  de  leur  vie  ,en  adiouftant  autant  que  faire  fe 

f)ourra  à  ces  deux,la  charité  pour  compagne,fan$ 
aquelle  la  foy  eftincognue  &  morte. 

Ce  faifant  qu'ils  ne  doutent  nullement,  quoy 
qu'il  leur  auiene  de  finiftre  en  cefte  vie,que  lePe- 
re  celefte  ne  les  face  participas  enl'autre,des  cho 
fçs  que  l'œil  ne  fçauroit  voir,  l'oreille  ne  f  çauroit 
ouyr ,  tk  l'entendement  de  l'homme  ne  pourroit 
eomprend.re,que  Dieu  a  préparées  deuant  la  con- 
ftitution  du  monde  à  ceux  qui  l'aiment  &  le  crai- 
gnent :  là  où  au  contraire,  les  iniques,infideles& 
defloyaux,ferôt logez  ésprifons  perpétuelles,  où 
il  y  aura  ténèbres,  grincement  de  dents,&  peines 
(pour  le  dire  en  vn  mot  )  infinies  :  lors  qu'ils  di- 
ront ,  Ne  font-ce  point  ceux-là  defquels  la  vie 
nous  ferohloit  tant  infame,&leur  fin  tât  malheu- 
reufe  ?  Nous  infenifcz  !  He,  comment  font-ils  lo- 
gez 


DIALOGVEI.  j37 

«ez  en  telle  çloire*  conime  Içur  eft  efcheue  leur 

portion  parmi  les  Sain£ts? 

Quant  aux  arrefts  de  Charles  &  de  fon  parle- 
ment de  Par ;is,dônez  cotre  l'Amiral,  Briquemaut 
Se  Cauagnes,nous  les  auons  déclarez  &  declarôs 
iniquement,iniuftement,&  defloyalement  fàits& 
donnez,&  fur  fauifes,  defloyaies  Se  impudétes  ca- 
lomnies ,  lefquelles  les  peruers  ont  accouftumé 
de  prendre  pour  prétexte  de  leurs  cruautez,  ainfi 
qu'il  appert  euidemmét  en  vn  feul  exemple  pour 
tousrfçauoir  eft,en  la  mort  cruelle  &c  ignominieu 
le  que  les  Preftres  de  la  Loy3les  Scribes  Se  Phari- 
siens, voire  le  grâd  Sacrificateur  mefiiîe,&  le  peu- 
ple de  lerufalé,  ont  faitfouffrir  à  noftre  Seigneur 
Iefus  Chrift  autheur  de  vie,  le  pendât  entre  deux 
larrons  en  croix,lui  impofant  qu'il  eftoit  vn  fedu- 
<Steur  &:  perturbateur  d'eftat ,  &  qu'il  fè  vouloit 
faire  Roy ,  quoy  qu'il  marchaft  en  toute  manfue- 
tude&debonnairetéjfaifàrrt  au  bénéfice  de  lana^ 
tion  des  luifs  des  continuels  miracles  deuât  leurs 
yeux3&  n'eftant  venu  que  pour  leur  conuerfion& 
falut.    Or  le  difciplen'eft  paspar  defïuslemai^ 
ftre,s'ils  l'ont  perfecuté,auiii  vous  perfecuteront- 
ils.Au  refte,  entant  que  touche  cefteperfecution 
(du  mois  d'Aouft  &  depuis  en  çà,faite  fur  l'Ami- 
ral Se  fur  les  autres  fidèles  )  nous  auons  dit  Se  di- 
fons,que  c'eftla  plus  horrible,  la  plus  effrange  Se 
deteftableconfpiratiô,  la  trahifon  la  plus  poïtrô- 

nemétmenee,ladcfloyautéproicctee  déplus  loin 
fk  lemalfacre  le  plus  barbare,  qui  ait  eftéouy 
des  que  Cain  en  trahifon  tua  fon  frère  A  bel  le  iu- 
fte  îufques  à  maintenant.  Et  ne  fçachant  trouuev 


*3«  DlALOGVEL 

nom  propre  &  conuenable  à  Charles,  à  fa  mère, 
fon  frere,à  fes  confeillers,fauteurs,iannilfaires,S£ 
autres  feruants  :  Nous  difons  pour  maintenant 
(en  attendant  qu'ayons  rencontré  des  termes  af 
fez  fignificatifs  pour  exprimer  le  fait)  qu'ils  ont 
effacé  la  gloire  de  tous  les  tyrans  les  plus  horri- 
bles :  &c  des  traiftres  les  plus  félons  qui  ont  efté, 
font,&:  feront  à  iamais,comme  tels  les  auons  ban* 
ni&bannilfonsàiamais  eux  Se  toute  leur  polie- 
rité,de  toute  lafocieté  humaine.  Ordonnant  que 
d«'orefenauant  fera  faite  tous  les  vingtquatriefmes 
fours  des  mois  de  l'an,memoire  folennelle  (  en  e- 
xecration  de  leur  abomination)  du maffacre  fait 
le  24.  d'Aouft  &  autres  ioursenfuyuans,  furies 
JEglifes  Françoifes ,  vrais  membres  de  l'Eglife  ca- 
tholique,de  laquelle  ces  tyrans  fe  vantent  en  vain 
n'en  tenâs  ny  marque  ny  enfeigne,&  n'ayâs  pour 
toute  religion,que  leblafpheme  en  la  bouche,  8c 
l'athéisme  enraciné  en  leur  cœur. 

QJ^E  ledid iour  dumalfacre  î^d'Aouft  fera 
à  iamais  nommé  ,  La  Iournee  de  la  Trahifon ,  Et 
le  Roy  (comme  pluiîeurs  de  Ces  predecelfeurs  ont 
efté  furnommez  l'vn  débonnaire,  l'autre  père  du 
peuple  &c.)fera  appelle  Charles  le  Traiftre,&  au- 
ra pour  blafon  par  l'anagramme  de  fon  nom* 
Chaiïêur  Déloyal. 

Et  foifant  droit  fur  larequefte  &  prière  delà* 
di&eEglife,  touchant  Charles,  fon  parlement^ 
autres  mancipes  de  fa  tyrannie,nous  ofons  hardi- 
ment aifeurer,que  ladi&e  requefte,&  toute  autre 
qu'elle  a  fait  &  fera,  fera  exaucee,pour  l'amotjr  de 
sô  chef  le  Fils  de  Dieu,  lequel  ne  pour&yura  pas 

moins, 


DIALOGVE    I.  139 

moins  ceft  outrage  ,  que  s'il  eftoit  fait  à  fa  propre 
perfonne  :  ayant  vne  rois  déclaré  ,  que  qui  la  torw 
che,  touche  la  prunelle  de  fon  œil.  Partant  eft  enr 
iointàPEglife ,  &  à  tous  fes  membres  furuiuans, 
d'attendre  en  toute  patience  l'aduenemct  du  Sei- 
gneur, Ayans  fouuenanceque  Ierufalem,  après  le 
meurtre  fait  en  la perfône  de  noftre  Seigneur  Ie- 
fus  Chrift  (  d'autant  que  la  végeance  tardoit  à  ve- 
nir,cuidantçftreefchappee&à  deliure)  fe  fentit 
rafer  iufques  aux  fondemens,  &  vit  difllper  &  de- 
ftruire  fà  nation  quarante  ans  après ,  par  l'armée 
desRomains,defquelsneantmoins  (en  mettant  à 
mort  Iefus  Chrift)ils  fembloyent  pourchafTer  l'a- 
mitié &  la  bonne  grâce. Qu^ils  le  iouuienent  aulïï 
que  le  premier  monde  moqueur  &  proph^ne ,  a- 
presauoir  mefprifé  par  Telpace  déplus  de  cent 
ans  les  admonitions  de  ce  bon  patriarche  Noé, 
fut  iubrpergé,lors qu'il  y  penfoit  le  moinsrquand 
TEglife  de  Dieu  (laquelle  toute  confiftoit  lors  en 
hui&perfonnes)  fut  garantie  Srconferuee,  au  mi- 
lieu des  flots  &  des  vagues.  Qu'Achab  &  Iezabel 
fa  femme>apres  auoir  quelque  téps  régné  en  per- 
fecutant  l'Eglife  ,  furet  deftruits,  eux  &  toute  leur 
race,par  Iehu,que  Dieu  fufcitaà  ceft  effet  :  &  d*v^ 
ne  infinité  d'autres  exemples,  par  lefquels  on  voit 
à  l'oeil  que  le  Seignenr  après  auoir  fouetté  Ces  en- 
fuis, iette  les  verges  au  feu.  Et  pource  que(com- 
mêle  peuuétcônderer  toutesperibnnesquiont 
quelque  fentiment ,  folide  iugement  &  bon  di£ 
cours)  la  ligue  du  Pape ,  du  Roy  d'Efpagne  ,  &rdô 
tous  les  catholiques  Romains  ,&  la  particulière 
intelligence  qui  eft  entre  l'Empereur  &fes  deux 


1 


"••«*  BIALOGYE    L 

gécîres  Ro*s,ne  tendët  qu'à  exterminer  totwxenx 
qui  fefont  retirez  de  l'obeifïance  de  l'Eglife  Ro~ 
maine:  S'il  eft  ainfi  que  lefus  Chriftn'aquvne 
Eglifè,dontlapîufpart  desÀlIemagnes,  d'Angle- 
terre>d,Eicalïe5DannemarcJSiTede,Noruege5Po- 
Ibgne^  Suyfle,  &  généralement  tous  ceux  qui  font 
vrayeprofeffiondePEuangile  par  toute  la  terre,, 
font îes  membres  :  s'il  eft  ainfîjdy-ie^quils fbyent 
sous  frères  en  vn  mefme  efprit ,  tous  d*vn  corps, 
«embresTvn  de  l'autre,  félon  l'intention  du  Ser- 
gMeur,qui  diftribue  vne  me  fine  vie  à  tous  les  1er- 
akeurs  d'vn  maiftre,  fuiets  &  fbldats  d'vn  Roy  Se 
Capitaine  lefus  Chrift,  qui  n'a  point  faitdediâe- 
Bence  ou  diftinâion  desnations  en  la  communi- 
cation de  fon  falut  éternel.  Qu'ils  font  enfembte 
h.  maifon  da  Seigneur,  édifiée  fur  le  fondement 
des  Prophètes  &  Àpoftres,  en  vn  temple  fainétv 
duquel  lefus  Chrift  eft  la  maiftrelïe  pierre  da 
coing  :  Et  fi  derechef  il  eft  ainfi,  que  les  bras  Jes. 
irtains ,  les  ïambes,,  &c  les  pieds  d'vn  mefme  corps 
dojaiemr  feruice  au  chef,  8c  particulier ementje- 
cours  le*  vos  eux  autres^Qure  les  Princes^rincef- 
fts3&:  Potétats  qu  if  a  coftkuez:  fur  les  pays  ci  def~ 
hs  nommer  ,  qui  fç  difen  t  de  PEglife  Cikeftiéne,. 
*mfent  de  s'employer  tous  a  à  côpofer  dfvn  coftè 
les  differens  qu'en  particuper  les;  vns;  £çux  ont  a~ 
trec  les  autres  ^  Se  d  autre  part,  a  tr  aider '  ensr'eux: 
tom  chaudeai^nc^&ns  marcliartder  a  qui  comen- 
*era,à  recçrcîier  tes  autres,  careek  neft  point  de, 
I^Efprit  de  Dieu)  &  par  bon-ne  négociation  %vn<z 
îigue  générale^  d'eux,  leurs  fuiets,&:  pays  pour  fis 
kïaMenk  les  w~s  tes  mm&s  i£  s;  ofpofec  aux  entre- 


BIÀLO  G VI    L 

|jTife$  <îe  I* Amechrifl:  &  les  fuppo&s  :  &  fc  reflet 
tir  autrement  que  parle  paifë?des  outragesiàitsâ 
leursireres  àl'occafioia  de  la  religion^quekpe  au- 
tre prétexte  ^a'onypuifTeauoir  donné  9  Rec©*» 
gnomans  (  auec  vfage  relatif  )  que  Dieu  ne  les* 
couronnez^ny  conitituez  fur  les  autres&  (qui  plus 
cft)  receus  en  fon  Eglifefrpour  leurs  beaux  yeu^, 
ny  pour  les  entretenir  oifèux^gras  &en  bon  point* 
mais  pour  feruir  à  fa  gloire,  &  au  foulagement  de 
leurs  frères  (  ie  ne  dy  pas  félon  la  chair  )  Ne  dou~ 
tans  nullement  que  Dieu  ne  benitre,fortifie:>&  ré- 
de  ftableyla  ligue  qui  aura  vn  tel  fondement:&  en 
ceûe  aireurance^employent  leurs  Forc€s&:  raoy&s 
à  maintenir  l'Euangile  &  tous  ceux  quïenfoitt 
profeiHon-,  contre  Ta  rage  de  Satan  &  les  liens: 
&fans  tarder  ciy  perdre  temps  >  confiderans  let 
langueurs  &  miferes  extrêmes  dont  font  pour- 
fuyuis  ceux  qui  font  fous  la  tyrannie  de  fAnte- 
chrift  &  fos  enikns.   Et  s'il  jenadefiaueuglei 
par  f  eniorceliement  du.monde ,  qui  ne  yueiUent 
en  cendre  à  ce ûe  lïgue9  le  leur  annonce  au  nom  d* 
Dien^quilsnefçaiiroyent  par  leurs  fubterfu^e* 
charnels  &  prudences  mandaines^euiter  vn  afpre 
&  horrible  fentimét  desiugemésde  Dieu  (lequel 
n  axié  de  cômû  auec  la  chair  &  leiâng,  &c  ne  veu$ 
point  que  ceux  qui  mettent  la  main  à  la  charru« 
regardent  derrière  eux)  &moins«audec  leurs  fubti- 
Utez  &c  aftuces  aux  affaires  d'eftat,  euiter  ce  que 
leat  braifela  ligtre  côtraire, de  laquelle  ils  ne  peu- 
[  net  ignorer  le  but  3&  lahaine  côceuë  côtr  eux:&: 
[  etifin/uir  qullsnecôparoiirent  deuant  k  grand 
ta^deuantle quelles  niaxitncs  de  Madiiauelii; 


k 


t+z  DIALOGTE   L 

jiy  de  Ces  fembkbles  ou  difciples,n'ôt  aucàne  Va* 
leur.  Que  pour  les  defaillansjes  autres  ne  laiifent 
à  la  foire  :  &  fi  du  tout  elle  ne  fe  peut  ,  ceux  auC 
quels  Dieu  aura  referué  la  plutf  faine  volôté  &c  zè- 
le, s'employent  autant  que  leurs  moyens  fe  pour- 
ront eftédre,à  donner  tefmoignage  de  leur  pieté: 
fachans  que  (  fans  ronipre  la  liaiion  de  ce  bafti- 
mentdel'£glife,fansofr*enferla  fymmetrie  de  ce 
corps  efleu  &c  précieux ,  fans  en  fomme  commet- 
tre vne  horrible  lafeheté  )  ils  ne  peuuent  différer 
$e  donner  à  leurs  frères ,  lefecours  qu'ils  vou- 
droyét  en  pareil  cas  leur  eftre  doné.Et  û  le  cômâ- 
dement  qui  leur  eft  fait  d'aiïifter  principalement 
aux  domeftiques  de  la  foy,&:  les  exemples  des  an- 
ciens^ de  ceux  qui  en  moindre  n'eceflité  ont  fe- 
couruaux  guerres  paifees  les  fidèles  de  la  France, 
ne  les  efmeuuenr.qu'ils  fe  fouuiennent  des  mena- 
ces qui  font  faites  en  l'Efcriture,  contre  les  froids 
&  contre  les  tiedes.  Qui  fera  l'oreille  fouf  de  à  la 
clameur  du  poure^dit  l'Efcriture) il  criera  au  iour 
de  la  tribulation ,  &c  ne  fera  point  exaucé.  Allez 
(dira  ce  grand  Roy  au  dernier  iour)  maudits  de 
Pieu  mon  Pere,au  feu  éternel  qui  vous  eft  prépa- 
ré :  l'ay  eu  fbif,  i'au  eu  fainv'ay  efté  nud,vous  ne 
m'auez  point  foulage,  &c.  Qu'ils  fâchent,  qu'ou- 
tre la  ruine  qu'ils  en  peuuent  receuoir  en  leurs  e« 
ftats  Se  en  leurs  maifons  priuees ,  le  Seigneur  leur 
redemandera  tout  le  fang  de  leurs  frères  qui  aura 
efté  refpandu  deuant  leurs  yeux,  fiute  d'aide  &c  de 
fecours,  par  leur  nonchallance,  dés  l'heure  qu'ils 
ontfceuî'afflidtion  de  leurs  frères, y  ont  peu  re- 
médier &c  ne  l'ont  pas  fait. 

Quant 


DIALOGVEL  14$ 

Qjiant  aux  fidèles  François  furuiuâs,  ftous  leur 
auons  eftabli  &c  eftabliffons  par  le  prefent  arreft 
&  iugement,les  loixôc  ordonnances  politiques 
quisenfaiuent, 

1  Premièrement,  quecoituiie  les  Niniuites  à 
la  voix  de  Ionas,  les  fidèles  aufïï  à  la  voix  de  Dieu 
courroucé  ^parlant  par  fes  ferukeurs  ,&fes  ver- 
bes &  menaces ,  publient  &obferuent  eftroite- 
ment  &  fans  hypocrifie  3  par  autant  de  iours  que 
lïglife  auifera,  en  chacune  cité  ou  ville,  où  Dieu 
ksaura  retirez,  vn  faind  &c  ehreftien  ieufne ,  qui 
férue  à  les  humilier,abbatre  &  matter  la  chair,  & 
eleuer  l'efprit  à  Dieu* 

2  Que  par  prières  publiques  &  trefàrdentes 
auec  vn  continuel  amendemét  de  vie,du  plus  grâd 
iufquesauplus  petit,  ilsfacent  (comme  de  fiou- 
ueau(ainiî  qu'au  temps  de  Iofias,paix  &  alliance 
auec  ce  grand  Père  de  famille  irrité  pour  leurs 
pechez:&fur  ce  l'vn  auec  l'autre  conioints  par 
vraye  foy  ÔC  charité,ils  annoncent  la  mort  du  Sei» 
gneur,celehrans  fa  mémoire  en  Tactiô  de  la  fain* 

c   fte&fàcreeCene. 

3  Que  cela  fait,en  chacune  ville  eftans  afïèm* 
blez  en  lieu  public,  ils  iurent  pour  eux  &:  leur  po~ 
fteiité ,  d'accomplir  inuiolablement  les  loix  qui, 
s'enfuyuentjà  fçauoir: 

4  Qu'en  attendant  qu'il  plaile  à  Dieu  (  qui  a 
les  coeurs  des  Rois  en  fa  main  )  de  changer  celuy 
de  leur  tyran.St  reftituer  l'eftat  de  France  en  bon 
ordre.ou  fufeiter  vn  Prince  voifin  qui  foitmani- 
fefté(par  la  vertu  3c  marques  infignes)  eftre  libé- 
rateur de  ce  poure  peuple  affligé. 


144  DIÀLOGVÈ    t 

Apres  le  ferment  foit,  ils  eslifent  auec  voix  Se 
ftaffrages  publiques  en  leur  dide  ville  ou  cité, vn 
chef  ou  Maieur  pour  leur  commâder,  tant  au  fait 
de  la  guerre  (pour  leur  defenfe  &c  conferuation) 
quedela  police  ciuile,  afin  quele  tout  y  foit  fait 
par  bon  ordre. 

5  Qu'à  chacun  defdi£ts  Maieurs  ils  eslifent 
vn  confeil  de  24.  hommes ,  lefquels  &  pareille- 
ment le  Maieur ,  feront  pris  &  choifis  fans  acce- 
ption de  la  qualité  ,  foit  des  nobles,  où  d'entre  le 
peuple^tant  de  la  ville  que  du  plat  pays,comme  ils 
ieront  cognus  propres  pour  le  bien  public. 

6  Qifoutre  lefdi&s  24.  confeillers  qui  ieront  I 
ordinaires  auec  le  Maieur  qui  fera  le  25.  y  ait  75. 
hommes  esleus ,  lefquels  auec  le  nombre  de  cent, 
qui  feront  pareillement  indifféremment  pris  tant 
des  habitans  des  villes,  que  du  plat  pays  :  par  dé- 
liant lefquels  pourront  appeller  les  parties  es 
caules  criminelles  feulement,  c'eft  à  fçauoir,où  y 
auroit  condemnation  de  mort,  bannilfement,  ou 
mutilation  de  membres. 

7.  Que  fans  le  confeildes  24.  le  Maieur  nel 
puifse  refbudre  ny  faire  aucune  chôfe  de  la  guer- 
re ou  de  la  police  (quipeuuent  tomber  fous  de- 
liberation)Et  es  choies  de  plus  grande  importan- 
ce,le  confeil  des  is-  ne  puiffe  aucune  choie  deter* 
miner  fans  le  confeil  des  cent ,  comme  pour  loy 
nouuelle ,  ou  abrogation  d'ancienne,  ordonnance 
des  monnoyes,leuee  de  deniers,accord  de  trefaes 
ou  paix,  Qc  chofes  directement  touchantes  au  pu- 
blic3&  d'importance. 

S,    Que  les  chofes  ordonnées  par  les  chefs 

eonieil 


t 


■: 


DlALOGVE    L  145 

confeils  foycnt  d.ligemment  exécutées  &  volon- 
cairementjfans  aucune  cun&ation(commcdeuant 
Dieu)  fur  peine  de  correction  exemplaire. 

9  Que  tous»les  ans  aux  calendes  de  Ianuïer* 
les  25.  fe  depofent  de  leurs  charges  en  raffembîee 
des  cent ,  &  puis  demeurans  perfonnes  priuees  (fi 
non  du  nombre  des  cent)  par  faduis  d'eux  tous, 
on  procède  à  nouucllecleâion  d'autres  :  àfçauoir 
d'vn  Maieur  &  24.  confeillers,  qui  feront  choifis 
comme  eft  dift  cy  deflus ,  &  dont  ne  feront  exclus 
ceux  qui  fe  feront  nouuellement  depofez  s'il  eft 
trouué  bon  à  la  pluralité  des  voix, excepté  le  Ma- 
ieur qui  ne  pourra  eftre  appelle  à  mefmc  charge* 
qu'il  n'y  ait  deux  ans  d'interuallepour  le  moins: 

'  mais  demeurera  du  nombre  des  14.  confeillers 
pour  cefte  année* en  forte  qu'il  n'y  en  aura  que  25, 
à  eflire.de  nouueau:&  puis  le  nouueau  Maieur  qui 
fera  le  25.  &  aduenant  la  mort  de  quclqu  vn  d'eux 

5  dans  l'an  ,  feront  aflemblezleS  cent, qui  y  pour- 

1  uoirront  pour  le  refte  de  Tannée,  félon  qu'ils  ver- 

'l  ront  bon  eftre. 

10  Que  ces  ^.leiourenfuyuantleur  eledion 
caflTent  les  75.  &  en  eflifent  autant  en  leur  place 
commedeffus,  dont  feront  exclus  ceux  quven  au- 
ront efté  Tannée  dernière  feulement,  &  foit  ainfi 
pourfuyui  ceft  ordre  tant  que  befoin  fera» 

11  r^ue  ii  quefqu'vn  dudiâ:  eonfeil  des  cent 
'f  rft  appelle  à  quelque  charge  ciuile  ou  militaire, 
:«  foit  depofé  d'entre  les  cent,(mon  qu'il  fuftenuoyé 
«  en  qualité  de  commiffaire  pour  traiter  de  paix, 
J  euerre>ou  autre  affaire  publicque,  auec  Princes  ou 

Repub  iques. 
S  K 


!4£  D  I  A  L  O  G  V  E    I, 

12  Que  ceux  qui  feront  comptables  ne  puiflfent 
cftre  appeliez  à  charge  aucune  quelle  qu'elle  foit> 
iufques  a^res  la  reddition  &  clofture  de  leurs  com- 
ptes, &  quMs  ayent  paye  le  reliqua  s'ils  font  rede- 
uables  :  &  fi  aucun  donnoit  voix  ou  fuffrages  à  vn 
comptablcjfoit  condamne  à  vingt  tfeus  d'amende 
qu'il  payera  prompte    ent  à  peine  de  priibn, 

13  Que  les  offîciersordinaires  de  la  iuftice  s'ils 
(ont  cognus  gens  de  bien  f  demeurent  en  leur  pre- 
mier eftat ,  pour  l'exercer  comme  de  couftume ,  & 
iuger  abfoluement  des  caufes  de  leur  iurifdiCtion* 
auec  confeil  de  douze  de  la  qualité  requife.  Et  fi 
lefdi&s  officiers  ordinaires,  ne  font  gens  qui  ayent 
accouftumé  de  s'acquitter  de  ieurdeuoir ,  &  hors 
de  toute  chiquanerie:  en  les  defmettant,le  Maieui 
&  confeil  de  chacune  ville  en  pourra  établir  d'au 
très  5  de  la  qualité  requife  8c  neceflaire  pour  exer- 
cer r eftat  deiudicature:  &  feront  lefdids  officien 
fuiets  à  cenfures ,  reprimendes,  &  chaftiemens  sï 
y  cfchet. 

14  Qu'entre  tous  lefdids  chefs  &  confeils  par 
ticuliers  ,  ils  eflifent  vn  chef  gênerai ,  à  la  façon  d 
Dictateur  Romain,  pour  commander  en  la  cam 
pagneiauquelauffi  ceux  des  villes  &  citez  obeiron 
en  tout  ce  qui  fera  de  fa  charge ,  pour  le  benefic 
commun  deleurconferuation. 

15  La  façon  d'eflire  ce  chef  gênerai  feroit  bon 
ne  s  (fi  comme  les  Ioniens,  Doriens,  Béotiens,  A 
chees,  Dolopes,  &  autres  peuples  des  douze  fle 
riflàntes  villes  de  Grèce,  qui  pouraduiferà  lei 
eftat,  s'affembloyent  deux  fois  enl'an  :  oucomm 
le  confeil  des  Amphi&yons  du  temps  de  Paufi 

mai 


i 


DIALOGVE    I.  147 

nias)  les  Maieurs  &  Confeils  des  villes  fe  pouuoy- 
ent  aflcmbler  en  quelque  lieu  &  ville  commode 
pour  toutes:Mais  poarce  que  cela  leur  eft  mal-ai- 
îe  pour  maintenantes  pourronc  après  vnc  fainâç 
prière ,  chacun  Maicur  &  confeil  a{fembié  endroit 
iby,proçeder  al  élection  d'vn  chef  gênerai,  &  en- 
uoyer  chacun  Maieur  &  confeil  fon  vœu  &  fuf- 
frage  à  ceiuy  de  la  yil!e,qui  (par  vn  aduis  courant) 
fera  trouuee  plus  propre  à  recueillir  tous  ks  aduis 
des  autres  :  afin  que  là,  félon  la  pluralité  des  voix 
&  fuffrages  qui  y  feront  enuoyez  de  dehors.ioints 
auec  ceiuy  de  dedans ,  celuy  foit  folennellement 
déclaré  &c  prononcé  chef  gênerai  d*entrc  les  mem- 
bres, à  qui  Dieu,  par  le  ^lus  de  veix >  l'aura  voulu 
accorder. 

16  Et  combien  que  les  neceffitez  des  guerres 
n'attendent  pas  toufiours  le  confeiI,&  quc(commo 
ion  dit)  la  guerre  feface  à  l'œil:  neantmoins,  qu'il 
foit  efleu  par  mefme  moyen  &  eflabli  par  la  meC- 
me  voye  que  deflus,  vn  confeil  au  chef  gênerai,  du 
quel  il  foit  tenu  de  prendre  aduis,toutefois  &  quâ- 
tes  quel'occafîon  s  y  prefentera,&  que  laneceflîtéj 
du  temps  &  des  affaires  le  permettra. 

17  Qaepar  mefme  s  moyensfoyentefleus  cincj 
oufixlieutenans  au  General,  qui  luyfuccederont 
(félon  qu'ils  feront  nommez)  vn,aprcs  la  mort  ou 
defmife  de  l'autre ,  en  mefme  ou  {cmblable  char- 
ge:pour  euiter toute  confufion,  defordre,&  inco- 
uenient  qui  pourroit  aduenir  ,  par  l'entreprife  quô 
les  ennemis  pourroyent  faire  en  trahifon ,  ouau- 
tremcnt,contre  le  General,  pourpriuer  les  men*< 
bres  de  conduite  par  fa  mort. 


k 


i48  DIALOGVE    I. 

18  Que  cous  lefdi&s  chefs  &  lieutenans  foy cnt 
gens  qui  ay  en t  (tant  que  fairefe  pourra)  la  crainte 
de  Dieu>  fon  honneur,  fa  gloire ,  &  fon  Eglife ,  en 
fouueraine  recommandation  :  Et  auec  la  pruden- 
ce,foyent  accompagnez  de  quatre  chofes,quelon 
fçait  deuoir  efttfe  en  vn  grand  capitaine  ,  fçauoir 
elt,  de  fcience  militaire ,  de  magnanimité  &har- 
diefle,  de  réputation  &  créance ,  &  de  profperité 
en  fes  entreprifes. 

19  Que  les  confeillers  des  chefs  des  villes  & 
de  la  campagne ,  outre  la  cognoiflance  de  lare  de 
laguerre>&  de  lapolice,foyentdeceux  quclethro 
beau-pere  de  Moyfe  luy  confeilloit  dauoir  pour 
fouligcmcnt,  hommes  vertueux ,  qui  craignent 
Dieu,  hommes  véritables ,  quiayent  en  haine  l'a- 
varice. 

10  Qails  prennent  garde  à  ce  que  dit  le  Sage: 
Qv»e  la  repentance  fuit  de  près  le  confeil  léger,  & 
que  la  pius  part  des  fautes  en  la  guerre  &  ea  1  eftat, 
ne  fe  peuaent  faire  quvne  fois:Partantqu  ils  n'ou- 
blient fe  garder  denfaire,&  n'oublient  à  remédier 
à  tout  ce  que  par  confeil  fe  pourra  remédier  &c 
pouruoir. 

21  Que  fur  les  deniers  &  threfor  publicque 
(qu'oy  qu'il  ne  doyue  eftre  en  ceft  affaire  de  reli- 
gion &  neceflîté  commune  à feconferueiy  appel- 
le ic  nerf  de  la  guerre)  foyent  commis  par  lefdits 
ch^fs  Se  confeils  chacun  endroit  foy  ,en  chacune 
cite  ,  gens  de  bien  &  fans  fraude ,  tant  pour  rece 
uoir  qoe  pourdeliurer,  &  autres  pour  contrerol- 
ler  :  &  fur  tous  eux ,  vn  receueur  &  vn  contrerol- 
ieurgeaei:al,eftabii  au  lieu  où  ils  auiferot  le  mieux 


1 


d 


DIALOGVE    I.  149 

&  gens  fuperintendans  aucc  finances  :  tous  com- 
ptâmes auconfeil ,  pour  euiter  à  toute  fraude  &c 
mal-vcrfation. 

22  Et  pour  eyîter  aux  calomnies  ,  lefquelles 
fouuent  font  efparfes  &  mifes  à  fus  aux  Chefs  & 
principaux  membres  du  corps  ,  par  l'artifice  des 
ennemis,  ou  par  enuie,  ambition,  ou  autres  fem- 
blables  peftes  que  le  diable  fait  fouuent  ghffer,  ôc 
cerche d'introduire  en  l'Eglife  ,  ou  qui  naiflent  de 
quelque  foupçon  légèrement  pris  parles  foldats 
ou  par  le  peuple:  &  pour  empefcher  lesdefordres 
qui  en  aduienentbien  fouuent  :  qu'il  foit  loifiblc 
en  chacune  ville^l  vn  chacun,datcufer  pardeuant 
le  Maieur  &  fon  confeil  tous  ceux  (foit  de  la  no- 
bleflfc,ou  autres  chefs,  ou  membres)  qu'ils  penfe- 
ront  machiner ,  pratiquer,  ou  faire  quelque  chofe 
contre  le  bien  publicde  la religion,&  de  ladefcn- 
fe  commune  du  corps.  Et  s'il  aduenoitque  le  fou- 
pçon fuft  fur  le  chef  &  le  côfeil  ou  partie  d'iceluy, 
l'aceufateur  pourra  requérir  que  les  cent  foyent 
affemblez  pour  le  bien  public  (  à quoy  feront  te- 
nus fatisfaire  le  Maieur  &  le  confeil)  &  là  par  de- 
uant  eux  tous  propofer  fon  accufation,afin  d'y  e- 
ftre  pourueu  comme  ils  verront  bon  eftre.  Et  ne 
fetiéne  pourtant  aucun  de  ceux  qui  feront  ainfî 
aceufez,  pour  offenfe,de  l'aceufateur  (qui  ne  doit 
eftre  mené  que  d'vne  bonne  confeienee)  ains  plu- 
ftoft  l'aceufé  foit  aife  &  ioy eux ,  que  Dieu  face  à 
tous  fes  compagnons  paroiflre  fon  innocence(sel- 
le  y  eft.) 

2?    Que  fuyuant  les  iugemens  qui  s'en  enfuy- 
uront,  foit  faite  punition  côdigne  des  coulpables* 

K    iij 


15©  DIÀLOGVEI. 

fans  auoircfgard  en  telles  fautes,  ny  es  autres,aux 
feruices  patfez  que  les  coulpables,  leurs  parens  8c 
amis  peuuent  auoir  faits  :  afin  que  la  vertu  (à  la- 
quelle parmi  les  hommes  ert  deuërecognoiflance 
&guerdon)ne  foitfatisfaitede  fes  merites(au  pre- 
iudicedelagîoire  de  Dieu  &de  la  feureté  commu- 
ne) auec  la  remiflïon  de  la  peine  deu'é  à  la  faute: 
ains  foit  l'vne  toufiours  guerdonnee,&  l'autre  cha 
lliee  Se  punie  :  &  qu'auffi  aux  faux  aceufateurs  foit 
ïmpofee  peine,  fuyuant  les  loix,  ordonnances,  ou 
couftumes  des  lieux. 

14  Que  la  neceilité  de  tenir  armée  en  campa- 
gne paflee,  le  General  en  remettant  fa  charge  en- 
tre les  mains  du  confeil,nedefdaigne  point  (ny  les 
autres  chefs  inférieurs  pareillement  leur  temps  ac- 
compli) de  retourner  comme  auparauant  perfon- 
nes  priuees,ou  auoir  moindre  charge. 

25  Que  Ton  introduife  &c  obferue  tref-eftroi- 
tement,  depuis  k  chef  gênerai  iufques  au  moin- 
dres chefs  &  membres,  ladifeipline  ecclefîaftique 
&  religicufe,ordonnee  &  introduite  par  cy  deuant 
par  les  Synodes  tenus  en  laFrance,auant  la  der- 
nière diffipation  des  Eglifes ,  par  les  Miniftres  & 
Anciens  d'icelles  :  afin  que  par  ce  moyen  on  voye 
à  l'oeil,  le  règne  de  Dieu  &  lefceptrede  fa  parole, 
eftabli  &  entretenu:  &  le  règne  de  Satan  -,  auec  la 
cohorte  des  vices,quele  monde  &  la  chair  entre- 
tienent,deftruits>chaffez3&  abolis  d'entre  les  fidè- 
les, comme  il  appartient  à  vrais  enfans  de  lumiè- 
re: Eftans  afleurez  qu'en  ce  faifant,  ils  feront  bé- 
nits à  la  ville  &^uxchamps:ils  habiteront  en  tou- 
te feureté,  rien  ne  les  efpouuantera  :  le  coufteau 

meur- 


D  I  A  L  O  G  V  E    I.  151 

meurtrier  ne  paflera  point  par  leur  terre:  Cinq 
d'entr'eux  pourfuyuront  cent  de  leurs  cnnemis,& 
cent,  dix  mille.  Le  Seigneur  eftablira  fon  alliance 
aueceux  ,  &  les  fera  croiftre  &  multiplier  en  paix 
&  abondance  de  toutes  chofes  r,eceflaires:là  où  au 
contraire>s'ils  mefprifent  les  ordonnances  du  Dieu 
ridant ,  s'ils  laiflent  régner  les  vices  &  desbauches 
parmi  eux,  la  peur,  le  tremblement,  les  maladies, 
&  autres  langueurs ,  &  toutes  fortes  d-e  maledi- 
âions  les  pourfuyuront:  Le  Seigneur  tiendra  touf 
iours  fa  face  courroucée  contr'eux  :  Ils  mourront 
parla  nain  de  leurs  ennemis,  &  fuyrontfans  que 
nul  ne  les  pourfuyue.  Le  Seigneur  adiouflera  auflî 
(s'il  n'y  voit  vn  amendement)  feptfois  au  double 
de  leurs  playes ,  comme  il  en  a  menacé  fon  peuple 
d'Ifrael,  en  !a  place  duquel  ils  ont  fans  doute  efté 
plantez. 

2*  Qu'à  hxecution  dVne  fi  fain&e  œuure, 
queft  l'eftablifiement  &  obferuation  deladifci- 
pline  ecclefiaftiqae,à  vn  frein  tant  faindt  &  necef* 
faire,les  Magiftrats  tienent  la  main  auxConfiftoi- 
res  dans  les  villes:&  à  la  campagne,le  General,fon 
confeil,ou  autres  capitaines,&  tant  ou  il  y  aura  de 
gens  de  bien  en  l'armce. 

27  Qu'on  introduit  auflî  &r  qu'on  pratique  le 
plus  exactement  que  faiic  fepourra,entre  tous  les 
capitaines , chefs  mineurs,  &  foldats,  la  difeipline 
militaire,  de  laquelle  ne  fera  iabefoin  faire  beau- 
coup d'articles  &  ordonnances:eftant  la  multitude 
d'icelles  (fi  les  chefs  fonc  leur  deuoir)  fuperflue,  ÔC 
ne  le  faifant  point,pernicieufe  &  dommageable.!! 
fuftira  que  toute  la  difeipline  militaire  foitpuilfiuc 

K    iiij 


ï5*  DIALOGVE    L 

d  enfeîgncr  (fous  la  loy  de  Dieu)  &  de  faire  prati- 
quer aux  foldats  fart  &  meftier  des  Laccdemo- 
niens,  lequel  en  fournie  confiftoit  en  trois  chofes: 
A  bien  obéir  à  leurs  officiers ,  à  porter  gayement 
lestrauauxde  la guer re,  &  à  vaincre  ou  mourir  au 
combat. 

-  28  Qu'ils  fe  fouuienenr  de  ce  que  Iudas  Ma- 
chabeen  refpondit  aux  cœurs  faillis, Que  la  victoi- 
re negiftpas  en  la  multitude,&  au  grand  nombre 
de  foîd&ts,  ains  la  force  eft  du  ciel  :  Partant,  qu'eu 
inuoquant  continuellement  le  Seigneur,  ifcfuy- 
uent  en  leurs  entreprifes  l'exemple  de  ce  bon  Ma- 
çhabeen  ,  contre  Nicanor ,  &  autres  ennemis  du 
peuple  de  Dieu:Et  n'oublient  ce  que  Gedeon,affi- 
île  du  Seigneur,fit  de  beau  &  de  gaillard  auec  trois 
cents  foldats,contreles  Madianices  :  Car  (à  vray 
dire)  tout  ainfi  que  les  ennemis  au  temps  du  Ma*. 
chabeen ,  auffi  bien  auiourd'huy  le;  mefehans  af- 
faillent-ils  ce  poure  peuple,  confus  parleur  iniu~ 
ftice,trahifon,  &defloyautê  ,  voulans  abbatrele 
feruice  de  Dieu,&  deftruire  ho>nmes,femmes,  & 
enfans;Et  $u  contraire,  les  fidefes  combatent  pour 
la  gloire  de  Dieu ,  pour  la  ddfenfe  de  fou  Eglife, 
8c  pour  leur  vie  &  conferuatron. 

29  Qne les  capitaines /eftudientàfaire exer- 
cer les  foldats  aux  armes,m  combat,à  1  efearmou- 
che,àfouftenirouliurerniaflaut,  Et  qtie  le  Ge- 
neral en  particulier  sefiudieà  apprendre  à  toute 
l'armée,  de  fe  rengeren  vn  clein  d'oeil  (fi  befom 
eft)  en  bataille,  en  plufieurs  &  diuerfes  fortes,  à 
garder  leurs  rengs,à  fe  rallier,felon  le  lieu,les  gei>s 
ou  félon  les  ordreSjrcngj&  conftitution  de  batail- 
le 


DIALOGVE     t  155 

îc  de  l'ennemi,ou  autre  ncccflîtc  occurrente. 

30  Que  les  chefs,&  principalement  le  Gene- 
rahharenguefouuentf  armée  &  les  particulières 
compagies  ,pour  encourager,retenir ,  louer,  blaf- 
mcr,ou  autrement  renger  le  foldat  %  félon  l'occa- 
fion  qui  fe  prefentera.  * 

31  Que  les  foldats  Chreftiens  ayent  honte 
qu'il  fetrouue  entr'eux  querelles  , brigues,&  dé- 
bats, n'ayansiamaisefté  trouuez  entre  les  foldats 
(quoy  que  prophanes  )de  l'armée  d'Annibal,en 
vn  fi  long  temps  qu'il  fit  la  guerre  aux  Romains, 
bien  quefon  armée  fiift  compofee  de  foldats/d* 
diuerfes  nations^&langues-.qu'ils  confident  quel- 
le vergongne  ce  feroit  à  vnhomme5fi  fes  mébres 
sentrequereloyentl'vnrautre.Quel  reproche  ce 
feroit  à  vn  père  de  familiefi  on  voyoit  fes  enfans 
s'entrepiquer.Et  partant,qu  ils  aduifent  de  corn- 
batre  en  toute  vnion  &  concorde  la  querelle  du 
Scigneuncommedeuant  fa  face. 

32  Et  pource  qu'il  a  efte  enfeigné  tant  par 
theorique,queparpratique&  £xperiéce:que  des 
trois  voyes  du  trai&emét  qu'on  peut  faire  aux  en- 
nemis,la  moyenc  eft  toufioprs  dommageable,cô 
me  celle  qui  n'acquiert  point  d'amis  ,&  ne  priue 
point  d'ennemis:que  tous  les  chefs  &  confeils  fe 
rcfoluent,à  faire  pratiquer  exaftement  ces  deux. 
extrcmes:fçauoireft,toute  rigueur  enuers  lc&trai- 
ftres&fcditicux  armez, &  toute  la  douceur  qu'il 
fera  polfible  enuers  les  catholiques  paifibles. 

3J  Que  de  ceux  la, nul  ne  foit  efpargné: 8c 
qu'à  ceux  cy,nefoit  fait  aucun  outrage  ne  force* 
en  leur  confcicnce, honneur, vie, &  biens, ains 


T54  D  I  A  L  O  G  V  E    1 

foyent  confcruez  en  amitié. &  en  paix,côme  co- 
patriotes  &  frères  bien-aimez:cn  leur  communi- 
quant delà  dodtrine  defalutauec  toutecharite& 
affediô  Chreftiene,autant  qu'ils  fe  voudront  ré- 
dre  capables  &  dociles  pour  la  receuoir:  fans  vfer 
en  leur  endroit  pour  regard  delafoy  qued'vnbo 
exemple  ,  que  chacun  s'efforcera  de  leur  donner 
en  bien  viuant,  fuffifant  moyen  (s'il  plaifl  à  Dieu 
le  bénir)  aucc  la  prédication  de  TEuangile,  pour 
les  amener  à  la  cognoiffance  du  fouuerain  blé  de 
l'homme. 

54  Vray  eftjquépourautantquefeftat  affli-1 
gëdes  fidèles pourroit  auoir  befoindeviures>mu 
nitions&deniers,les  Catholiques  François(ainfi 
trai£fcez  que  dit  eft)  pourront  eftre  priez  de  les  en 
fecourir:&  aduenant  qu'ils  refufaflfent  de  le  faire* 
y-pourrontencas  de  grande  neceflîtë  eftre  con- 
trai$its>par  tous  les  plus  honneftes  moyens  dont 
on  fe  pourra  auifer:  ce  qui  ne  fe  pourra  tourner  à 
blafme,fion  confidereque  Dauid  enlaneceflîtc 
s'eft  féru*  des  pains  de  propofition. 

35  Surquoy  les  Chefs  &C6nfeils  feront  ad- 
uertisjde  bien  &fongpeufement  mefnager  tout 
ce  qui  pourra  tôbereji  mefnage,  &  profit  publi- 
que,pournerien  defpendre  fuperfluemët,&  n'a- 
uoir  à  charger  les  amis  plus  que  de  befoin-.Prenâs 
garde  à  ce  que  Tite  Liue  dit,que  la  guerre  fe  nou  r 
rift  elle-mefme,  comme  Tenfeigne  tresbien  le  lôg 
temps  que  Annibal  a  mené  la  guerre  en  Italie, 
fans  auoir  aide,  ou  argent  frais  de  la  republique 
deCarthage. 

36  On  fçait  bien  que  quand  on  fera  contraint 

de 


DIALOGVEI.  155 

décamper  fi  le  foldat  eft  inftruit  &  cômahdé  de 
fe  côtenterde  l'ordinaire  du  boft-hôme  auec  tou- 
te modeiiie  &  crainte  de  Dieu,  (cequiauiendra 
aifement,fi  outre  la  parole  de  Dieu>&  les  loix  mi- 
litaires qui  leur  doyuét  feruir  de  bride  &  côdui-» 
reje  capitaine  ou  fcldat  cpnfidere  le traictement 
qu'il  voudroit  iuj  eftre  fait,  s'il  eftoit  en  la  place 
du  bonhomme,  voire  tout  le  village  en  corps,fe- 
ra  bien  aifc  de  dreiïer  eftappe,fournir  munitions, 
argent  &  autres  commoditez,  entre  les  mains  de 
ceux  qui  feront  eftablispour  lesreceuoir. 

37  Cefte  bonne  &  modefte  façon  déloger, 
outrequec'eft  ledeuoirdu  foldat Chreftiéd'ain- 
file  pratiquer  .contentera  infiniment  le  cœur  du 
peuple  des  villes  &du  plat  pays, qui  fçaitcom-. 
bien  cefte  querele  eft  iufte,&  la  deffenfe  contrain- 
te: au  contraire,  le  parti  des  ennemis,  mefehant 
traiftre,  dcfioyal,  &  volontaire  :  tellement  qu'au 
lieu  que  parie  pafsê,  les  desbauches  &  defordres 
auoyét  aliéné  le  bon-homme,des  fidèles, en  forte 
qu'en  vn  bien  grand  villagcquand  on  alloit  pour 
y  loger5à  peine  y  trouuoit-on  a  qui  parler,n>ainte 
nant  auecvnrteldcportcmët,  le  bon-homme  s'ef- 
forcera de  recueillir  le  foldat,  &  de  faire  au  refte 
rousles  bons  offices  qu'il  Juy  fera  poflîble,  cotre 
les  ennemis  de  la  paix&  focieté  ciuile  des  Frâçois. 

38  Qu'ilyait  vn  ou  plufieurs  bonspreuofts 
de  camp  accompagnez  de  bon  nombre  dVrchers 
pour  punir  à  la  rigueur  &  promptement  lej>  fau- 
tes que  le  foldat  desbauché  pourroit  faire.contrc 
la  loy  de  Dieu,&  la  police  de  larmee. 

39  Que  les  Chefs  fe  fouuiennent  de  ce  (juc 


*j<5  DÏALOGVE    L 

Polibe  dit,que  la  partie  la  plus  requife  en  vn  grâd 
Capitaine  eit,qu  ii  cognoiffe  les  côfcils  &  le  natu- 
rel de  fon  ennemi:  6c  parrât  ne  foyent  ïamais  fans 
'--vn  bon-nombre  defpies(defqueisilsdoyuent  & 
peuuent  auoir  à  rëchange)de  toutes  parts. 

40  Qujls  ayent  entre  toutes  leurs  maximes 
4e  negociation,cefte-ci  en  finguliere  recomman- 
dation ,  De  ne  fe  fier  iamais  en  ceux  qui  tant  de 
fois  &par  fiinfignes  &  prodigieufes  trahisôs,ont 
viole  &  rôpu  la  foy ,  le  repos  ,  &  la  paix  publique, 
ny  iamais  fe  defarmer  tant  qu'ils  feront  pou  rfuite 
contre  la  do&rine  defàlur,oucôtrela  vie  de  ceux 
qui  en  fontprofeiïïomfe  gardansbien  de  faire  ia- 
mais decespaix.quiferuent  dmftrumens  àmaf- 
Acres.  Qup  s'il  adue noit  de  tomber  en  quelques 
ternies  d  accord,  ce  feroit  auec  telles  conditions, 
qu'auant  toute œuure > foit  refolument  eftabli  ce 
gui  eftexpeJient^ pour  la  gloire  de  Dieu:&  après 
cela,fi  bien  aduife  à  lafeuretê  des  poures  Eglifes, 
qu'elles  ne  foyent  plus  à  la  merci  des  loups  &  ty- 
grès. 

Que  fi  (comme  diteft)ilplaift  à  Dieu  de  tou- 
cher le  cœur  des  tyrans,  &  les  changer,comme  il  j 
en  a  la  puiflance,lors  de  bonne  volonté  ils  fe  fub- 
mettent  à  ceux  qtie  Dieu  leur  a  ordonnez  pour 
Princes  naturels,  &  leur  rendent  tout  deuoir  de  » 
bons  &  obeiffans  fuiets.  Mais  fi  le  mal  eft  venu 
iufquesau  comble*  &  que  la  volonté  de  Dieu  foit 
de  lesexterminens'ilplaift  à  Dieu  fufciter  vn  pria 
ce  Chreftien  vengeur  des  offenfes  ,  &  libérateur 
des  affligez^qu'à  ceftuy  ils  fe  rendent  fuiets  &  o- 
beiffans,  comme  àvn  Cyrus  que  Dieu  leur  aura 

enuoyé. 


1^ 


DIALOGVEI.  ijf 

cnuoyé,&  en  attendant  cefie  occafîon  ,  qu  ils  fc 
gouùernent  par  Tordre  cy  deffus  eftabli  par  for- 
nie  de  loix. 

Lesquelles  loix,  aduis,&  ordonances,&  autres 
qu'ils  pourront  deux-mefmes  félon  l'occurrence 
des  chofes,drefler  &  baftir,conformes  aux  prefea- 
tes  félon  la  parole  de  Dieu:  Nous  leur  auons  or- 
donne &  ordonnons  d'obferuer  &  entretenir  de 
poind  en  poinci, félon  leur  forme  &  teneur  ,&  de 
lignée  en  lignée  :  fe  gardansbien  de  permettre» 
quelles  reflemblent  (comme  Anacharfis  difbîî: 
k  Solon)aux  toilles  d'araignée, dans  lefqudks 
fi  quelque  chofe de  léger  tombe,il  eft  retenu, îi 
où  le  pefant  fardeau  paflè  au  trauers  en  defehirac 
la  toille:Enquoy  faifans,nous  les  auons  aflètirex 
&  a(feurons5que  quad  bienils  ne  feroyent  iamak 
fecourus  par  leurs  frères  des  autres  nations'** 
qui  feroit  trop  indigne,&iene  le  ye^x  feulement 
imaginerais  fe  pourront  conferuer,(moyenât  1a 
grâce  de  Dieujen  fon  pur  feruice ,  exercice  de  !a 
religion  Chreftiene,pleine  liberté  de  leurs  coa- 
fcieces;&  en  toute  feureté  &  reposjautantqueks 
eucnemësdVne  guerre  iufte,bien  fondee,bien  c5 
duite  &  ordonnee,lc  peuuentfouffrir  &  endurei* 
fous  la  garde  de  ce  grâd  Dieu  des  armées,  du  Roy 
des  fiecles,immortel,inuifible,feul  Dieu  fage  Se 
puifTant^auquel  foit  tout  honneur  &  gloire  à  in- 
itiais. 

Z/tg/.Ainfîfoit  il.    Et  certainement  ic  le  croy,ïc 
m'en  tien  tout  afleurce ,  Se  foubfcris  fort  yolotu 
tiers  à  ton  aduis  &  iugemeor. 
AltJLt  moy. 


iS8  D  I  A  L  O  G  V  E    I. 

P6f/.Ermoyauili. 

iJbtfl.  le  trouue  que  ce  Daniel  a  dit  fi  faindt,que 
non  feulement  ie  ibubfcnsà  la  vérité  du  faift,  à 
l'aduis  qu'ildônea  tous  Princes  qui  ont  receu  l'E 
uangile>&  à  l'ordre  qu'il  donne  aux  poures  Fran-  I 
çois.Mais  aulîi(parlagracedeDicu,qui  m'a  tou- 
ché en  Toy  an  tdifcounr  dufaiddei  Huguenots) 
pour  beaucoup  de  circonftances3en  laconfidera- 
tiondefquellesil  m'a  fait  entreras  croy  qu'ils  soc 
gzns  de  bien,  &  qu'ils  tienent  la  vraye pureté  de 
religion  Chreftiencrmefmement  quâd  ie  me  re- 
mets en  mémoire  de  leur  conteflion  de  foy  (qui 
eft  imprimée  au  bout  des  Pfeauines  de  Dauid)ia- 
quelle  i'ay  leuë  &releuë  plufieurs  fois/Mais  pour 
ce  que  deuant  qu'y  mettre  le  nez,ie  m'eftoy'touf- 
iours  proposé  de  ne  rien  croire  de  ce  qui  y  eft  cô- 
tenu,de  peur  d'eftre  furprins,  comme  noltre  curé 
nous  a  toufiours  dir^u'ilsed  mal-aisé  de  lire  vn  li 
ure  des  Huguenots  fans  le  deuenir  :  le  n'y  auoy' 
pasprins  gardede  fi  présumais  ie  fuis  content  d'e- 
ftre trompé  de  cefte  forte.  Et  au  furplus  ie  m'af- 
feure,  comme  Daniel  a  dit  ,Jque  Dieu  ne  biffera 
impunie  (quoy  qu'il  tarde)  la  mefehanceté  quia 
cfté  faite  aux  poures  Huguenots  François  :  Et  les 
mefehans  ont  beau  en  rire  ,  car  ils  ne  fçauroyent 
attacher  au  bout  de  leur  viecelle  des  Huguenots, 
qu'ilsleur oftent  fi'licencieufemét,commes'il  n'e- 
ftoit  point  de  Dieu.    Or  à  luy  foit  louange,de  la 
grâce  qu'il  me  fait  de  m'ouurir  les  yeux, me  corn- 
muniquei  falumiere,&  m'eflôgner  des  ténèbres: 
le  priant  qu'il  me  fortifie,pour  pouuoir,fi  befoia 
çft,fouffrir  &  endurer  pour  le  tefmoignage  de  faJ 

vérité^ 


DIALOGVE    I.  i5£ 

Veritc,auccle  furplus  des  fidèles. 
Lepot.Etmoy*ïcn  dy,i'encroy,&en  prietout au- 
tant ;  eftant  preft  &  appareille  de  faire  tout  ce  qui 
fcraaduifé  expédient  pour  la  gloire  de  Dieu,&  la 
conferuation  de  fon  Eglife,  autant  qui!  me  fera 
poflible,parfa  grâce. 

JjegiXoué  foit  1  Eternel  à  iamais,  qui  a  manifefté 
fa  vertu  &  puiflance  conioinfte  à  fa  bonté  &  grâ- 
ce en  ces  deux  bonnes  gens  icy.    Vous  (oyez  les 
trcsbien  rcceus  en  la  maifon  du  Seigneur.  le  taf- 
cheray  défaire  que  voftre  conuerfiony  foitco- 
gnuedetous,  afin  de  nous  en  refiouyr  enfembe, 
&  en  rédre  grâces  folénelles  au  Seigneur.Ce  fait, 
vous  Hiftoriographe,irez  par  deuers  les  Rois, 
Princes>&  Nations,qui  ont  receu  TEuangile  :  leur 
faire  entédre  tout  ce  qui  s'eft  pafle  en  France  co- 
tre les  Chreftiens,&  Tarreft  que  Daniel  en  a  don- 
ne.afin  qu'ils  aduifent  de  près  à  leur  deuoir.     Et 
vous,Politique>ircz  trouuér  nos  frères  &  mem- 
bres François,  poux  leur  déclarer  larreft,  Taduis, 
&  ordonnances,  que  Daniel  a  donne  fur  ce  faiét. 
Et  tiendrez  la  main  auec  eux,  à  ce  que  le  tout  s'efi 
fe&ue  pour  la  gloire  denoftre  Dieib  &  conferua- 
tion de  fes  enfans. 
L'bi/f.lc  le  veux  bien. 
Le  pel.Ven  fuis  content. 

L'egl.  Le  bon  Dieu  vous  bénie'  Ôcconduife  tout 
iourspar  fon  fainftEfprit,  pour  l'amour  de  foa 
Fils  Iefus  Chrift  noftre  Seigneur.     Amen* 


F  JN. 


*  a 


i 


7 

D  I  A  LOG  V  ÏT 

SECOND.OV 

RE  VEILLEMATIN 

DES    FRANC  OIS,  ET 

DE     LEVRS    VOISINS, 


Compose  par  Eufebe  vhiladelphe  Cûfmt- 

polite>  &  mis  de  nouueau  en 

lumière* 


A    E  D  I  M  B  0  V  RG, 

De  {imprimerie  de  laques  lames. 
Aucc  permifîion. 

*  5  7  4 


ARGVMENT    DV    SECOND 

Dialogue. 

Le  Politique  8c  PHiftorir  graphe  François,  re- 
tienans  par  diuers  chemins  de  leur  charge ,  fe  ren- 
contrent (comme  Dieu  veut)  logez  en  vne  mef- 
me  hoftellerie  à  Fnbourg  en  Brifgoye  ,  &  après 
s'eftre  recognus,  carefTez  èc  recueillis  ,  ils  recirent 
l'vn  à  l'autre  le  fuccez  de  leurs  voyageSjFeftatpre- 
fent  de  la  France,  &  par  occafion  quelque  trait  dç 
ecluy  d'Angleterre.   Ils  traitent  aulîï  de  la 
puiflance  des  Rois ,  de  la  tyrannie,  & 
de  la  feruitude  volontaire,  &plu- 
{ieurs  autres  belles  matières  trefl 
neceffaires  en  ce  temps,  re- 
feruans  au  lendemain  ce 
qu'ils  ont  à  dire 
de  plus. 


DIA< 


DIALOGVE    SECOND.      J 

Interlocuteurs. 
Le  Polit  que,  rHiftoricgraphe» 

Le  Politique  commence  en  chantant  le  Pfalme 
CX  X  1 1 1 1. 

Le po/.   Or  peut  bien  dire  lfrael  maintenant, 
Si  le  Seigneur  pour  nous  n'euft  point  efte, 
Si  le  Seigneur  noftre  droiàt  n'eufi  porté, 
,  Quand  tout  le  monde  à  grand  fureur  venant 
Pour  nous  meurtrir,deflus  nous  s'eft  ietté: 
L'ht/t.   le  fuis  deceu  fi  ce  n'eft  la  voix  de  celuy  que 
ie  defire  le  plus  de  voir  en  ce  monde. 
Le pol.    Pieça  fulîîons  vifs  cteuorez  par  eu^, 
Veu  la  fureur  ardente  des  peruers: 
Pieça  fulîîons  fous  les  eauxàl'enuers/ 
Et  tout  ainfi  qu'vn  flot  impétueux, 
Nous  euflent  tous  abyfmez  &  couuerts. 
L'hift.    Ou  ie  refue ,  ou  c'eft  l'amy  fans  nulle  dou- 
te, Mon  Dieu  où  peut-il eftre  encré?  Seroit-cc 
point  en  cefte  chambre?  Hola  he,  Ouurez  vn  peuA 
ie  vous  prie. 

Le  pol.    Qui  eftes-vous,qui  ainfi  heurtez? 
£bu  Gens  de  paix,  ouurelamy. 
Le  pol.  O  Seigneur,  Ceft  THiftoriographe.  Eft-ii 
poflibl 


L'bt.  Cel'eft  vrayement,mon  grand  amy. 
Le  peL   Que  ie  t'emb  rafle ,  He  qu'il  y  a  de  temps 
queie  fouhaitedauoirle  bien  queie  reçoy! 
L'htff.  Il  m'auient  tout  ainfi  qu'à  ceux  qui  ont  15- 
guement  attendu  ,  après  quelque  bien  rarecho- 
{e,qui  mal  à  jpeinepeuuent  croire  lors  qu'ils  l'est 


4  DIALOGVE     IL 

en  leur  puiflance ,  que  ce  foit  ce  qu'ils  defîroyent. 
Ainfi  dy-ie  m'auient  il  de  te  voir  maintenant 
icy. 

LepoL  Iet'afleure  mon  grand amy^quilm'auient 
aufli  tout  de  me(me,en  t'y  voyant. 
L'bt/l.    Si  n  eft-ce  fable,  ny  fantofme,  nous  voicy 
tous  deux,  Dieu  merci. 

Le  poL  Dieu  foit  loué ,  qui  nous  a  conduits  à  fau- 
Éeté,&  nous  a  faiâ  entrerencontrer  lors  que  nous 
y  peniions  le  moins.  S'il  te  femble  nous  en  remer- 
cierons enfemble  noftre  bon  Dieu,  de  tout  noftre? 
cœur,  &  puis  après  nous  entretiendrons  l'vn  Tau 
tre  tout  à  l'aife  du  fuccez  de  nos  voyages. 
L'hi/ï.  Nousne  pouuons  honeftementlaifferpaf 
ier  cefte  occafion,  de  remercier  bien  humblemen 
noftre  grand  Dieu ,  fans  encourir  le  vice  d'ingra 
titude  ,  Tvn  des  plus  defplaifans  à  Dieu,  &  moins 
fouffrable  entre  les  hommes.  Mais  il  nous  faut  te- 
nir la  porte  clofe  ,  pour  euiter  Pnconuenient  qui 
nouspourroit  furuenir ,  veu  le  lieu  où  nous  fom 
ires  :  où  le  pur  feruice  &  l'inuocation  du  nom  de 
Dieu  (comme  en  tout  le  refte  de  la  Papauté)  efl 
deffendue. 

Lepof.  I'efpere  que  bien  toft  (comme  il  nous  ef 
commande  de  Dieu,  expédient  pour  nos  mifere 
&  neceffaire  pour  noftre  deûoir)  il  nous  feraaull 
permis  de  feruir  Dieu  par  tout  ouuertement.  A 
près  que  fa  Maiefté  aura  fait  iuftice  de  la  grand 
Paillarde;  qui  a  corrompu  la  terre  parfapaillar 
dife,&  qu'il  aura  vengé  le  fa  ng  defes  feruiteursd 
la  main  d'icellc  :  lors  que  les  Rois  de  la  terre,  qi 
Qy&t  paillarde  auec  elle,  &  ont  vefeu  en  délices 

pleufe 


DIALOGVE    II. 

pleureront  &  fe lamenteront  à  caufe  d'elle,  quan 
ils  verront  la  fumée  de  fon  bruflement:Lors  dy-ie, 
qu'il  n'y  aura  plus  nuls  Chananeens  en  lamaifon 
du  Seigneur  des  armées.  Et  que  tous  ceux  qui  fe- 
ront demeurez  de  refte  ,  de  toutes  ks  nations  qui 
auront  fait  la  guerre  àl'Eglife  de  Dieu,  adoreront 
le  Roy  le  Seigneur  des  armées. Ainfi  que  la  predidt 
Zacharieenfa  Prophétie. 

L'hi/l.  lelefpere  auili  toutainfi.  Cependant  no- 
ftre  deuoireft,de  marcher  en  tout  prudemment,& 
j  d'attendre  en  toute  patience  ce  temps  là  que  le  Pe- 
:  re  a  mis  en  fa  puiffance. 

Bien  lepouuons  nous  prier  qu'il  abbrege  ces 
(  iours  là,&  qu'il  haflela  vocation  de  fes  efleus. 
Lepel.   Tu  dis  vray.  Or  le  prions  doncàgehoux, 
s'il  te  plaid  de  faire  les  prières  ie  te  fuyuray  de 
I  tout  mon  cœur. 
L'htfl.    le  le  veux  bien.    Prions, 

Seigneur  Dieu  Père  éternel  &  tout  puiflant, 

I  Nous  tes  poures  feruiteurs  ,  ayans  efté  tranfpor- 

I  tez  par  ta  grace,du  Royaume  tenebreux,au  Roy- 

jiaumede  lumière,  &  toft  après  employez  par  ton 

Eglif'e  en  dis  charges  importantes  à  ton  feruice: 

Te  rendons  grâces,  nous  te  louons  >  nous  te  ma- 

i  gnifions  Seigneur,  pour  les  biens  infinis  (&  qui,  à 

|  dire  vray,  nous  font  incomprchenfibles)  quêta 

I  nous  diftribues  iournellement  de  ta  libérale  &  in- 

{  fatigable  main  ,  de  ce  que  par  ton  bras  fauorable 

J  tu  nous  as  conduits  &  ramenez  nous  ayant  admi- 

|  niftre'  ks  chofes  neceflaires  à  noftre  voyage  ,  & 

nous  deliurantdes  dangers  aufquels  nous  fommes 

expofez  le  plus  fouuent  pour  nos  péchez.  Nous 

a     ii] 


il* 


6  DIALOGVEIL 

te  fupplions  Seigneur ,  qu'il  te  plaife  en  nous  par- 
donnant nos  fautes,  conti  nuer  tes  bénédictions  & 
grâces  fur  nous,  &  fur  tes  au  res  enfans  &  ferui- 
teurs ,  comme  tu  cognois  élire  expédient  pour  le 
bien  de  ta  gloire.    Sur  tout  Père  &  Sauucur ,  fay 
nous  toufiours  fermement  efperer  es  promefles 
du  falut  éternel  qui  nous  a  elle  a,  quis  par  le  fang 
précieux  de  ton  Fils  ton  bien  aime.  Et  nous  fait 
continuellement  dépendre  de  ta  prouidence  >  par 
laquelle  iufqu'aux  plus  petits  d'entre  les  oyfeaux, 
font  nourris  &  fouftentez  ,  &  les  cheueux  de  nos 
teftes  comptez  &  gardez,  iufq  ues  à  tanr  Seigneur, 
que  ru  nous  retires  de  ces  miferçs  >  pour  nous  fai- 
reiouyrde  l'immortalité  bien-heureufe,  de  la- 
quelle iouyffent  ceux  que  tu  as  retirez  en  paix. 
Cependant  Seigneur ,  nous  te  fupplions  de  prou- 
uoir  en  gênerai  &  en  particulier  ,  à  toutes  les  ne* 
çeflîtcz  de  ton  Eglife*  dehafter  le  temps  de  la  vo- 
cation des  tiens,  6c  abbreger  les  iours  de  l^eftau- 
ration  des  chofes.Et  de  nous  faire  en  particulier  la 
grâce  que  nous  puiffions  bien  toft  eftre  rendus  en 
iauueté,  à  l'Eglife  qui  nous  a  enuoye  pour  lu  y 
pouuoir  rendre  fidèlement  compte  de  la  charge 
quelle  nous  a  donnée;  fay-le  Seigneur,  pour  l'a- 
mourdelefus  Chrift  ton  Fils  noftrefauueur.  Ain- 
fi  foit-il.     } 

Le  pal.  Ainififoit-il.  Or  il  faut  que  ie  te  dye  deuar  t 
que  paffer^utre,queie  merefiouy  granaement>& 
m  efmerueïlle  quand  &  quand>confiderant  la  pei 
ne  que  tu  as  eue ,  &  les  dangers  par  où  tu  as  pafle 
çnfaifant  vn  fi  long  voyage ,  de  l'embonpoint 
que  tu  j&ousen  rapportes. 

Vbk 


DIALOGVE    IL  * 

Uhtft.  l'ay  eu  de  la  peine  vray  ement  pour  la  loir-* 
gueur  du  chemin>&  diuerfîré  des  Régions ,  par  ou 
îl  m'a  conuenu  paffer.  'Mais  la  gayetë  de  cœur  ,de 
laquelle  i'ay  marché,  m'a  fait  trouuer  tour  le  la- 
beur facile:  Quant  aux  dangers,  tu  fcay  bien  que 
celuy  pour  lequel  iemarchoiseftbon  &  fort  pour 
garder  ceux  qui  fe  retirent  en  fa  garde:  auflî  m'a- 
il  tellement  garanty  que  les  dangers  ne  m'ont  ap- 
proche que  de  bien  loin.  Le  plus  d'ennuy  que i  ay 
fenty ,  ç  à eftè  (afin  que ie  n'en  diflîmule  rien)  les 
Karhous  &  autres  infolences  où  Ion  m'a  voulu 
contraindre  d'entrer  par  plufieurs  fois  en  trauer- 
fantles  Àllemagnes:  Les  coups  de  coude  pareille- 
ment &  les  brocards  de  Franche  dogues ,  dont  les 
Angloisvfent  fouuent,  coniointsauec  la  vaine  & 
fuperbe  contenance  ,*&  autres  desbauches  qu'on 
voit  en  Angleterre,  m'ont  merueilleufement  of*- 
fenfé. 

Lr  po/.  Il  y  atioit  aflez  dequoy  fe  fafcher  :  mais 
lennuy  feroitgr^ndaudoublejficesfottifeseftoy- 
cnt  pratiquées  par  quelques  Chreftieos  &  gens  de 
marque.  Et  ie  me  doute  bien  que  les  Karhous  Al- 
lemans  ne  fe  trouuent  que  parmy  quelques  vieux 
yurongnes Papiftes ,  es  tauernes  &r  hoftellcrics  où 
il  feroit  bien  aife'  de  fe  faire  feruir  à  part  pour  fuyr 
la  violencede  ces  Sacs-à  vin.  Quant  aux  cours  des 
Princes  &  Seigneurs  Proteftans,où  tu  au  ois  le  plus 
affaire,  iem'affeure  que  tu  n'y  as  rienveudefem- 
blab/c,ny  pareillement  parmi  les  Anglois  de  bon- 
ne cftoffe(fi  leur  contenance  ne  trompe  moniu- 
gement)  rien  que  courtoific  &  douceur ,  accom- 
pagnée de  toute  modeftie. 


g  DIALOGVE    II. 

Hhift.  PleuftàDieu  qu'ainfi  fuft  i'amy  comme 
c'eft  pour  la  plus  part,  tout  au  contraire.  Les  plus 
granS  y  font  les  plus  lourdes  fautes ,  v  oire  les  plus 
religieux  font  plus  qu'ilneferoitàdefire^embre- 
nez  dec.es  ordures. 
Le  fol.    Que  me  dis-tu? 

L'hu  II  cft  ainfi  iet'en  afleurc^  nul  ne  leur  vienç 
au  deuant,ils  s'en  difpenfent  à  leur  gré. 
Leptl.   Et  les  Pafteurs,  quoy  cependant?  ne  repre- 
nent  ils  pas  ces  vices? 

Lïhi.  La  plus  part  font  des  chiens  muets,prefqiie 
tous  compagnons  d'Hely  >  il  n'y  a  point  de  disci- 
pline. 

Lepol.  Si  eft-ce  que  i'ay  ouy  dire  qu'il  yauoiten 
Angleterre  plusieurs  Miniftres  bons  Pafteurs,qui 
defîrans  la  reformation  de  ia  vie  &  mœurs  des 
hommes,  &  de  quelques  cérémonies  externes  qui 
font  demeurées  de  relie  de  IaPapauté,neceflbyent 
de  faire  tout  deuoir  par  eferit  ôc  de  viue  voix,pour 
mettre  la  difeipline  Ecclefiaftique  au  deifus  :  Et 
quelque  bon  Prince  Proteftant  qui  la  vouloir 
mettre  en  {es  terres. 

iJhtfl,  Tu  dis  vray:  Mais  fon  bon  vouloir  n'a  pas 
eu  l'effet  defiré  :  Et  quant  à  ces  bons  perfonnages 
Anglois,  du  temps  mefme  quei'ay  eftê  en  Angle- 
terre, ils  ont  efté  merueilleufement  travaillez  par 
les  Miniftres  delà  iuftice:  Les  vns  ont  efté  bannis, 
les  autres  depoftz  de  leurs  minilteres  :  Et  leurs  ef- 
critsparlans  de  reformation,  condamnez  comme 
feditieux. 

LepoL   Eft-il  poffible/ 
L'bift.   Iieftainfu 

U 


D  I  A  L  O  G  V  E     II.  9 

LepoL    Quant  au  deflein  de  ce  bon  Prince,  ic  ne 
aiesbahi  pas  par  trop  qu'il  s'en  (bit  allé  en  fa- 
mée, veu  la  tiédeur  &  lentit-ude  de  laquelle  les 
Princes  marchent,  quandileftqueiiionderepur^ 
ger  les  Eglifes  qui  leur  font  commifes  -.Conlide- 
rat  auflï  la  malice  des  Peuples  qm  abufent  le  plus 
fouuentdu  bon  naturel  de  leurs  Princes.  Mais  de 
ce  fait-la  d'Angleterre:  i'en  demeure  tout  efton- 
né.  Quelle  iniuftice  !  Quelle  defîoyautê  I  le  me 
doute  bien  d'où  cela  peut  venir  jl  ne  peut  procé- 
der que  de  la  bobance>ambition  &  infolence  des 
Prélats  Anglois ,  fauorifeede  la   Chattemiterie 
de  quelques  vns  du  confeil  que  ie  te  pourrois  bié 
nomrper.  Mais  qu'ils  oyent  (outre  les  pafiages  de 
rEfcriture)cequedit  quelque  grand  perfonnage 
de  noftretemps,parlant  de  la  difeipline  Ecclefia- 
ftique.  S'il  n'y  a  (dit-il)nulle  compagnie5ni  mef- 
mes  nulle  maifon  quelque  petite  qu'elle  fcit,qui 
fepuifle  maintenir  en  fon  eftàt,fans  difeipline:  Il 
efï certain  qu'il  eft  beaucoup  plus  requis  d'en  a* 
,  uoir  en  1  Eglife  ,  laquelle  doit  eftrc  ordonnée 
mieux  que  nulle  maifon, ny  autre  affemblee. 
Pourtant  comme  ladoftriire  de  noftre  Seigneur 
Iefus  eft  lame  de  TEglife,  aulîî  la  difeipline  eft  en 
icelle,comme  les  nerfs  font  en  vn  corps  pour  vnir 
:  les  membres  &  les  tenir  chacun  en  fon  lieu  &  en 
fon  ordre.  Pourtant  tous  ceux  qui  défirent  que  la 
i  difciplinefoit  abbatue.ou  qui  empefehent  qu'eL 
le  ne  foit  remife  au  deifus ,  foit  qu'ils  le  facent  a 
leurefeient  ou  parincon(ideration,cerchent  dé- 
mener l'Eglifc à  vnediffipation  extrême. 
Vhiji.    Cela  eft  tant  bien  dit  que  rienplus:  Mais 


i»  DIALOGVE    If. 

quel  remède  quand  les  principaux,  d'entre  les  ges 
d'Egtife qu'orrappelle,qui deuffent porter  le flara 
beau  deuant  les  autres,  fc  contentans  d'auoir  re 
ceu  lado<5trinc,n'ontcuredereformatiô.Et^uel- 
que  bon  exemple  que  leurs  voifms  EfcoUois& 
autres  peuples  qui  l'ont  reccu'ê  ,  leur  en  fâchent 
dôner,n'ont  pas  honte  de  fe  monftrer  en  nemis  ou 
oertsde  toute  difeipline,  cependant  la  feinte  fim- 
plicitédu  furpelis  plié  menu  comme  celuy  d'vn 
preftre,  lafotte&fuperflue  clarté  deschandeles 
en  plein  midi,lefon  fans  intelligence  desOrgues, 
La  gaye  mufique  gringotee  ne  manque  point  de  • 
dans  leurs  temples,  en  leurs  feruices  ordinaires. 
LàdefTus   Monfieur  rArcheuefque,Monfieurle 
Primat,  Môfieur  l'Euefque,  &  autres  tels  officiers 
accompagnez  de  pages,  laquets,  cftaffiers,  &  au- 
tres falots,iufques  à  20  30  40ioo>&tely  en  aiuf- 
quesà  2oo.cheuaux.    , 

Le  fol.  O  Seigneur,  iufques  à  quand  y  aura  il  de 
tels  Maiftre-d'hoftels  en  ta  maifon!  Quels  vigne- 
rons, quels  moiiïbnneurs!  ils  ont  prins  l'Euangile 
en  vain  les  paillards  &  s'en  font  fait  riches. 
Vhu  Bellement  ie  te  fupplie,  tu  es  trop  prodigue 
eenfeur,ilsnefontpas  tous  ainfi  Dieu  mercy  ,& 
pour  le  moins  la  doétrine  eft  pure  parmi  eux. 
Z^/w/.Voiredea!Mais  où  font  les  fruicls  de  la  vi- 
gne du  grand  Seigneur  ?  Ne  font  cepluftoftdes 
lambrufches  que  bons  rai/îns  ?  Et  ne  craignent- 
ils  pas,  ie  parle  à  ceux  quç  le  Seigneur  a  eftablis 
guettes  fur  Ifrael,que  le  Seigneur  leur  redemande 
les  brebis  qui  periflènt  par  leur  faute: Voire  &  les 
vns&  les  autres  necraignét-ilpas  que  le  Seigneur 

ofte 


- 

DIALOGVE     IL  ir 

©ftefon  Chandelier  du  milieu  d'eux,  &  leur  face 
fouffrirlafaim,iedislafaim'defa  parole  vrayepa 
fture  des  ames,puis  qu'ils  en  abufent  ainloEt  ce- 
tte Princefle  leur  Roy  ne,qui  a  la  réputation  d'e^ 
ftre  tât  fage  &  vertueufe,qui  porte  le  titre  de  chef 
de  l'Eglise  en  fon  Royaume,&  de  defféfatrice  de 
la  foy.    Eft-il  poflîble'  qu'elle  &  les  feigneurs  de 
fon  Confeil  endurent  vne  telle  desbauche  en  la 
maifon  du  Dieu  viuant?       L'h*.    "Ce  n'eft  pas  là 
toutjl  y  ab;c  encore  pis  à  craindre.  Lrp/.Noftrc 
Seigneur!quypourroitilauoirdepire,entreceux 
qui  ont  receu  l'Euâgilcque  de  n'é  vouloir(par  ma~ 
nierededire)quclamoitié,a  fc.la  feule doârine? 
Lhu  Ne  feroit-ce  pas  chofe  plus  déplorable  >  fi 
encoresde  cefte  moitié-là  ils  en  faifoyent  fi  peu 
d'eftat^qu'ilsnefe  fouciaffent^quand  biéauiour- 
d'huy  ou  demain  elle  leur  feroit  oftee. 
Lepn/.Cch  eft  bien  certain,  \ïht. Or  font-ils 

prefque  fur  le  point  de  la  perdre  s'ils  ne  s'auifent. 
Le  pot.  le  ferois  extrêmement  marri  5  quoy  que  le 
peuple  qui  en  abufefoit  digne  d'en  eftrepriuê,fi 
ce  que  tu  disauenoit:  Mais  dymoy  comment  ce 
peut  eftre.     L/7/.II  ne  faut  que  la  feule  mort  de  la 
Royncpour  tout  châger  &  réuerfer.     hepo/.Co- 
ment,Bon  DieulEn  14  ou  15.  ans  qu'elle  a  régné, 
n'a-elle  feeu  eftablir  telles  loix  &  ordônâces  que 
la  do&rinede  fEuangiie  puifTe  demeurer  pure  a- 
pressôdefpartbogré  malgrêla  Papauté?  A -elle 
fi  peu  profiteen  lalc&uredesbos  liurcs5quei'en- 
tensluy  eftie  tât  familiers?  Faudra  il  qu'vn  Cico»- 
ro  luy  enfeigne  fa  leçon,  furpaflTant  de  zèle  enuers 
la  Republique  Romaines  le  zelç  de  celle  Roynt 
çnuers  l'Eglife  de  Dieu/* 


tt  DIALOGVE     IL 

Quand  il  afferme  n'auoir  moins  de  foin  de  l'eftat 
auenir  que  de  l'eftat  prefent  de  fa  République: 
he  Dieu,quelle  lafchetê  voila. 
ZJh'Ae  t'afleure  l'amy  qaefi  ia  Roy  ne  &  fon  Cô- 
feil  ou  le  Parlement  d'Angleterre  ny  remédie* 
qu'ils  font  venus  comme  à  la  veille  de  voir  la  fub- 
ueriîon  deleureftat  &  delà  Religion  enfemble. 
Lepo  .  Ha  miferables  !  Et  que  tardent-ils,  qui  les 
empefched'y  mettre  la  main  deuantla  main? 
Uhi(l.  R*en  ne  les  endeftournequeladesbanche 
&  la  v  nitë  de  lacourdes  délices  des  Prelatsda  fu- 
perbe  des  nobles  :  Et  pour  le  dire  erj  vn  mot  le 
peu  de  zèle  que  la  plus  pm  des  Anglots  a  enuers 
le  feruice  de  Dieu.  Et  Dieu  par  fon  fecret  iuge- 
ment^pourfe  venger  de  telle  lafchetê  tient  corne 
en  lefTe  vne  royne  d'Efcoflejque  chacun  cognoift 
aflfez  plus  proche  delà  Couronne  d'Angleterre, 
pour  lalafchertoutauffi  tofl:  après  la  mort  de  ce- 
fte-cy  .Et  Dieu  fçait  quel  remuement  on  y  verra 
s'ainfiaduient. 

LepolO  Seigneur!  Et  vit-elle  encore  cefte  fatale 
Medee>Qiii  euft  iamais ciiydécela?  Catherinede 
Medicis, 8c  fesenfansont  bien  furpafsë  n  luxu- 
re,eft cruauté  &perfidietreftous  leurs  deuanciers 
tyrâs,ils  les  ont  dy-ie,iuftifiez,&  aboly  le  plus  de 
leur  renom:  Mais  après  ceux  là,  ie  croy  certes 
qu'on  doit  l'hofineur  à  ce(le-cy,d'auoir  couché  à 
toutes  reftesfoneftat,honneur  &grandeur,&ra- 
frefehyen  plusse  fortes  le ieu tragique  malheu- 
reux» Iifembloitbienquefa  prifon  ta  deuoita- 
noir  priuee  des  moy es  de  continuer  Ces  déporte- 
mens  ;  Mais  à  ce  que  Ton  a,  veu  la  violence  de  ceft 

efpric 


dial;ogve  il  r| 

cfprit^n'a  peu eftrc  retenue  ny  empefehee  quelle 
n'ai;  tété  le  dernier  effort  desô  deftî,  traînât  aaec 
fon  défait re  la  ruine  dejtous  ceux  qui  s'en  font  ac- 
coliez. L'infortune  duc  de  Northfolc  aefté  le 
dernier,qui  par  fon  fupplice  nous  fert  de  bon  tef- 
moin,qu'elie  n'a  laifsê  péril  à  eflayer.  Ayant  fait 
la  plus  hafardeu fe  entreprife  qui  fe  peut  faire,qui 
eft,  d'attenter  fur  la  vie  de  celle  quialaûenne  ea 
fapuilTance,&  de  contraindre  ceux  qui  ont  fa  vie 
en  leurs  mains,de  n'eftimer  point  leur  vie  eftreaf 
feuree  s'ils  ne  luy  oftét  |la  fiene:Mais  qu'attendéc 
ils  ces  Anglois?  N'y  a-il  ame  qui  remonftreà  la 
Royne&  à  fon  Confeilla  neceflïté  qu'ils  ont  de 
s'ofter  vne  telle  efpine  du  pied? 
L'hs.  Voire  dea:Il  y  en  a  eu  des  plus  dodes  &  plus 
zelez  qui  n'ont  rien  oublie  à  luy  dire  fur  ces  argile 
ments  :  Mais  la roy ne  d'Angleterre  eft  fi  bonne, 
elle  eft  tant  pleine  de  clémence  &  douceur  quelle 
ne  pren  t  point  de  plaifir  à  voir  refpandre  le  fang. 
LepoU  Quelle  douceur  noftreSeigneur,&  quelle 
clémence  eft  celle-là, qui traine  auecfoylaruine 
d'vn  eftat  fi  beau  &  fi  grand,  &  de  la  Religion  en-  t 
femblc  !  N'eft-ce  plufloft  la  cruauté  fa  plus  ex- 
trême qa'on  vit  onques  ?  Si  vne  telle  calamité  fe 
peut  cuiter  par  moyés  iuftes  &  licites  t  CeL.y  qui 
ne  Tempefcliera  ne  fera-il  pas  coulpable  de  tous 
les  malheurs  qui  en  aduiendront  :  Sera-ce  pas  v~ 
ne  cru  elle  clémence  pour  fefpargner  le  djgne  de 
mort, faire  mourir  tant d'innocenrs,&  vue  dou- 
ble charge  de  confeience  a  vn  Prince  de  ne  vou- 
loir faire  iuftice,  ne  procurer  le  falut  de  tourfon 
Royaume.DieupresétecechoixàJiaroyned'Ap-i 


I4  DI  A  LO  G  VE     II.  | 

glcterre  de  faire  iufticc,  &  affeurcr  Ton  cftat  de  la 
Religion  en  Anglcrerre,ou  refufant  iuftice,y  rui^ 
ner  feftat&  la  religion  enfcmble.  Car  on  ne  peut 
dire  qu'après  le  decez  delà  Roy  ne  d'Angleterre, 
les  chofes  eftant  en  l'citat  qu'elles  font,  il  y  ayt 
moyen  d'empefeher  que  la  roy  ne  d'Efcoffe  ne  vie- 
neàfucceder,  &  par  confequent  toutl'cftat  du 
Royaume  à  renuerfer ,  Se  la  Religion  à  changer: 
tous  ceux  qui  ne  voudront  eflre  Ci  mefclians  que 
de  quitter  le  ciel  pour  la  terre ,  &  renier  leur  re- 
ligion,pourle  moins  bannis,chafTez,cux  &  leurs 
enfans  miferables,  corne  on  a  ia  veu  le  pourtraift 
au  règne  de  laRoyne  Marie. 
L'Iot.  Cela  edeertain  :  Et  beaucoup  de  ges  de  bien 
Anglois»auec  lefquels  i'ay  deuifé  de  ceft  affaire, 
ne  s  attendent  pas  à  mieux.  Encore  dernièrement 
la  roy  ne  Elizabeth  ,  eftant  tombée  malade  (crai- 
gnant que  pire  luy  auint)  il  yen  auoitdefîaplu- 
fieursquipenfoyent  àtroulfèr  leurs  quilles. 
Le  po/.Ha  poures  gens  !  Et  comment  eft-cc  quVn 
Parlement(duquel  i'authoritéefl  figrandecom- 
metufeay  )  nefaitouuertement  refoudre  cefte 
Royne  en  cefai&cy  ,en  ce  fait  dy-ie,auquel  il 
neft  pas  queftion  feulemétde  punir  le  pafse,mais 
auflî d'euiterle  mal prefent &  iduenir.   Dieu  au- 
ra bien  puny  daueuglement,  ceux  qui  ne  verront 
clair  en  ce  il  affaire.  Ceux  qui  ont  remis  vn  pareil 
forfaidautrefois,rontrcmis  à  cqvX  de  qui  ils  n  a- 
uoyent  occauon  de  douter  femblable  confpira- 
tiommais  de  pardonner  à  ceux  qui  retiennent  la 
anefme  volontés  mefmes  moyens  pour  mal  fai- 


DIALOGVE    II  Ij 

ïc,c  eft  pluftoft  témérité  que  douceur. 

L'Angleterre  tient  (comme  l'on  di<5t)le  loup 
par  les  oreilles,  ils  ne  le  peuuét  tenir  long  remps, 
&  encores moins  le  lafcher,  queen  l'vfte  &  l'au- 
tre forte  il  ne  leur  face  beaucoup  de  mal.  Le  pé- 
ril y  eft  tout  euident,  &ia  eflayê  :  vouloir  enco- 
res choquer  au  mefme  efcueuil  où  Ton  vient  de 
faire  naufrage,cc  feroit  à  tort,  comme  dit  le  pro- 
uerbe,qu'on  accuferoit  Neptune. 

Cela  eft  bien  certain ,  que  tant  que  la  roync 
«TEfcoflc  y  fera,  elle  ne  ceflera  de  troubler  ceft 
eftat,par  confpirations  inteftines:  Et  fi  elle  en  eft 
vnefois  hors(comme  Charles  de  Valois  s'eiTayc 
iouruellement  de  l'en  tirer)par  guerre  externe. 

Il  n'y  a  rien  de  fi  pernicieux  à  vn  Royaume  que 
d'y  auoir  vn  fucccfleur,ayantdes  qualitezfi  per- 
nicieufes  à  vn  eftat,que  la  royne  d'Efccfle.  Car 
en  premier  lieu ,  Ceft  vn  fuccefleur  ennemy,el^ 
le  Tau  oit  affez  monftré  par  les  guerres  pak 
fées.  Mais  en  la  confpiration  dernière  elle  » 
defcouuert  la  plus  capitale  haine  qui  fe  peut  mô^. 
ftrer. 

L'ambition  &  cupidité  de  cefte  Couronne,  ne 
luy  permet  point  d'attendre  le  temps  delà  fuo 
ceflion.  Elle  a  autrefois  vfurpê  le  tkre  &  les  arf 
mes. 

A  prefent  par  cefte  confpiration ,  elle  a  mon- 
tre d'en  vouloir  auoir  la  poffeflion  &  la  corn* 
ttoditfc. 

Dauantage  ,  elle  eft  cftrangere  de  nation,  tel- 
'    Jçaasnt  que  l'affe&ion  naturelle  >  comme  feroit 


? 


ÏS  D1ALOGVE     M, 

en  vn  autre  fuccefïcur  qui  feroit  fils  ne  peut  arre 

fter  l'ambition  qu'elle  a  d'empiéter  le  Royaume. 

Item  elle  eft  eftrangere  de  religion,  qui  eft  la 
pire  qualité  de  toutes,  d'autant  mefmes,qu  elle  a 
(comme iay  entendu  dire,les partis pieça  dreffez 
dans  le  Royaume,  tellement  qu  il  n'y  efchcrroit 
que  le  coup  de  l'exécution. 

La  rétention  donques  d'vn  tel  fuccefïeur  ne 
peut eftre que trefdangereufe atout  eftat  :  Etau 
contraire  l'extermination  fort  vtile  &  au  grâd  re- 
pos 8c  trâquillité  d'iceluy,de  forte  qu'on  ne  peut 
douter  que  ce  ne  fuftvn  grand  bié  a  ce  Royaume 
de  luy  ofter  cefte  efpinedu  pied,qui  ne  celle  de  le 
troubler  &  picquenEt  de  s'expofer  au  peril,quô 
peut  facilement  &  par  moyens  licites  euicer,pour 
après  effayerd'eftre  fauuez  par  quelque  voye  mi- 
raculeufe  de  Dieu,&  aimer  pluftoft  demourer 
toufîours  en  danger,en  retardant  ourefufant  iu- 
ftice,  que  s'afleurer  de  fonfalut  auecla  iuftice. 
Cela  s'appelle  en  bô  François,  Tenter  Dieu  trop 
vilainement. 

Ehi-  Tu  en  parles  bien  à'  ton  aife  Se  ainfi  comme 
tu  fentens:  Mais  ie  me  doute  bien  l'amy  quefi  tu 
tendois  vne  oreille  à  l'accufee  &c  àfes  droits,que 
poffible  tu  pourrois  faire  vne  toute  autre  con> 
clufion. 

Le  polla.  à  Dieu  ne  plaife  que  ie  tende  l'oreille  à 
cefte  bonne  Dame-là:  Ientens  qu'elle  a  trop  de 
moyens  pour  corrompre  les  plus  parfaits.  Mais  d 
ferois-ie  bieii  aifed'eftreenlieuou  fonfai&fuft 
traité, pour  en  dire  ce  qu'il  m'en  fernble, 
J&hù  Tu  en  as  défia  di&  affezpourte  garder  d'en 

eftrc 


!  D  I  A  L  O  G  V  E    IL  Tj 

eftreioge.     Et  nousauons  (comme  tu  fçais)à 
traiter  d'vne  autre  matière:  toutefois  pourceque 
ceft  affaire  importe  tant  à  l'Eglifede  Diea,fi  tu 
vcux*afin  que  faute  de  raifons,onnelaifie  plus  15 
guementvne  punition  fi  neceflaire  en  arrière,  ic 
tiendray  le  parti  de  la  royne  d'Efcofîe(par  forme 
dedeuis)&  t'allegueray  au  mieux- mal  qu'il  me 
fera  poffible  tout  ce  que  ces  partizans  alleguent5 
i    pour  l'exempter  de  fon  dernier  fupplice  ,  toy  au 
contraire  debatras  ce  qu'il  te  femblera eftre  rai- 
fonnable,felon  l'eftat  Ôc  laconfcience  pour  le  bié 
de  ce  peuple-là.f  ay  bon  moyen  d'en  aduertir  des 
M'y  i  lord  s  qui  me  font  amis.  Apres  cecy,ie  te  fe~ 
jl  ray  entendrelefuccezdetout  moii  voyage. 
Lepo/.  le  le  veux  bien,  &  fi  ne  fay  point  de  dou- 
te que  ie  n'en  puifife  bien  reioudreceux  qui  fans 
pafîîon  auec  vn  iugemét  pur  &  net,  voudrôt  me- 
.    furer  mes  raifonf.  Mais  deuant  que  paffer  outre* 
;    iefuis  d'auis qu'en  ce  fait-cy (comme  en  toute  au* 
•   tre  matière  d'eftat)  nous  ayons  deux  confidera- 
tions  conioinâ:ement,L'vne,Si  ce  qu'on  propofe 
c    eft  honn-cfte,rautrc,S'il  eft  vtile.Ceux  qui  en  ma- 
tières d'eftar,  dient  qu'il  ne  faut  côfidcrer  que  IV- 
tilitè,  monftrent  qu'ils  n'ont  guère  l'honneur,  & 
encores  mointla  confeience,  en  recommandation 
Le  populace  d'Athènes  fufîît  pour  leur  faire  hô- 
\    te  au  iugemfcnt  qu'il  donna,  du  confeil  que  The- 
c   miftoclesleur  vouloir  bailler  sas  le  déclarer  qu'à 
j    vn.lls  efleurent(  comme  tu  fçais)pour  l'ouyr  non 
\    point  le  plus  affeâionnè  à  l'amplification  de  leur 
Republique,  ains  Ariftidcs  le  plus  itifte ,  ai.quel 
i   aptes  cju  il  leur  eut  rapporté  que  lecôfeil  de  The* 
c  b 


i8  DIALOGVE    IL 

miftocles  eftoit  fort  vtile,  mais  ,tpef-iniuftc: 
Ilsdirenttous  d'vne  voix  qu'ils  n'en  vouloyent 
point:  Nous  auons  donc  en  ce  faift-cy  obligation 
&  deuoir  de  regarder  autant  la  iuftice  &  honefte- 
té3  corne  lVcilité  publique  du  royaume  d'Angle- 
terre. De  ce  bié  public  s'il  y  a  intereft  ou  non,i'en  ' 
ay  defia,ce  mefemble,  parle  aiïèz:refte  fculemet 
à  vuyder,fi  le  faiteftauflî  iufte  &  honefte,  com- 
me vtile&neceffaire.    Il  elt  bien  certain  &  ne  fe 
peut  nier  ,que  c'cftvn  des  plus  grans  crimes  qui 
fe  peuuent  commettre  enuers  les  hommes  que  de 
confpirer  contre  le  Roy  en  fon  royaume,  contre 
fon  eftat  &  rauiflfement  d'iceluyd'exemplaire  pu- 
nition de  CoréiDathan>&  Abiron  letefmoigne 
aflfez  :  Dauid  ordonne  &  efleu  de  Dieu  pour  eftre 
Roy  après  Saul,  s'eft  contenté  defe  deftendre& 
fe  garentir  fansiamais  attenter  fur  la  perfonne  de 
Saul5à  quineantmoiris  il  eftoit  deftiné  fucceffeur 
delà  bouche  de  Dieu.    Ec  combien  que  Saul  luy 
fift  guerre  mortelle  &îniufte?  fi  eft-eeque  Da- 
uid fe  condamnoit  comme  digne  de  mort,s'il  euft 
attenté  contre  Saul  ,&  fit  mourir  celuy  qui  l'ofa 
cntreprendre,quoy  qiul  fe  couurift  du  comman- 
dement &  de  la  necellîté  de  Saul.    Ce  feroit  v- 
pe  fuperflue  &  vaine  ostentation  de  s'amplifier  en 
long  difeours  fur  la  preuue  d'vne  maxime  fi  in- 
dubitable: Que  celuy  qui  veut  renuei  fer  l'eftat  & 
attenter  fur  la  vie  du  Seigneur  fouuèrain  d'iceluy 
(ie  ne  parie  pas  du  tyran  ny  delà  tyrânieauffi)  efl 
digne  du  fupplice  de  mort:&  efl:  permis, voire  cô- 
mandé  aux  Pères  de  maftacrer  leurs  enfâs,  &  aux 
frères  leurs  frères  qui  confpirent  contre  l'eftat. 
Aulïî  qui  regarde  combien  de  maux  &dexrimc* 


DIALOGVE    IL  i9 

font  trouviez  en  ce  feul  crime,combié  de  perfon* 
nés  y  (ont  oftenfees  :  les  ruines  &  calamitez  qui 
s'en  enfuyuent-.ia  lôgue  mifere  qu'vn  tel  fait  trai- 
ne  après  foy5il  s'en  -trouuera  rant  d'expres,&  en  fi 
grâd  nôbre,  dot  ehacûeft  feul  digne  de  mort  qu'il 
n'y  a  pas  aiïez  de  fupplicespour  vne  telle  hydre 
de  crimes*  Il  ne  faut  que  fe  figurer  l'image  dVne 
defolatiô  vniuerfcllede  tout  ieroyaume^lacruau 
té  des  proscriptions  &  calamiteux  fpedacle  des 
profcrits,  pour  iuger  le  mérite  de  celui  qui  en  au- 
ra eftecaufe.Et  iettant  les  yeux  plus  loin  confide- 
rer  qu'il  faut  abolir  toute  efpece  de  Republique 
&  d'eftat,  &  rédre  les  homes  brutaux  fans  focietc 
ne  iuftice,  fi  tel  crime  n'eft  condârsë,  d'autât  qu'il 
n'y  a  eftat  iqui  puiffe  fub(îfter>  fi  telles  côfpiratios 
demeurét  impunies,  Etd'autre  part  leuantenco- 
res  les  yeux  plus  haut ,  confiderer  de  qui  procède 
Tauthoiite  tk  patliance  que  Dieu  a  mife  aux  Pria 
ces  fouuerains  .,  qui  leur  rauit  le  feeptre  refïfte 
à  la  puiflance  de  Dieu,  &  viole  ce  qu'il  a  voulu 
eftre  fainft  &  muiolable  par  dcfFus  autres  chofes 
humaines.  Ce  feroit  chofe  trop  ridicule  de  pëfc  r 
exeufer  ce  fair ,  pour  dire  que  le  crime  n'a  pas  efte 
cffectue>ny  par  cofequet  tous  lesfufdits  maux  en 
fuyuis.  Car  rn  vn  tel  crime,  fi  on  attédfexecut  ô> 
ilnerefteplus  moyede  le  punir:ilfaut  queTétre- 
prife  fo  t  punie  corne  le  fait:  autremët  iamaisil  n'f 
auroit  punitiô.Car  fi  le  crime  eutt  rcufly,qui  eu  il 
puny  lescoulpables?  il  n'y  eufteu  nvloy^nyiu^c 
popr  les  côdâner.  Aucôtraire  ilseufséteule  pou- 
uoir  fur  la  loy  &  iuftice.  Les  exéples  de  ceux  qu  6 
Ht  auoir  efté-punisnesôt  pour  auoir  execute:ainç 


i*  D  1  A  L  O  G  V  E     I  I 

feulemêc  pour  auoir  attentê.Refte  doncpour  vu 
principe  confcty  &  indubitable  par  toutes  les  na- 
tions ue  la  tcrre,&  parcoures  loix  diuines  &  hu- 
maines.Qu.evne  relie  confpiration  eft  digne  de 
plus  de  morts  &  fupplices  que  le  coulpable  ne 
îcauroit  fouffrir:  &  par  confequent  fenfuit  que  la 
punition  n'elt  pas  moins  iufte  &  honeftc,qu'elle 
eft  vtile  &  profitable. 

Uhu  le  t'accorde  cela  fimplement  :  Mais  auflî  il 
faut  que  tu  me  confeffes ,  par  l'aduis  de  Ciceron 
mefmes?que  fi  l'on  propofedeux  bonnettes  & 
deux  vuiles,  quand  &  quand  qu'il  faut  prendre  le 
plus  vtile,!eplus  honnefte&  mieux  feant. 
Ztf/M'.îei'auoue. 

Lbuïly  aplus  :  C'eft  qu'en  toutes  chofes  8c  fur 
tout  en  tous  iugemés ,  on  traite  premier  des  pe  - 
fonnes>apres  l'on  traite  de  leur  fait,ie  dis  notam- 
ment des  perfonnes  du  iuge  &c  de  laccusë. 
Lepol.lele  confelTe,maisques'enfuyura-il  pour 
tant? 

Z/è/.Ceft  que  fî  nous  confideronsles  qualitcz  do 
la  perfonne  de  la  royne  d'Efcoffe,nous  trouuerôs  I 
-  pour  lapremiere,qu'elleeftmgiftrefledefô  Rpy 
aume>de  pareille  puiflance  que  la  royne  d'Angle- 
terre neft  fubie£te,&inferieure  nyiufticiable.Qui 
es  tu  donc5dit  l'Ekriture5qui  iuges  le  feruite^r 
d'autruy?Dieu  a>comme  auec vn  cordeau  ,depar- 
ty  la  terre  entre  les  hommes  qui  tafche  de  foutre 
paffer,  contreuient  au  dixième   commandement 
perpétuel  &  inuiolable.Et  d'aller refufeicer  quel- 
ques vieux  droits  de  fouueraineté,que  l'Angle-; 
*crrepretenddeflusfEfcoire>&  en  vouloir  vferJ 

pour} 


DIALOGVE     I  [.  21 

pour  rendre  laroyne  d'Efcofle  iufticiable  de  la 
royne  d'Angleterre:ll  n'y  a  homme  de  bon  iuge- 
ment,quinediequeceferoit  des  prétendues  cou- 
leurs &recerches,  pour  fe  deffaired'vne  PrinceC 
fe  à  qui  l'on  veut  mai.  Car  puisqu'elle  a  ePié  auât 
fa  pnfonen  pofîeflion ,  de  fe  dire  Monarqueeti 
fon  Royaume,  elle  ne  peut  efîre  par  la  contrainte 
tenue,  qu'en  lamefme  conditiô  qu  elle  eftoit  lors 
de  la  première  heure  de  fon  emprifonnement. 
Ce  font  les  loixdu  grâd  Empire  Romain,en  tour- 
tes les  grandes  guerres  qu'ils  ont  eues  partoute 
laterre:  C'eft  la  raifon  naturelle  qui  le  perfuade 
allez  à  vn  chacun.  Et  de  prétendre  auffî  qu'elle 
n'eftplus  Roy  ne,  quelle  a  eftêpriuee  du  Royau- 
me par  fa  defmiffion  ,  &  par  la  délibération  des 
eftats  d'Efcofle  :  Ce  font  des  traits  que  la  Royne 
d'Angleterre,ny  autre  Prince  ne  peut  approuuer, 
fans  faire  tort  à  l'authorité  que  tous  les  Princes 
fouuerains  vfurpent  &  prétendent  auoir  t  eiuger 
&  donner  la  loy  àleursfuiets,non  point  eftreiu- 
gezny  receuoirlaloy  d'eux,  ou  eftre  côtables  de 
leurs  aâions  qu'au  feul  Dieu  quoy  qu'ils  facent. 
Tu  feais  bien  que  le  noflre  s'en  eft  fouuent  fait  à 
croire.  Et  en  telles  occafions,  il  femblc  que  les 
Rois  font  tous  vnis  à  reprimer  &  côbatre  le  faift 
des  fuiets:Tant  s'en  faut  que  la  royne  d'Ang  cter- 
rc  s  en  puifle  feruir  pour  s'approprier-authoritê 
fur  le  royaume  d'Efcolfe.  llrcftedoncàla  royne 
Marie Stuard,  cefte  qualité  de  Royne  fouuerai- 
ne  ,  non  infericure  de  laroyne  d'Angleterre,  la- 
quelle par  confequent  ne  peut  iuftement  cegnoi- 
ftienyiugcr  fur  elle:  d'autant  que  le  fondement 

"b     iij 


il  DIALOGVE    II. 

plus  grad  &preallablepoorfolidervn  boniuge- 
mentjceftd'eftablir  lapuiffance&  authoritêlc- 
gititnede  celny  qui  veut  eftrciugc. 

Les  ambaffadeurs  des  Rois  font  par  toutes  les 
plus  agreftes  nations  ,  par  toutes  elpeces  de  reli- 
gions,inuiolables,&  ceux  qui  les  offenfent  tenus 
pour  exécrables  &  violareursdu  droi&des  gens: 
à  plus  forte  raifon  ceux  qui  offenfent  les  Rois,de£- 
quels les  ambaffadeurs  n'ont,  que  la  réputation. 
Les  Romains  ont  laifsé  vn  exéple  qui  eft  en  plu- 
sieurs points  conforme  au  fait  de  la  roy  ne  d'Efcof 
fe.  C'eftdesambaflàdeurs  venus  de  la  part  des 
TarquinsàRome  pour  emporter  leurs  menbles 
ftpres leur  reieâion.  Ces  ambaffadeurs  firent  v- 
ne-confpiratiô  auec  aucuns  Romains  pour  remet 
tre  les  Tarquins  &  ren uçrfer  la  Republique,  tuer 
les  Confuls  &  principaux  if  icelle:  la  conspiration 
eft  defcouuerte  :  les  Romains  font  punis  iufques 
à  la  que  Brutus  fit  mourir  fes  propres  enfans,  quât 
aux  ambaffadeurs  Je  fait  cfld  ébat  u  au  Sénat,  ou 
le  di  oict  de  gens  le  gaignay&  furent  !es  ambaffa- 
deurs enuoyezen  feureté.  Ccluy  qu'ils  reprefen- 
toyët  qui  eiloitTarquineftoit  chafïe  de  fan  Ro- 
yaume ,  comme  la  royne*  d'Efcoffe  :  les  ambaffa- 
deurs auoyent.faid  la  confpiration  dans  Rome, 
après  y  auoïreftéreceus,commeh  roy  ne  d'Efcof* 
feafâten  Angleterre  après  yauoireSîë  receue. 
Etto;  tefois  il  çatiuge  qu'encore  en  ce  cas  ils  e- 
ftoyent  inuiolables. 

La  féconde  qualité  que  la  roy  ne  d'Efcoffepeut 
alléguer  pour  eftre  exempte  de  la  générale  côdâ- 
nation  des  confpirateurs  >  quelle  eft  réfugiée  en 


-Angle- 


i 


DIALOGVE     II.  i3 

Angleterre-.chaciï  fcait  côme  elle  y  eft  venue  are 
fugeapres  iadcfroutedVne  bacaillccômc  elle  jr 
aeftéreceueà  refuge  &  feuretéde  fa  vic:à  cefte 
heure  la  faire  mourir,  on  dira  que  ceit  l'acte  le 
plus  indigne  a'vn  Prince  qui  ait  efté  fait  iamais  à 
autrePrince.Les  plus  barbares  Princes  ont  eu  ce- 
fte humanité  de  receuoir  lcsroisdeiectez  de  leurs 
thrones>&  les  maintenir  en  toute  feu r été  les  trai- 
ter auechôneur  &  dignité:&  ont  pensé  que  c  e- 
ftoit  leur  propre  grandeur  de  fecourir,ou  pour  le 
moins  retirer  les  rois  expoliez  de  leurs  eftats,foit 
par  leurs  fuiets  ou  par  antres  Princes.Etny  a  eu 
iamais  différence  de  religiô,inimitié  pafTee  ny  au 
tre  occafion  quiait  empefehéce  refpect  deu  a  la 
maiefte  des  Rois  &  Princes  fouuerains  ,&  àceux 
qui  leur  appartienent.On  lit  de  Chilperic  4.  roy 
de  Frâcetque  les  François  chaflerent  de  fon  roy- 
aume qu'il  fut  receuà  refuge  par  le  roy  deLorrai 
neLoys  Alphonfero  dePortugal  charte  par  fon 
frère  Scancho  rov  de  Caftille  fut  receu  par  le  roy 
de  Grenade  Tilleda,bié  qu'il  fut  Sarrazin:&  quoi 
qu'il luyfufl:  prédit,  qu'il  ruineroit  fa  pofterité  : 
il  le  tint  en  fcurete,&  lelaidaaller  après  la  mort 
de  fon  frère  en  fon  royaume.  Les  rois  Loys  11. & 
Charles  S.receurétZizim  ou  Gemes  Turcdeietè 
d  lEmpirej  par  Baiazet  fon  frère,  voire  mefmes 
e  papelnnocét  le  receut.il  eft  vray  qu'Alexâdrd 
6.fôfuccefîeurluy  fît  en  fin  vn  trait  de  Pape.Thc 
miftocles  fut  receu  par  le  roy  des  Perfes,&  quoy 
qucfafœurluydemâdaft  punitio,dece  qu'il  luy 
auoittuéfesenfans  à  Salamine>iamaisne  voulut 
violer  l'AzyJe  &  refugequi  eft  es  maifôs  desRois 
pour  tous  les  Princes  affligez.  b  iiij 


14  DIA   LOGVE     II. 

Ilyabiéeuenplufieurs  Roys&  Princcs,cotne 
en  tous  eftats,dela  mefchâceté  &:  nô  guère  moins 
d'exemples  de  ceux  qui  ont  enfreint  &  violé  ce 
faiu6fc  droit d'hofpitalité,mais le  confétemét  vni 
uerfel  de  toutes  les  nations  delà  terre  detefté  ce 
ftepcrfidie>la  fin  mal-hcnreufe  delà  plus  part  des 
perfides  les  condamne  aflez,  les  poètes  s'en  font 
fer  is  pour  fuiers  de  leurs  tragedics>&  les  ont  lo- 
gez en  leur  enfer  fabuleux,  parmi  les  plus  cruels 
tourmens  qu'ils  ont  peu  excogiter.  tes  hiftoires 
en  rapportent  des  exemples  dignes  pluftoft  d'e- 
ftre  enfeuelis  que  recueillis  en  la  mémoire  des 
|iômcs,fi  n'eft  pour  la  fin  qu'ils  ont  eue  miferable. 

On  n'aquefaire  de  diîputerfi  laroyne  d'An- 
gleterre a  donné  la  foy  a  la  royne  d'.Efcofïe,  de  la 
renir  en  feureté  :  Car  depuis  qu'elle  eftreceue,la 
detenirvn  li  long  temps,  cela  importe  à  fes  pro- 
mettes de  feuretérautrement  il  eu (l  fallu  dés  le  cô- 
mencement  ne  la  receuoir  point,  comme  on  voit 
parles  hiftoires  Romaines, quequand  ils  ne  vou^ 
loyent  donner  feureté  aux  efirangers  qui  venoy et 
à  eux  :  Ils  leur  commandoyenr  dedans  dix  iours 
de-defloger  de  l'Italie,  mais  quedeprtis  qu'ils  les 
auoyent  receus,ils  les  ayent  recerchez  de  rien, 
on  ne  la  veu  iamais.  Auffi  n'y  a-il  homme  qui 
neblafmeceux  quide  froid  fangfont mourir  vn 
qu'ils  tienent  en  leur puifïance,  encores  qu'il  foit 
îeurennemy,  &  par  eux  prins  en  guerre,  ce  que 
ii'atftë  laroyne  d'Efcoflfe. 

La  troifieme qualité  delà  royne  d'Efcofle  eft2 
qu'elfe  eft  prifonniere.  Il  {embl croit  que  cefte 
^ualijè  luy  deuil  preiudicier,  par  ce  que  par  cela 

@n 


DIALOGVE    IL  25 

ft    oncognoifl  quelle  n'a  point  efté  receuë  comme 
réfugiée  ny  donne  aucune  foy:  Maisc'eftan  con- 
:    rraire  :  fi  elle  auoit  eftë  receue  à  refuge  &  promef- 
ni    ie donnée,  on  luy  pourroic  imputer  d'auoir con- 
spiré contre  celle  qui  luy  auoit  vfe  de  cefte  gran- 
ds   de  humanité  :  àprefent  n'ayant  rcceu  aucune  hu- 
:    manité  de  la  royne  d'Angleterre,  elle  ne  luy  eft  de 
>•    rien  obligée ,  voire  que  pour  luy  auoir  vfé  de  ce- 
s    fte  rigueur  &  n'atioir  exercé  en  fon  endroit,  cefte 
s    generofité  Se  beneficence  royalccomrne  les  Rois 
•    dont  i  a  y  parlé ,  elle  auroit  occafion  d'en  prendre 
vengeance:  Comme  fitd'vn  roy  d'Hongrie  qua- 
trieme,Fcderic  duc  d'Auftriche,qui  ayant  fu^^ers 
luy  après  la  defroute  d'vne  bataille  gaignec  fur 
luy  par  les  Tartares  :  il  le  retint  prifonnier ,  &  le 
contraignit  luy  bailler  d'argent  &  trois  Comtez 
prochains  d'Auftriche.Enfin  eftantdeliuré,luy  fit 
la  guei!re3&  le  tua  à  vne  bataille.  Il  eft  certain  que 
la  royne  d'Efcoffe  a  cfté  toufiours  fous  bonne  & 
feure  garde,  iamais  n'a  efté  en  liberté  fous  fa  foy.- 
vn  prifonnier  qui  n'eft  point  fur  fa  foy  &  à  qui  on 
a  baillé  girde:  il  ne  peut  eftre  blafmé  derecercher 
faretrai&e  par  toutes  lesvoyes  qu'il  eft  pollîble. 
Mcfmemcnt  qu  elle  dira  auoir  efté  iniuftement 
fai&e  prifonniere  :  Car  où  l'on- prétend  qu'elle 
foit  prifonniere  de  iuftice,  ou  de  guerre  :  autre 
tiers  moyen  agilenc  s'en  peut  trouuer:  d'eftre  pri- 
fonniere de iuftice,  i'ay  défia  dit  qu'elle  naftitw 
fticiable  de  la  royne  d'Angleterre  :  Par  ainfi  elle 
ne  petit  eftre  prifonniere  de  iuftice  en  Angleter- 
re ,  par  ce  que  le  fondement  d'vne  vraye  iuftice  y 
deffaut,  c'eft  la puiflance  du Ingc:  D  eftre  prifon- 


%6  DIALOGVE    IL 

nicrc  de  guerre ,  on  demande  en  quelle  guerre  les 
Anglois l'ont  prinfe.Que  Ton  fereprefente  ce  que 
Elizec  die  au  roy  d'ifrael ,  quand  il  amena  les  Sy- 
riens miraculcufcment  aueuglez  au  roy  d'ifrael, 
lefquels  voulant  faire  mourirje  Prophète  lu  y  dit, 
qu'il  ne  les  auoit  pas  prins  par  glaiue:  &  par  ainfi 
qu'il  ne  les  pouuoit  faire  mourir ,  ny  retenir:  ains 
les  deuoit  laiffer  aller  en  paixrcommc  il  fit. 

Si  on  vouloir  fubtilizer  fur  les  aétions  pafTees  de 
laroyne  d'Efcofife ,  &  dire  quelle  eft  chargée  i**a- 
uoir  fait  mourir  le  feu  roy  d'hfcoffefonmary,  na- 
tif d'Angleterre  :  par  ainfi  qu'il  eftoit  loifiWe  à  la 
royne  d'Angleterre  de  cognoiftre  &  iuger  du  tort 
fait  à  fon  fuiet  par  vn  eftrager  le  trouuant  en  fa  ter- 
re.Ce  feroit  entre  gens  de  bô  iugemét  vne  couleur 
recerchee ,  pour  mafquer  vne  charité  de  Cour  :  & 
ne  fuft-il  que  de  ce  que  le  feu  roy  d'Efcofle  fe  fai- 
iant  roy  d'EfcofTe,  quitta  aflfez  par  là  fa  naturelle 
patrie.  Et  la  Royne  mefme  l'ayant approuuc  pour 
roy  d'Efco(Te,taifibîement  abdica  de  foy  fon  fuiet: 
corne  ancienement  les  patrons  leurs  ferfs.Parainfit 
elle  ne  la  peu  tenir  depuis  pour  fon  fuieâ. 

Et  quand  bien  la iuftice ,  le  droid  &  la  raifon» 
permettroyent  de  faire  mourir  légitimement  la. 
royne  dEfcofle:  encorespropofera-on  à  la  Royne 
d'Angleterre,pour  l'efmouuoir  à  grâce  &  commi- 
feration:  Premièrement  que  la  royne  d'Efcofle  eft 
fa  prochaine  parente.  L'exemple  de  Dauid  enuers 
fon  fils  Abfalon  :  du  roy  Charles  5.  enuers  le  roy 
Philippe  de  Nauarre.  Puis  le  naturel  de  la  royne 
d'Angleterre  ayant  toufiours  régné  en  telle  dou 
ceur,  qu'elle  en  eft  louée  &  admirée  par  toute  la 

terre 


I 

DIALOGVE    II.  17 

terre  :  d'oublier  cefte  vertu  fi  recommandable  aux 
Princes,  que  la  debonnaireté  par  la  cruelle  effufio 
de  fangdefesplus  proches,les  anciens  Empereurs 
qui  ontpardonneles  coniurarions  côtr  eux  faites, 
luyferôtpropofez,  lefquelselleafurpafle  iufques 
àprefent  en  cefte  louange  d'humanité  &  clemen- 
ce.Dauantagc  la  punition  qu'on  en  feroic  fi  igno- 
minieufe:  que  fi  d Vn  cofté  on  met  deuant  les  yeux 
s  la  maieftêRoyale^en  laquelle  chacun  à  veu  la  roy- 
ne  d'Efcofle  >  eftant  royne  d'Efcofle  &  de  France 
âcs  deu  x  pins  ancienes  Couronnes  de  toute  la  ter- 
re ?  &  après  le  fpedacle  miferable,  qu'elle  fuft  li- 
uree  entre  les  mains  d'vn  bourreau:il  n'y  a  fi  félon 
Se  cruel  cœur  tant  fuft  il  feuere  &  hardy  en  la  con- 
damnation,qui  ne  fuft  amolly  &  larmoyant  à  l'e- 
xécution.   D'autre  part  le  refpeét  du  fils  du  roy 
d'Efcofle  fera.de  quelque  valeur,  pour  refpe&cr 
le  l'honneur  de  la  mère  infeparable  de  l'honneur  du 
11  fiisilequel  ne  peut  eftre,s'il  a  bon  cœur ,  qu'il  ne  fe 
t:;reflente  du  deshonneur  que  fa  mère  aura  fouffert 
A  parla  main  des  Anglois  :  tellement  que  quand  la 
mère  en  feroit  digne,  fi  on  aimeourefpeâelefils: 
i)  il  faut  lu  y  déférer  en  ceft  endroit  qu'on  ne  desho- 
11  nore  point  la  merc  &  luy  en  elle  confequem- 
)£  ment.  Outre  les  points.que  i'ay  traidezde  la  iu- 
v  flice&r  delà  commiferatiô, encore  adiouftera-on 
lt  ce  point  de  l'vrilité  du  royaume:  car  on  cira  fi  on 
s  vient  iufques-là  que  d'entreprendre  fur  la  perfon- 
f  ne  de  la  royne  d'Efcoflerles  Rois  voifins  auront  vn 
ic  beau  prétexte,  voire  occafion,  digne  de  Rois,pro- 
1-  teneurs  des  Princes  affligez,  d'entreprendre  vne 
1  guerre  contre  la  royne  d'Angleterre  :  de  forte  que 


aS  D  I  A  L  O  G  V  E    1 1. 

penfantafïèurer  Ton  eftat  elle  le  met  en  guerre  & 
en  danger:  pour  le  moins  le  roy  d'Efcoflc  Ton  fils, 
comme  nous  venons  de  dire,  s'il  deuient  grand: 
neferoit  pas  vrayement  fils  s'il  ne  haifioit  mortel- 
lement rÂngleterre,voyantroutragetjui  aura  eilé 
fait  à  fa  mère  :  &  quoy  qu'il  trouue  bon  d'eftre 
Roy  afleuréparcemoye^fieft-ce  qu'il  fera  co ai- 
me Dauid  de  celuy  qui  auoit  tué  Abfalon  fon  fils, 
ennemy  &  confpirateur  contre  fa  vie  &  fon  eftar. 
Voila  donc  vne  haine  entre  ces  deux  Royaumes 
^ui  font  à  prefent  de  bon  accord  ,  &c  vne  guerre 
mortelle  préparée  à  venir. 

le  te  laiffe  à  penfer  maintenant  l'amy  ,  fi  ce  ne 
font  pas  là  des  raifons  &  circonftancesde  tel  poids 
qu'elles  peuuentbien  emporter  à  vne  iufte  balan- 
ce ,  tout  ce  que  tu  pourrois  dire  alencontre  pour 
vouloir  comprendre  la  royne  d'Efcofieenlacon- 
demnation  que  nous  tenons  tous  eftre  trefiuftc, 
fur  Jes  confpirateurs  contre  l'eftat  &  la  vie  dVn 
Prince, 

LepoU  Tes  raifons  ont  quelque  apparence,pour 
emporter  les  pafîîônez  au  party  que  tu  auois  prins 
adeffendre:Mais  elles  rie  peuuent  en  rien  efmou- 
uoirvncerueau  bienfait,  vn  jugement  cler3&  vne 
confeience  nette ,  qu'elle  ne  iuge  le  plus  honefté, 
le  plus  iufte  &  vtile  eftre  toujours  de  mon  party. 
Et  qu'il  foit  vray,efcoute  vn  peu  en  filence  ce  que 
t'en  fcay  &  ce  que  ie  t'en  veux  dire. 

Le  premier  poinék  que  tu  as  allégué  de  ce  que 
la  royne  d'Efcofîe  n'eft  iufticiable  de  la  royne 
d'Angleterre,  ains  eft  egalle  en  puiflance  à  elle, 
ibuueraine  en  fa  terre  comme  cllep  &  que  ce  fe- 
rait 


, 


I 

DIALOGVË    IL  tf 

roit  vfurper  fur  le  fccprre  d'autruy  &c.  Tout  cela 
.  a  lteu(afiii  que  ie  me  taife  de  fa  defmiffion)quancï 
elle  feroit  en  Efcofle,  ou  qui!  feroit  queftion  de 
A  ce  qu  elle  a  fai&  en  fon  Royaume  :    Car  alors  la 
j  roync  d'Angleterre  n'y  a  que  voir,  &nelapourS 
«  roitiuftementrecercheren  aucune  faço,fous  quel- 
.  que  prétexte  que  ce  fuft  (  fi  ce  n'eft  pour  loppref- 
ls,  fion  &  tyrannie  qu  elle  feroit  à  l'Egiife  de  Dieu 
f,  &  au  royaumede  Iefus  Chrift,lequel  eftantefpan- 
es  du  au  long  &  au  large  par  toute  la  terre,  n'eft  en- 
n  clos  dans  aucunes  limites,    La  deffenfe  duquel  èft- 
également  &  indiflferemmet  recommandée  à  tous 
ne  Princes  de  la  terre  :  Pour  cecy  dy-ie  le  Prince  qui 
a  efgard  à  fon  deuoir ,  peut  recercher ,  chaftier  6c 
combatre  fon  compagnon  qui  fait  la  guerre  à 
Dieu.  Conftantin  fert  de  bon  exemple  qui  rengea 
par  armes  Licinius  à  laifler  en  paix  ks  Chreftiens 
:,  qu'il  perfecotoit  en  ks  terres.    Mais  de  ce  que  la 
B  royne  d'Efcofle  a  fait  eftât  en  Angleterre,qui  peut 
douter  qu'elle  n'en  puifleeftre  iugee  par  la  royne 
r  d'Angleterre?  LafouuerainetédesRcis  alieu  en 
5  leurs  Royaumes:mais  depuis  qu'ils  fon  tau  royau- 
!„  me  d'autruy,  leur  fouueraireten'a  point  de  lieu. 
C  ren  la  terre  dvn  fouuerain,  il  n'y  a  perforififc 
quineluy  foit  inférieur  ,  mefmes  en  ce  qui  con- 
cerne l'eftat  &  la  feureté  de  la  République.    L'on 
,g  voir  commeles  Roisenonttoufiours  vfequelquc 
autre  Roy  qui  viene  en  leur  terre,foit-il  tant  amy» 
[C   &  parent  qu'il  voudra,  quelle gratification  qu'on 
|C  luy  vucille  faire ,  iamais  on  ne  permet  qu'il  corn- 
t)  mandefouuerainement-.fin'eftautcautâtdepuif- 
.  lance  que  par  courtoifie  on  luy  ottroye,  Ceft  vue 


Jo  DIALOGVE    IL 

chofe  pleine  de  ialoufie  que  la  fouueraineté  >  qui 
ne  fe communique  iamais  aautruy  ,  de  forte  qae 
toutes  les  raifons  que  la  royne  d'Lfcoiîe  pourroit 
alléguer  en  ceft  endroit  font  contre  elle.  Car  ii 
pour  eftre  fouueraine  elle  prétend  que  nul  ne  peut 
ny  doit  attentel*  fur  fa  perfonne,  par  ce  que  ce  fe- 
roit  entreprendre  fur  la  perfonne  8c  eftat  d'vn  fou- 
uerain.  Pourquoy  eft-ce  quelle  a  entreprins  & 
çoniure  contre  la  perfonne  de  la  roynç  d'Angle- 
terre &  fon  eftat  mefmes  en  fon  Royaume  ?  Et 
tout  ce  qu  elle  peut  dire  pour  exfolier  la  fouuerai- 
neté &  exemption  des  Rois  fait  contre  elle.  Par 
ce  que  c'eft  la  première  qui  Ta  violee,par  ainfi  elle 
ne  s'en  peut  plus  feruir  >  non  plus  que  celuy  qui 
enfreint  vnpriuilege,ne  s'en  peut  plus  aider,mef- 
mes  enuers  celuy  enuecs  lequel  il  Ta  rompu,Celny 
qui  n'eftoit  refpedé  par  le  Conful  comme  Séna- 
teur, difoit  qu'il  ne  le  refpeéteroit  aufli  comme. 
Conful.Ie  ne  veux  pas  debatre  fi  elle  elt  pai  eille,ou 
fubalterne  à  l'Angleterre:  fî  elle  eftencores  Roy- 
ne ou  priuee  de  fon  Royaume,  celaeft  certainque 
les  eilats  l'en  ont  peu  defmettré.  Mais  quand  elle 
feroit  plus  afleuree  royne  ou  monarque  ,  quelle 
n'eft,  puis  qu'elle  ne  craint  en  la  terre  d'vn  autre 
Roy  faire  des  entreprinfes  pourluy  ofterlavie& 
laC©uronne,nepeut-  il  pas  iuûernentdirefPour- 
quoy  voulez  vous  que  ie  refpe&e  la  fouueraineté 
que  vous auez  hors  d'icy  ,  que  vous  ne  relpectez 
pas  la  mjene  en  ma  terre  propre? 

S'il  n'eftoit  permis  à  vn  Roy  de  cognoiftre  de 
tels  faits  fur  les  eftrangers  Roisje  mefehant  feroit 
de  meilleure  condition  quç  Imnocêt.  Il  feroit  loi- 
fable 


DIALOGVE    IL  $t 

fibledeconfpirerpar'prodition  contre  les  Rois:& 
les  Rois  ne  pourroyét  deffendre  leurs  vies  &  leurs 
eftats  par  la  iu(Hce.  Et  tât  plus  doit  il  eftre  loifibla 
à  vn  Roy  de  maintenir  fon  eftat  par  vue  iufte  pu- 
nition fur  vn  autre  Roy  ou  Monarque,  que  fur  v» 
autre  qui  ne  feroit  fouucram:  d'autant  quencores 
pourrok-on  délirer  que  le  Roy  offenfé  en  requiffc 
iuftice  au  fuperieur  du  coulpable,pour  n'eftre  iuge 
en  fa  caufe  propre.Mais  où  il  n'y  a  aucun  iuge  par 
deffus  le  coulpable  :  ou  il  faut  que  les  Rois  facent 
eux  mefmes  la  iuftice,ou  bien  qu'ils  foyent  en  pire 
condition,que  les  plus  infimes.  Car  à  faute  de  iu- 
ge ils  n  auroyent  aucune  réparation  des  torts  qui 
\  leur  feroyent  faits.Et  toutefois  là  où  il  n'y  a  point 
|  moyen  d'auoir  iuge^lcs  loix  permettent  aux  fuiets 
mefmes  defe  faire  iuftice deleur  main. 

Aurcfte  ie  te  confeffe ,  que  (comme  tu  as  did} 
:>  les  ambafladeurs  font  inuioiables  >  mais  c'eft  tant 
qu'ils 'fccÔtienéi  aux  termes  d*ambafladeurs:Mai* 
>    quand  ils  fortent  hors  des  bornes  de  leur  eftat  >  il» 
ne  doyuét  plus  eftre  tenus  pour  tels.  Les  Romains 
ont  attribue  la  prinfe  de  Rome  par  les  François  au 
crime  >  qui  auoit  efté  commis  par  QJFabius  leur 
ambafladeiir  enuoyéaux  François>où  iltuahofti* 
lement  vn  François,&  après  s'en  alla  àRome.Les 
François  demandèrent  aux  Romains,qu'ils  le  leur 
baillaflent,pour  auoir  le  fuppliceque  mérite  vn 
ambaffadeur  qui  fait  aftes  d'hoftilitc. 

Les  Fecialiens  eftoyent  d'auis  qu'il  le  leur  fail- 
loitliurer:  autrement  queks  dieux  en  feroyent 
fort  courroucez  &c  defplaifans.  Le  peuple  Ro- 
maû*  au  contraire  fauua    ledict  ambailadeur: 


fr  DIALOGVE    H. 

dont aprcs l'ire  des  dieux  (comme  ilsdifent)  fut 
telle  contre  Rome  ?  qu'ils  donnèrent  la  Cire'  en 
proye  aux  François ,  &fne  leur  refta  de  tout  leur 
Empire  que  la  petite  tour  du  Capitoîe.    Dema- 
des  ambaffadeur  des  Athéniens  à  iVntipater ,  ef- 
criuoit  des  letres  à  Antigonus,  pour  venir  pren- 
dre Macédoine  &  l'Empire  de  Grèce  qu'il  difoit 
ne  tenir  qu  a  vn  filet  vieil  &  pourry ,  pource  que 
Antipatereftoitvieil.Caflander  !efit  mourir  corn- 
metraiftre.  Les  ambafiadeurs  des  Perfes  venus  à 
Amyntas  ,  roy  de  Macedone,  voulurent  violer  Tes 
-concubines  :  Alexanderfon  fils  leur  fuppofa  des 
garfons  qui  les  tuerenr.    Antonius  lit  donner  les 
cftriuieres  à  vn  ambaffadeur  de  Cefar,  &  après  le 
luy  enuoya,  difant  qu'il  auoit  parlé  trop  fuperbe- 
rfient.    Que  fi  le  fenat  Romain  a  iugé  les  ambas- 
sadeurs des  Tarquins   eftre  inuioiables  par  le 
droiét  des  gens ,  combien  qu'ils  euflent  confpiré 
contre  la  Republicqùe  :  ça  efté  parce  qu'ils  ne 
faifoyent  autre  ,  que  la  charge  que  leur  maiftre 
leur  auoit  baillée:  mais  ils  en  voulurent  bien  pu- 
nir le  maiftre  de  ce  qu'ils  pouuoyent  :    Car  com- 
bien que  auparauant  ladi&e  conspiration  le  Sé- 
nat euft  accordé  de  rendre  aux  Tarquins  tous 
leurs  meubles,  fi  eft-ce  qu'après ladi&e  confpira- 
tion defcouuer  te  ils  les  déclarèrent  confifquez  & 
exécrables  :  Aufli  la  confequence  n'eft  pas  bonne* 
ce  qui  eft  permis  à  vn  ambaffadeur  ,  fera  permis 
au  maiftrercar  lesambafiadeurs  ne  font  pas  inuio- 
iables, pource  qu'ils  teprefentent  leurs  maiftres: 
Ains  au  contraire  ,  les  ambafiadeurs  qui  vienent 
^e  la  pan  de  ceux  qu'on  voudroit  le  plus  offenfer 

ne 


D    IALOGVE    II.  3 3 

rielaiiîentpasd'eftre  inuiolàbles  :  Et  toutefois  fi 
ontenoit  leurs  maiRres,on  les  traiteroit  hoffcU 
lcment  :  Mais  le  priuilege  des  ambafiadeurs  eft 
fondé  fur  vndroitt  de  gens,parceque  s'il  n'y  a* 
uoitfranchife  &  immunité  pour  telles perfonnes, 
toute  feuretc  humaine  feroit  perdue,&  ceux  mef 
mes quilcs offenferoyent font  interefléz  aies  c  ô- 
feruer,autrement  on  en  ferôit  autant  des  leurs. 
Les  Confuls  Romains  refpondirét  à  Hannoam— 
baiTadeur  àcs  Carthaginiens,  que  leurs  mai  res 
meritoyét  qu'on  ne  leur  tint  point  la  foy  nô  plus 
qu'ils  l'auoyent  tenue  à  leurs  ambaiTadeurs  :  mais 
iisne  vouloyentpas  punir  au  feruiteur  ce  que  le 
maiftre  meritoitjnon  pour  autre  chofe  que  pour 
la  foy  publique.  D'ailleurs  il  y  a  desfaicts,  qui 
fôt  execufabIes,voire  louables  aux  feruiteurs,fre- 
res,enfans  &  femmes  pour  vne  fidélité  &  affe&i  ô 
feruiable  &  officieufe,qui  toutefois  feroyent  biea 
punis  aux  maiftres5peres  &  mereS.  Les  hiftoires 
des  feruiteurs  qui  ont  hazardé  leur  vie  pour  fau- 
uer  la  vie  de  leurs  maiftres  iufl  emét  comdamnez, 
font  vulgaires  &en  louange  à  chacun.  Mais  fi  les 
condamnez  euflent  fait  de  m^fme3ils  euffent  elle 
doublement  punis. 

La  féconde  qualité  &c  circonflancede  cequela 
royned'Efcoflecft  réfugiée  en  Anglererre,&  par 
ainfi  ne  peur  eftre  offenlee  fans  reproche  &  note 
de  perfidie,fait  pareillement  contre  elIe.Car  d'au 
ta:  sô  ingratitude  eft  plus  puniiTable3d'auoir  vou 
lu  ofter  la  vie  à  celle  quiluy  conferuoitla  fiene. 
Siceluy  qui  n'a  rien  mérité  enuers  le  Prince  qui 
le  reçoit  à  refuge,veut  que  pour  le  feul  refyeâ: 

6 


4 

I 


34  DIALOGVE     II. 

d'humanité  on  le  conferue  :  à  plus  forte  raifon 
doit  il  rendre  le  mefuedeuoir  àceiuy  5  qui  luy  a 
fait  défia  vn  bon  office  de  protechon,Si  ceux  qui 
ont  viole  le  droitt  d  hofpnalité  aux  Princes  re- 
fugiezvers  eux5font  Jetcftablesicombien  le  mé- 
ritent dauantage  ceux  qui  l'ont  violé  aux  Prin- 
ces qui  les  ont  receus? 

le  tiens  la  foy&  feureté  donnee  par  la  feule  ré- 
ception de  la  royne  d'Efcoffe,  &  accorde  que  ce 
feroit  rompre  la  foy,d'offenferceluy  qui  a  elle  re- 
ceu  à  refuge:  mais  c'eft  vne  perfidie  deteitablc 
d'offenfer  celuy  qui  le  reçoit. 

Les  poètes  ont  encores  plus  abondé  en  tragé- 
dies compofees  fur  ce  fuier,de  la  punition  de  tel- 
les perfidies,  que  des  premières.  Leshifioires 
pareillement  n'en  rapportent  que  trop  d'exem- 
ples:la  feule  hiftoire  de  l'euerfion  de  Troy e  pour 
la  perfidie  commife  par  Paris  à  Menelaus,lc  con- 
fentement  de  toute  la  Grèce  à  la  punir  &  fiobfti-  I 
lier  dix  ans,auec  toutes  les  incommoditez  &  mal; 
heurs  qu'il  eft  poffibîe. 

Cleomenes  roy  de  Sparte  receu  à  refuge  par 
Ptolomee,fuyant  Antigonus,&  ayant  après  con- 
{piré  contre  luy  fe  tua.PtoIorree  l'ayant  defeou- 
uert  fit  pendre  ignominieufement  fon  corps, 
comme  indigne  de  fepulture.Mais  qui  eft  celu 
là  qui  voudroit  deffendre  vne  telle  defloyautë, 
dVnquiaaroiteftérecueiîly  enfa  mifere  parvn 
autre,&  après  auroit  confpiré  contre  fa  vie?  Qu; 
tient  vn  tel  fait  impuny  oftetout  le  lien  de  la  fo-  i 
cieté  humaine,&  fait  perdre  tous  les  offices  d'hu-  8 
raanite  entre  les  Rois>s'ils  penfent  qu'ayant  re- 

ce 


DIALOGVE     IL  3$ 

ceuvn  autre  Roy  à  refuge,illuy  feroit  loiiïblecô- 
fpirer  contre  celuy  quiluy  fait  bon  office  ,  fans 
crainte  d'aucun,?  punition.  Il  n'en  faut  faire  iuges 
que  ceux  mefmes  qui  font  réfugiez  chez  autruy* 
ceux-là  detefceront  comme  pernicieux  &dom* 
mageables  à  tous  les  Princes ,  tant  àceuxquire- 
çoyuent,que  auffià  ceux  qui  ont  befoind'eftre 
receus* 

Pour  la  dernière  qualité  &  circonftance  :  Tu 
dis  que  la  royne  d'Efcoiîeeftant  prifonniere  &c 
mal  traidee  pour  fa  condition  &  dignité  Roya- 
lc,peut  licitement^  tenter  tous  les  moyens  pour  ef 
chapper  &  recouurer  fa  liberté.  Cefte  opinion 
eft  veritable,mais  qu'elle  foit  bien  entendue:  c'eft 
à  dire  qu'on  ne  peut  point  imputer  defîoyauté  à 
ccluy,  que  l'on  tient  fur  garde,  êc  ne  fe  fie- on  en 
rien  à  fa  foy,s'il  cerche quelques  moyens  pour  e- 
uader. 

Mais  que  fi  vn  prifonnier  pour  efchapper  co- 
rnet quelque  crime  qu'on  ne  l'en  puiflé  punir:  il 
s'enfuyuroit  que  pour  eH.re  pri{bnnier,il  auroit 
toute  licence  de  mal  faire. 

Le  plus  vtgent  argument  en  cefaiift,  eft,  de  ce 
qucla  royne  d'Efcofle  prétend  eftre  iniuftement, 
&  fans  légitime  occafion  détenue  prifonniere  par 
la  royne  d'Angletene,comme  n'ayant  eftéprinfc 


en  guerre  ou  autrement. 


Et  par  ainlî,  comme  entre  les  Rois,  le  glai- 
ue  eft  le  vray  iuge  pour  punir  ,  &  venger  leurs 
faits  :  Si  elle  a  vçulu  faire  tous  apprefts ,  pour 
venger  par  vne  guerre  le  tort  qu'elle  prétend  que 
la  royne  d'Angleterre  lu  y  fai&,elk  ne  fait  que  ce 

c     ij 


36  DIALOGVE    IL 

que  tous  les  Rois  feroyent  en  femblable  cas,  & 
corne  ce  duc  d' Auftrichc  fit  enuers  le  roy  d'Hon- 
grie duquel  tu  as  parle.Ie  te  refponds  que  la  Roy- 
ne  d'Angleterre  a  fi  bien  iuftihé  Ton  fai&enucrs 
tous  les  Princes  Chreftiens,&  monftrê  que  tant 
par  les  loix  &  conuenances  des  deux  royaumes 
d'Angleterre,  &d'Efcofle,  que  pari' vfage  obfer- 
uê  entre  les  predecefteurs  Rois  de  Tvn  &  de  l'au- 
tre royaume,il  lu  y  eftoic  loifible  de  retenir  la  roy- 
ne  d'Efcofle,  &  luy  eftoit  impofïible  de  la  lafeher 
fans  faire  tort  aux  loix  ancienes&  à  fon  e(lat,qu'il 
neft  befoin  de  faire  plus  grande  infiftance  fur  ce 
point. 

Etmefmes  quand  bienlaroyne  d'Efcofle  euft 
peu  prétendre  auoir  eftê  iniuftemét  faite  prifon- 
niere  après  auoirfaifte  cefte  confpiration,  Ion  ne 
peut  dire  qu'elle  ne  le  foit  iuftement:  comme  il 
aduientfouuent  que  d'vne  bonne  caufe,  la  pour- 
fuyuantpar  mefehans  moyens  l'on  la  rend  mau- 
uaife. 

Pompée  ,  Caton  &  le  Sénat  Romain  faifoyent 
tort  à  Cefardeluy  refufer  le  triomphe  fi  iufte- 
ment acquis:  toutefois  par  ce  qu'il  le  pourfuyuoit 
par  confpirations  contre  lapatrie,iln'y  a  homme 
qui  n'ait  iugê,  qu'il  auoit  fait  de  fa  bonne  caufe  v- 
nemauuaiie.  Sionconfidere  toutes  les  confpira- 
tions qui  fe  font  à  vn  eftat,elles  font  la  plus  part 
accompagnées  de  quelque  tort,  quel'onfaiclà 
ceux  qui  vienentiufques  à  cefte  extrémité  &ha- 
zardeufe  entre  prinfe:mais  ne  s'enfuit  pas  pour  ce 
Ia,qu'ils  foyent  innocens  Se  non  puniiTables. 
JLa  roy  ne  d'Angleterre  mefmes  fuffira  pourexé- 

ple;  É 


DIALOGVE     I  T.  37 

pie,  encefaift:  y  eut-il  iamais  Princefle  plus  in- 
iuftement  &  tyranniquernent  retenue  prifQnnie- 
re,plusfeucrement  traitée,  plus  fouuent  expofee 
au  danger  de  mort  qu'elle  fut  par  fa  feue  fœuncô- 
bien  qu'elle  ne  l'euft  iamais  offenfee;Si  eft-ce  que 
iamais  n'cntreprint ,  i>e  confpira contre  elle:  & 
quand  elle  l'euft  entreprms,il  eft  fans  doute  quel- 
le euftefté  iulîement  condamnee,combien  quel 
le  euft  peu  prétendre  droiâ:  à  la  Couronne.  Audi 
Dieu  a  ouy  fa  iufte  plainte,  &  luy  a  fait  iuftice  de 
fa  main. 

Quand  la  royne  d'Efccfle  auroit  eu  feulement 
ce  but  de  recouurer  fa  liberté,  &  employer  les 
moyens  tendans  à  s'efcha pper,  elle  feroit  excufa-* 
ble:  mais  d'auoir  voulu  vfurper  feftatde  Iaroync 
d'Angleterre  &  attenter  fur  la  pcrfonne  :  c'eft  bié 
indignement  recognu,ce  que  la  royne  d'Angleter 
rea  fait  en  fon  endroiâ.Elleaeu  puiffancefurla 
Royne  d'Ercoffe,fur  fa  vie,  (il  eft  certain)  fur  fon 
efiat.  Les  occafions  en  ont  eftë  fi  propres,  fi  fou- 
uent par  tant  de  guerres  ciuiles  &  partialitez  qui 
font  en  ceRoy  aume-là,qu'il  n'y  a  homme  qui  par 
difeours  humain  ne  le  recognoiffe:  fi  eft-ce  quel- 
le n'a  iamais  voulu  attenter  fur  fa  vie>ny  la  liurer 
es  mains  de  ceux  qui  la  vonloyent  faire  iuger  par 
leseftatstencores  moins  faire  entreprinfefur  le 
Royaume.  Mais  au  contraire  elle  a  tafehépar 
tous  moyens  à  le  pacifier  &  le  conferuer  pour  fon 
fils:  toutefois  à  prefent  elle  luy  rend  tout  le  con- 
traire. 

Ce  que  Ton  peut  alléguer  pour  attirer  à  clé- 
mence la  royne  d'Angleterre  à  pardonner  ce  fait* 

c    iij 


3S  DIALOGVE    II, 

eftbienconfiderable  pour  auoir  compaflîon  de 
Ja  royne  d'Efcoffe.  Aufîi  vraye  iuftice  doite- 
ftre  accompagnée  de  con-paAion  ,  &  vuide  de 
toute cholere,malice  &  cruauté.  Maisquepour 
vne  pitié  il  faille  au  lieu  de  iuftice  faire  iniuftice: 
&  s'il  faut  auoir  pitié  ,en  auoir  plus  a  vne  feule 
perfonne,que  de  toutl'eftat  vniuerfel,ce  feroit 
mefureràfaufTe  mefure,&  p>  ifer  àfauts  poids  la 
<clemence,&rhumanité,car  s'il  faux  efire  pitoya- 
ble, ce  feroit pluftoft  eftre  cruel, que  hamain, 
pour  fauaerv  )  pariculier,queon  n'aye  point  de 
pitié  deroi:tvn  pei<ple,dc  tantdenoblcire,de  tat 
defamillcs5defquêlsla  mort,  le  pillage  ,  la  ruine, 
&  Ja  qijferç  eftoit;  toute  proiettee  par  cefte  con- 
fpirariop,&  nefcauroyenteftreaiTcurez  que  par 
la  punition  du  chef  de  laconiuration. 

Il  y  a  eu  des  Empereurs  qui  ont  pardonné  les 
Confpirations-.Vefpafienles  inefprifoyent  toutes,  i 
parce  qu'il  s'eftoit  perfbadé,  qu  il  fcauoit  le  iour,  ; 
heure>&  efpece  de  fa  mort. 

Ce  font  des  exemples  dâgercux  à  imiter:  com- 
me de  ce  percqui  ayant  defcouuert  que  fon  fils 
le  vouloùtuer,&le  mena  en  lieu  ou  il  eftoit  feul, 
luy  baille  Fefpee,  luy  dit  qu'il  le  tuaft,s'il  vouloit. 
11  y  a  plus  de  témérité  en  tels  exéplesque  de  clé- 
mence. 

Mais  en  ce  faif.i!  y  a  vne  considération  plus  : 
iinportance.que  en  tOMS  îesexemplesqui  fe  peu- 
ue-itprcpof>r.&"  qui  met  dutoutla  Royne  hors 
dept,ufianced\'fer  de  clémence  en  ce;t  endroit,  ; 
fans  offc^.fer  Dieu:  Car  ?1  n'eft  pas  icy  queftion,  : 
4'vne  çonfpiration  qui  n'apportafi  autre  change 


ment 


DIALOGVE     IL  î9 

ment  qaed'e!Ut,&  règne  temporel,  mais  elle 
importoit  changement  delà  Religion,en  laquel- 
le,qumd  les  Princes  voudroyent  quitter  leur  of- 
fenfe,  négliger  le  foin  qu'ils  doy lient  du  falut,  & 
repos  des  fuiets  que  Dieu  leur  a  baille  en  prote- 
â:ion  ,  encore  ne  peuucnt-ils  quitter  l'offenfe, 
qui  tend  a  renuerfer  le  règne  de  Dieu,  fon  hon- 
neur^ gloire, &  fon  vray  feruice. 

Il  eft  certain  ,  que  fi  la  confpiration  euft  forty 
foneffeftjla  Religion  euft  change  en  Angleterre: 
l'intelligence  du  Pape,duroy  d'Efpagne,  &  du 
ducd'Albeledefcouurent  aflez. 

Que  la  royne  d'Angleterre  donques  ferepre- 
fente,  leiufte  iugement  que  Dieu  fit  fur  Saul, 
pour  auoir  fauuèla  vie  à  Agag  Roy  d'Amalec, 
Roy  qui  auoiteoniuré  la  ruine  du  peuple,  &  du 
feruice  de  Dieu.  Cefte  clémence  le  fit  reietter 
de  deuant  la  face  de  Dieu,  rendit  inuti  les  les  priè- 
res de  Samuel,  itifques  là,  que  Dieu  luy  dépen- 
dit de  prier  pour  Saul:  Se  fit  que  le  Royaume  fuft 
tranfportë  de  luy  à  fon  prochain^ainfi  qu'en  parle 
TEfcriture. 

Achib  ayant  donne  la  vie  à  Benaclab,  ennemy 
&  contempteur  delà puiflance  de  Dieu, fut  con- 
damné par  lafentencede  Dieu,  prononceede  la 
bouche  du  Prophete:  qui  luy  dit  que  fon  amefe- 
roitpour  la  fiene.  Dieu  a  voulu  que  les  hommes 
fuffcntcleroens  Se  doux  àpardonner  leiusiniu- 
res,&  f  ueres  à  pardonner  les  fienes. 

Et  fi  on  regarde  bien  l'hiftoire  faihûe,  en  la- 
quelle les  iugemens  de  Dieu  fe  cognoiflent  au 
vray,&  par  certitude:  (Car  aux  prophanes,ilsnc 

c     iiij 


4©  DIALOGVE     IL 

fecognoiflentquepar  coniedlurc.)  On  verra  p!u$ 
<lc  punitions  furies  Rois  qui  ont  voulu  eftre  ce- 
mens]  aux  defpens  de  l'honneur  de  Dieu,  que  fur 
ceux  qui  ont  efté  trop  cruels.  Saul  eftpuny  pour 
clémence  :  Salomon  eft  loue  de  la  feueritê:  Iofué, 
ayant  fans  aucune  humanité  tyé  trente  vnRoy, 
€ftloué:Sau!>  &c  Achab,pour  en  auoirlaifsë  ef- 
chapper  vn,font  condamnez  à  mort:c'e(l  vne  ver- 
tu fort  recommandable  aux  Princes  que  clcmen- 
ce,maisle  zèle  delà  Religipn,eft  plus  commandé 
quela  clémence. 

De  vouloir  pcrfuader  qu'il  n'eft  point  vtile,  de 
prendrepunition  de  cefteconfpiration  fur  la  roy- 
ne d'Efco(Te,&  vouloir  faire  peur  à  la  royne  d'An 
gleterre  des  Rois  voyfins,  elleadefiaeffayé,  que 
les  cntreprinfes  des  Rois  voifins  ne  cefferont  pas 
pmr  referuer  la  royne  d'EfcoflciMais  au  contrai- 
re^ n'y  a  rien  qui  ait  donné  courage,  voionté^ny 
moyen  aux  Rois  voifins,pour  entreprendre  fur 
foneftat,  que  la  referue  qu'elle  afaictiufques  à 
cefteheure.de  la  royne  d'Efcoffe.    Il  eft  certain 
que  tous  les  troubles  pafiez  en  Angleterre,  ont  e- 
(té  braffez  par  elle,&  fondez  fur  Te  perancedela 
faire  royne  d'Angleterre.    Les  Rois  qui  s'efmou- 
nroyent  de  fa  mort,  fontiaefmensttant  fouspre-  i 
texte  de  la  feule  détention,  &  du  zèle  prétendu  de  j 
leur  ReIigion,que,pour  dire  plus  vray,potn  l'en- 
uiequ'ilsontde  ce  beau  Royaume  fi  riche,&  fî  i 
opulent?qu'ils  eftimét  vne  proye  bien  aifee,pouc 
cftre  entre  les  mains  d'vne  femme  ^n'eftant  ap- 
puyée de  perfonne,  &  de  laquelle  ils  imputent  k 
flemence  à  timidke,&  crainte  de  n'ofer  chaftier 

ceux 


D  I  A  L  O  G  V  E    IL  41 

«eux  qui  troublent  fon  eftat.La  punition  de  ccftc 
confpiration,n'adioufterarienàleurmauuaife*vo- 
Ionte:mais  l'impunité  adiouftera  bien  aux  moyens 
de  l'exécuter.  LePape,le  roy  d'Efpagne,ny  le  duc 
cFAlbe,  quelle  parentelle,  ny  confédération,  oua- 
mitié  fi  eftroicle  ont  ils  à  ladide  royne  d'Efcofle, 
que  pour  fon  refpe&ils  ayent  iamais  voulu  s'ar- 
mer contre  la  royne  d'Angleterre?  c'eft  pîuftofl  la 
haine  que  le  Pape,le  roy  d'Efpagne,&  le  duc  d'Al- 
be,  portent  à  la  royne  d'Angleterre,  Fenuie  qu'ils 
ont  de  la  voir  fi  heureufe,au  plus  fort  des  malheurs 
de  tous  fes  yoifins. 

L'ambition  qu'ils  ont  de  ce  Royaume  fi  floriC- 
fant,&  encores  l'indignation  qu'a  le  Pape,  devoir 
le  Religion  plan  testant  en  ceRoyaume,qu'en  ce^ 
luy  d'EfcoflTcde  voir  fesreuenus,  &  fon  authoritc 
du  tout  perdue,fans  efpoir  de  recouurement.  La 
royne  d  Efcofle  ne  leur  fert  que  de  couleur,  &  de 
leur  fournir  de  moyens  à  pratiquer  troubles,&  re* 
muemens  en  tous  les  deux  Royaumes:  Quand  la 
royne  d'Efcofle  ny  fera  plus,leur  malice  demeure- 
ra,mais  leurs  moyens  cefferont,&  entre  autres  ce- 
luy  qui  eft  le  plus  fpecieux,&auantageux  pour  leur 
party  :  C'eft  que  la  royne  dEfcofle  ne  peut  faillir 
deftre royne  d'Angleterre,  par  le  droid  de  pro~ 
chaineré,&  cours  de  fon  aage, 

Cefte  confideration  apporte  de  grands  mal- 
heurs àlAngleterre  :  car  les  ennemis  delà  Reli* 
gion  &  de  la  Royne  ,  en  ont  le  cœur  enflé,  voyant 
la  faifon  de  leur  règne  fi  proche:Ses  plus  afFeâion-* 
nez  feruiteurs,  en  font  au  contraire  intimidez, 
oyans  leur  ruine  d'autant  approcher:  &  les  Prin- 


4i  DIALOGVE    IL 

ces  étrangers  font  retenus  às'affocier  à  la  royne 
d'Angleterre,fi  ce  n'eft  pour  mieux  la  trahir(com- 
menoftre  Tyran  fouhaite)fachans  bien  que  l'ami- 
tié qu'ils  contrarieront  auec  elle,fera  autant  d'ini- 
mitié  auec  fon  fucceffeur  :  tellement  que  ce  feroit 
contracter  auec  la  perfonne  ,  non  point  auec  le 
Royaume:par  ce  qu  elle  eftant  moins,tout  le  Roy- 
aume fera  renuerfe. 

On  ne  peut  gueres  baftir  fur  vn  fondement, 
qu'on  voit  ne  pouuoir  long  temps  durer:&  (com- 
me dit  le  prouerbe)  Il  y  a  plus  de  gens  qui  adorent 
le  Soleil  Jeuant,quc  le  couchant.  Il  eft  certain  que 
cefte  confîderation ,  desfauorife  infiniment  tous 
les  defleins  de  l'Angleterre:  Mais  la  facilite  que 
laroyne  d'Angleterre  a,  de  fepriuerd'vn  telfuc- 
ceffeur,&  de  s'en  eflire  vn  proche,  qui  foit  capable 
&  fuffifant  ,  peut  coupper  broche  à  tous  leurs 
deffeins. 

Quant  à  l'indignation  que  le  Roy  d'Efcofïe 
pourra  auoir  a  l'aduenir,ou  contre  ceux  qui  auront 
fait  mourir  fa  mère  ,  ou  contre  fa  mère ,  qui  a  fait 
mourir  fon  père.  S'il  regarde  la  raifon  ,  il  a  plus 
cToccafion  de  fereflentir  du  meurtre  de  fon  perej 
auquel  n'y  a  ny  occafion,ny  pretexte,ains  vn  parri- 
cide^ perfidie  deteftabîe:  que  deceluy  de  fa  me- 
re,qui  eft  accompagné  de  toute  la  raifon, &  iufti 
ce,qu'il  eft  poflîble  de  defirer  à  vn  iufte  iugements 
Ioint,que  c'eft  vne  peur  de  fi  loin,&:  fi  incertaine: 
à  feauoir  de  ce  que  fera  vn  enfant  quand  il  fera 
grand ,  qu'elle  ne  mérite  d'eftre  réputée ,  au  prix 
d Vn  danger  prefent  &  euiknt. 

Oiitre  ce  que  la  comparaifon  eft  fort  inégale 

di 


DIALOGVE    IL  43 

de  la  crainte  dVne  guerre  extrême,  à  vne  confpi- 
rarion  inteftine. 

Nous  auons  dit  qu'en  affaires  d'eftat,  il  faut  re- 
garder  fi  ce  qu'on  propofe  eft  iufte>&  vtile  au  pu- 
blic: les  autres  refpects  de  clemence,de  libéralité, 
.  de  generofité  particulière  ,  doyuent  toufiours  ce- 
deràrvtilitépublique:maisilya  encores  vn  tiers, 
qui  furmonte  tous  autres  :  C'eft  vne  neceffité 
publique,  Celle-k  eft  préférée  quelquefois  aux 
loixdiuines  ceremoniales.  Les  Machabees  qui 
ne  voulurent  combatre  au  iour  du  Sabbath, 
demourerent  enfeigneurs  à  leurs  fuccefleurs, 
de  taire  céder  les  cérémonies  diuines,  a  la  necet- 
fite. 

Les  Romains  difent,que  leurs  maieurs  auoyent 
fouuent  préfère  la  neceffité,  à  la  Religion  :  Les 
loix  politiques  luy  cèdent.  Caton  qui  en  a  efte  le 
plus  rude  obferuateur  ,  le  perfuada  au  Sénat  en  la 
queftion  Catilinaire:  auffi  le  falutdu  peuple,  eft 
la  fouueraine  Loy  d'vn  eftat  :  car  alors  ,  la  ne- 
ceffite publique  fait  licite  ce  qui  autrement  ne 
leftoit  point:  A  plus  forte  raifon  fera  elle  préfé- 
rée à  vne  douceur  ,  qui  n'eft  que  volontaire  :  & 
à  vne  clémence,  quitraine  auec  foy  la  ruine  de 
l'eftat. 

Que  la  neceffite,  &  falut  publique  foit  en  ceft 
endroit,  il  eftaftez  aifeàinger,  parce  que  défias, 
où  il  a  efte  monftré  que  ccfïe  confpiration  n'ap- 
éortoit  pas  feulement  changement  d'eftat ,  mais 
ruine  de  Religion. 

Il  ne  refte  donques ,  que  de  bien  fonder  la  vé- 
rité7 ,  &  certitude  du  deli&  :  Et  auoir  iutentiQn 


44  D  I  A  L  O  G  V  E    1 1. 

droi&c&fincere.  N'apporter  haine,  ny  paflïons 
à  ce  iugemenf.ains  cerchant  la  verité,defir£r  pluf- 
toft  trouuer  l'innocence,  que  la  coulpe.  La  coul- 
pe  eftant  vérifiée ,  auoircompaffion  du  malheur 
auquel  le  coulpable  eft  cheu  ;  Mais  auoir  vne  ba- 
lance &  mefure  iufte  à  cefte  pitié,  qui  eft,  comme 
la  haine  particulière  3  ne  doit  iamais  nuire  au  pu- 
blic,au(Ti  la  particulière  amitie,ou  commiferation, 
nedoit  iamais  faire  contrepoids ,  à  la  pitië  que  le 
prince  doit  auoir,  de  la  ruine  publique,& généra- 
le de fonRoyaume:&  cncoresmoins,au  zèle  qu'il 
doit  à  la  conferuacion,  &  amplification  du  règne 
de  Dieu, 

Le  Princcquirefufelaiufticeà  vn  fien  fuied, 
eft  coulpable  deuant  Dieu  :  à  plus  forte  raifon  cc- 
luy  qui  la  refufe  à  tous  (es  fuiets  d'vn  coup,  &  no^ 
tamment  à  ceux  defquels  on  feait  que  leur  mort 
cftoit  iuree  par  cefte  confpiration  :  lefquels  (à ce 
quefay  entendu)  font  des  plus  illuftres  de  fon 
Royaume.Et  qui  par  les  fidèles  feruices  qu'ils  ont 
fait  à  la  royne  d'Angleterre ,  méritent  qu'elle  leur 
oétroye ,  ce  qu'elle  doit  au  moindre  de  (es  fuiets, 
qui  eft  la  iuftice  des  machinations  qu'on  fait  con- 
tre leurs  vies. 

Il  eft  certain  qu'il  n'y  a  fidèle  féruiteur  de  la 
royne  d'Angleterre  qui  n'ay e  fait,&  deu  faire  tous 
les  offices  qu'il  a  peu  ,  de  defcouurir ,  aceufer ,  & 
condamner  (chacun  félon  fa  vocation  &  qualité) 
vne  fi  malheureufe  confpiration ,  &  qui  par  là  ne 
{bit  expofe,  à  la  haine  de  tous  les  confpirateurs,  & 
de  leurs  complices  :  &  plus  ils  y  auront  fait  leurl 
deuoir,plus  ils  en  feront  hays  de  ceux  qui  font  k&* 

plus 


DIALOGVE    II.  4j 

plus  principaux  de  ccfte  confpiration  :  de  façon* 
que  venant  la  royne  d'Efcofle  à  la  fuccelîion  du 
Royaume,  ceux  qui  ont  defcouuert  à  la  Royno 
d'Angleterre  cefte  confpiration, font  expofez  eux» 
&  leurs  familles,  à  la  haine  d'icelle,  fi  on  la  laifle 
impunie.  Qu'eft  cela fmon  pour  fauuer  le confpi- 
rateur,&ennemy,laifleren  proyeenfesmain*,  le 
fidèle  fuie&,  &ai#cce,  donner  vn  tref-mauuais 
exemple,  à  tous  ceux  quidorefenauant  fca  ront 
quelque  femblable  confpiration  (comme  il  eft  3 
craindre,  puis  qu'on  saccouftume  à  telles  faâions 
en  vn  R  oy  au  me,  que  ceft  e-cy  ne  fera  pas  la  derniè- 
re) à  n'cftre  fi  volontaire  à  la  defcouurir,  voyant  la 
ruine  qui  leur  eft,  &  à  leur  pofterité  toute  certai- 
ne,pourauoir  voulu  fauuer  la  vie,  &  i'eftatàleur 
Royne. 

Il  ne  faut  pas  aller  gueres  loin, pour  voir  les  in- 
conueniens,  qui  arriuent  de  pareils  faits.  Qu'eft- 
ce  qui  a  rendu  le  roy  d'Efcofle  dernier,  delaiflc 
des  fiens ,  expofe  à  la  cruauté  de  fes  ennemis,  que 
pour auoir quitté fes  amis,  lefquels  luy  auoyent 
defcouuert  ce  qui  touchoit  à  fon  honneur,  &  à  fa 
vie,s'eftans  monftrez  fes  bons,&  fidèles  ferui- 
teurs,  Se  s'eftans  par  la  rendus  ennemis  de  la  roy- 
ne d'Efcofle ,  &  des  miniftres  de  fa  lubricité  }  Il 
voulut  appaifer  fes  ennemis  ,  &  lailfer  ceux  qui 
luy  auoyent  voulu  faire  fcruice:il  iuyaduintquç 
depuis, il  n'y  eut  homme  qui  vouluft,  ou  ofailJuv 
vfer  de  pareils  offices  ,  lors  que  le  befoin  en  efloïc 
plus  grand  :  aufli  eft  ce  vnc  hdciiré,  &  refolutiou 
bien  rare  auiourd'huy  ,  quand  vu  fier  de  couure 
vaforfait,duquel  il  voit  deux  cueuGmcnsticCcej:* 


4*  DI  A  L  O  G  VE    Iî.  [ 

tains  deuant  fes  yeuxràfcauoir  que  celuy  qu'if ao»  | 
cufe,  pourroir  eftre  quelque iour  fon  Roy  >  &a- 
uoir  fa  vie,  fon  honneur  ,  Tes  biçns,  &  de  tous 
lesfîens  en  fapuilfance  :  Se  1  autre  ,  Q^e  quoy 
qu'il  fâche  dire  &  vérifier ,  l'accafé  n'en  foiiftrira 
rien. 

Si  le  confpirateur  eftoit  quelque  perfonne  in- 
fâme >  de  laquelle  ils  n'euifen^occahon  de  rain- 
dre  fa  haine,  &  inimitié  ,  on  pourroit  dire  qu'ils 
ont  intereft  particulier  à  cefte  douceur  ,  &  clé- 
mence ,  &  qu'il  n'y  auroit  que  l'exemple  pu- 
blique qui  fuft  fruftré  :  Mais  eftant  celle  qui 
eft  la  plus  proche  à  eftre  leur  Royne  ,  con- 
tre laquelle  ils  ont  defcouuerte  cefte  machina- 
tion,  &c  les  laifler  en  proye  entre  fes  mains  ,  il 
n'y  a  pas  vn  de  ceux  qui  s'en  font  mêliez  ,  qui 
nedoiue  penfer,  que  c  eft  fait  de  fa  vie  ,  de  (es 
biens  ,  &  de  tout  ce  qu'il  a  de  plus  cher  en  ce 
monde  ,  fi  la  royne  d'Efcofie  vient  à  eftre  leur 
Royne. 

Il  eft  àefperer,  que  ceux  qui  ont  efte'  fidèles  à 
la  royne  d'Angleterre,  à  la  defcouuerte  ,  &  vé- 
rification de  la  coniuration  ,  peneuereront  touf- 
ioursen  lameftne  fi ielke,  quelque  danger  qu'ils 
fe  voyentpropofé  deuant  les  yeux.    Orc'eft  v 
ne  tentation  bien  dangereufe  ,  qu  vn  Prince  pour 
garantir  vn  qui  eft  digne  de  punition  ,  mette  eu 
telle  efpece  de  defefpoir  {es  plus  loyaux  ferui-  I 
teurs. 

Le  refus  de  iuftice  fait  par  le  Prince  à  Ces  fu- 
iets ,  mefmement  à  ceux  qui  font  les  principaux, 
près  de  fa  perfonne ,  a  efté  toufiours  dommagea-  I 

blo 


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D  I  A  L  O  G  V  E    IL  47 

ble  au  refufant.  L'exemple  de  la  mort  de  Philippe* 
père  d'Alexandre,  fuffira  pour  tous  :  Le  defefpoir 
où  tous  les  fuiets  fevoyent  fans  efperance de  pro- 
tection de  leur  Roy  ,  les  contraint  d'aller  cercher 
j  leur feurcté ailleurs. 

Or  eft-ce  le  pire  confeil  qu  vn  Prince  peulfc 
auoir  ,  de  delaifler  en  defefpoir  fes  princi- 
paux feruiteurs  ,  &  les  contraindre  d'aller  cer- 
cher  leur  prore&ion ,  ailleurs  qu'à  fon  Prince  na- 
turel. 

Si  Ton  s'amufeà  l'opinion  que  Ton  aura  delà 
punition  qui  fe feroit  :  Ceft  chofe  trop  vaine,  que 
les  opinions,  &  rumeurs  des  hommes,  pour  les 
mettre  deuant  le  falut:Fabius  Maximus  n'en  eftoit 
pasd'auis  :  Aulli,  quiconque  sarrefte  à  cela,  il 
monftre  n'auoir  guère  droiâ  e  intention.  Ce  boa 
Empereur  d'Antonin,  aduertifïoit  les  Proconfuls 
qui  alloyentaux  prouinces,  de  n'afteéter  en  la  iu- 
ftice ,  réputation  ny  de  feuerité ,  ny  de  clémence: 
car  l'vne,  &  l'antre  affe<5bion,  defuoyent  du  droiâ: 
fentierdelaiuftice. 

Ceux  qui  iugerontfainement ,  &  fanspaflïoa 
de  cefl:  affaire^  ne  pourront  eflimer  la  roy  ne  d'An- 
gleterre que  tref-iufte  Princefle,  tref-fage,  &  bien 
zelee  au  falut  de  tout  fon  peuple ,  &  à  la  deffen- 
fe  &  propagation  de  la  vraye  Religion  Chre- 
fliene. 

Ceux  qui  eniugeront  par  affeâion,  &  contre 
la  raifon ,  ne  méritent  qu'on  fe  foucie  de  leur  iu- 
gemcnt,  ny  qu'on  difpute  auec  eux  par  raifon,  vcu 

2u'ils  la  banniflent  de  leur  iugement,par  leur  pak 
on  particulière. 


4*  D1ALOGVE    IL 

Pour  conclufion  ,  la  punition  de  cefte  confpira- 
tion  fur  la  royne  d'Efcofle,fuppofe  quelle  foit  vé- 
ritablement coulpable  ,  quoy  que  fâchent  dire  & 
alléguer  (es  partizans,eft  tref-iu(te,&  légitime,  par 
toutes  loix  diuines,  &  humaines  :  vtile,  voire  tref- 
neceffaire,pour  le  falut,&  conferuation  de  la  per- 
fonne  de  la  Royne ,  &  de  tout  l'eftat  d'Angleterre, 
&  mefmes  de  ceux ,  que  la  Royne  a  occalion  d'ai 
nier  le  plus.  Au  contraire,  l'impunité^  eft  vn  vray 
refus  de  iuftice,  &  de  prote&ion  à  fes  fuiets,vn  ' 
mefpris  du  falut  de  fon  peuple ,  &  (ce  qui  eft  plus  i 
à  regreter)  vne  defertion ,  &  contemnement  de  là  j 
conferuation  cle  l'Eglifede  Dieu  >  &  de  fon  pur 
feruice, lequel,  comme  tu  as  di<5tau  commence- 
ment, y  feroit  de  tout  point  renuerfé,  (i  la  mort  de 
la  royne  Elizabeth  aduenoit,  deuantle  fupplice 
deu  à  la  royne  Marie, 

Dieu  n'aura  faute  de  moyens  pour  garantir  for* 
peuple  efleu  ,  &  amplifier  fon  règne  :  mais  mal- 
heur au  Pafteur,  qui  auranourry  le  loup  dans  le 
troupeau:  &  aulaboureur  ,  qui  n'achaffélefan- 
glierde  la  vigne  du  Seigneur.  Et  comme  dit  Eze- 
chieUau ^.chapitre:  Celuy  qui  oit  fonner  la  trom- 
pette^ ne  reçoit  point  faduertiftement,  fi  fefpee 
vient,&  l'occit,  fon  fang  eft  fur  luy  :  &  encores  a- 
presîladioufte.  La  guette  quioyt  lefondel'en- 
nemy  venant  >  &  n'aduertit,  fi  fefpee  vient,  &  oc- 
cit  vn  autre ,  le  fang  de  celuy- là  eft  fur  luy:  Car  il 
eft  mort  en  fon  péché.  Mais  il  redemandera  (dit  le 
Seigneur)  fou  fang  de  la  main  de  la  guette.  Il  ne 
faut  point  dire,  ce  danger  eft  loin  de  nous,  ce  fera 
après  la  mort  de  la  Royne  :  Dieu  luy  face  la  grâce 

de 


DIALÔGVE    IL  & 

de  viure  longuement  :  tout  bon  fidèle  le  doit  fou- 
haitenmais  c'efloitle  prouerbe  des  enfans  d'ifracl, 
duquel  le  Prophète  crie  tant,vous  auez  dir,la  pro- 
phétie cft  prolongee,ou  fera  d 'icy  à  plusieurs  iours* 
&  après  longtemps:  Non,ditle  Seigneur:  fauan- 
ceray  le  iour ,  &  ma  Prophétie  fera  auancee ,  nort 
pas  prolongée.  Dieu  vueille  diuertir  ce  malheur, 
comme  il  monftre  bien  le  vouloir  :  veu  qu'il  en 
donne  les  moyens  fi  iuftes,  honeûes,  vtiles,  profi- 
tab]es,neceflaires,aifez5&  faifables.Amen. 

Voila  Tamy  en  fomme ,  ce  que  ie  penfe  qu'on 
peut  dire  fur  ce  faict ,  pour  Tcfclarcir ,  &  pour  re- 
foudre, &  defueloper  les  nœuds  de  toute  la  ma- 
tière. C'eft  àtoy  maintenant,  fi  tuletrouuesbon 
d'en  aduertir  les  grands  de  ta  cognoiflance:  afin 
que  rien  ne  les  empefche ,  de  demander  iuftice  a 
!iaute  voix,  &  crier  tant ,  que  les  plus  fourds  l'en- 
rendent. 

Uhtft.  le  fuis  tant  fatisfaiû  en  ton  difeours  gra- 
lé,  &  prudent  :  Icl'ay  tellement  imprimé  au  liuré 
Je  ma  mémoire:  iay  fi  bonne  enuie  qu'il  foit  ven, 
fe  entendu  ,  de  tous  les  zélateurs  du  bien  public 
icl'Eglifc  de  Dieu,  &  ay  de  fi  bons  moyens,  Dieu 
nercy  ,  pour  les  en  aduert.r,  que  ienevoudrois 
30W  rien, que  nous  cuiïîons  employa  celle  heure* 
i  autre  dems  quel  qu'il  foit.  Maintenant  ?  ie  te  di- 
•ay  plus  gayement  comme  il  me  femble,  tout  le 
BjCCttE  <k  mes  voyages. 
Le  po  '.   le  t'en  prie  beau  fi re ,  mais  que  ce  foit 

liens  digreflion  ,  le  temps  me  dure  ,  que  ic  ne  fa- 
:he  comme  c  cft  que  Dieu  a  beny  tes  fainâs  la- 

*  leurs» 

d 


p  D1ALOGVE    IL 

L'hi.  Certes  amy,ie  te  puis  dire,que  izy  prcfquc 
trauailié  en  vain,  &  ie  te  diray  en  deux  mots  com- 
ment referuant  toutefois  à  dire  quelques  particu- 
laritez  à  l'Eglife  qui  nous  a  enuoy  é. 

Tu  dois  feauoir  amy  ,  qu'au  defpartir  d'auec 
toy,iay  tant  fait  par  mes  iournees,  que  ie me  fuis 
rendu,  par  grâce  de  Dieu  ,  en  la  Cour  de  la  pluf- 
part  des  princes  Proteftans,  i'ay  elle  en  celle  de 
l'Ele&eur  Palatin  ,  du  duc  Augufte  de  Saxe,  du 
Marquis  de  Brandebourg  ,  des  Lantgraues  de 
Heflen  ,  du  duc  de  Vvitemberg  ,  du  Marquis  de 
Baden,  (le  te  les  nomme  ainfi  qu'ils  me  vienenc 
à  la  bouche,  &  non  félon  leurs  degrez,  ou  Tordre 
de  mon  voyage)  I'ay  efté  à  la  Cour  du  duc  de 
Prufle ,  du  duc  de  Melzelbourg  ,  du  duc  Iules  de 
Brunzuich,  du  Prince  d'An-halt,  du  duc  de  Lu- 
nebourg,  des  ducs  dePomeranie,  du  comte  de 
Oldembourg ,  du  comte  de  Hansbach  ,  de  TAr- 
cheucfque  de  Magdebourg,  du  RoydeSuedde, 
du  Roy  de  Dannemarc,  des  ducs  de  Olftian:  &  fi- 
nalement en  la  Cour  des  Comtes  de  Emden,  I'ay 
auflî  parlé  aux  Seigneurs  du  Confeil  des  princi- 
pales republiques  d'Alicmagne,qui  ont  receu  TE- 
uangile  ,  ie  leur  ay  bien  au  long  fait  entendre  ,  à 
chacun  en  particulier,  i'hiftoire  tragique  du  Maf- 
facre  de  Paris,  l'en  ay  trouué  aucuns  d'entre  eux, 
quieftoyent  défia  auertis  ,  par  des  Eftaffiers  de 
Charles,  qui ,  donnans  leur  ame  au  Diable,  pour 
l'amour  de  leurs  maiftres ,  auoyent  voulu  perfua- 
derà  ces  Princes,  que  l'agneau  auoit  trouble  l'eau 
au  loup.  Mais>pas  vn  d'eux  n  auoit  efté  û  njal  aui 
ii  de  le  croire. 

I 


DIALOGVE     IL  51 

le  leur  ay  fait  entendre,autant  comme  i'ay  peu, 
&fccu,  le  furplus  de  la  perfidie  de  Charles  de  Va- 
lois^ des  fiens,leur$defleins,  leurs  en treprifes,la 
calamité  de  f  Eglife  Françoife ,  lebefoin  quelle  a 
d'aide,  le  deuoir  qu'ils  ont  de  la  fecourir  en  la  ne- 
ccflïté  ,  comme  membres  de  l'Eglife  Cathclique> 
que  nous  croyons  tous  n  ayant  qu'vn  feul  chef  Ie- 
fus  Chrifttie  leur  ay  remonftrê  le  bien  qu'il  leur  ea 
reuiendra^'ils  le  font,&  le  mal  ne  le  faifant  pas:ic 
leur  ay  dit  là  deflus ,  ce  que  Daniel  en  auoit  pro- 
noncé en  l'arreft  que  tu  fcay  ,  i'ay  accompagné 
mon  dire  d'authoritez  deTEfcnture  ,  desfain&s 
Docteurs,  d'exemples  anciens,  &  modernes,de  la 
rai(on  diuine,&  humaineûe  1  ay  mefmes  entrelar- 
de de  quelques  fables  feruans  à  ce  propos:  entre 
autres, ie  leur  ay  recité  bien  à  point(comme  ils  me 
l'ont  par  après  confeflfé)  la  fable  que  tu  fcay  du 
bon  homme  Mercier. 

Le po.  le  ne  fcay  quelle  fabîe  tu  veux  dire,ie  l'orrois 
volontiers  dircs'il  te  plaid  en  prendre  la  peine. 
Lïht.  Iepenfoisquetu  la  feeuifes  mieux  que  moy, 
elle  eft  affez  vulgaire,  mais  fort  conuenable  à  no- 
ftrefait.  Efcoute.  Il  y  auoit  vne  fois  vn  bonhom- 
me de  Mercier,  trafiquant. &  fréquentant  les  foi- 
re5,rnontc  d'vn  bon  &  beau  courtaut,  qui  menoit 
%    après  foy  vn  afne  ,  chardé  des  balles  de  fa  mar- 
di' chandife:  Auint  vn  iour,  oupourcequeTafriee- 
ftoit  trop  dru,frais,&  gaillard,qu'il  s'efgaroit  à  tra- 
uers  champs,  ne  fc  (ouuenanr  plus  des  coups  de 
ballon  qu  il  en  auoit  receu  au  parauant,ou  pour 
quelque  autre  occafionfecrete,  qu  auoit  le  maiflre 
d'ainfi  faire;  il  auint  dis-ie,  qu'il  s'auifa  de  charger 

d     ij 


ft  DIÂLOGVE     IL 

fon  afnc,  d'vn  ballot,  d  enuiron  cent  liures  pefant* 
plus  que  fa  charge  accouftumec,  vn  iour,  auquel, 
par  grand  defaftre  les  chemins  eftoyent  empirez, 
pour  l'iniure  du  temps  de  la  nuiâ:  :  tellement  que 
le  poure  aine  ,  n'auoit  garde  de  regimber,  pluftoft 
àhanant  fous  le  faix ,  efmouuoit  à  pitié  tous  ceux 
quiregardoyent  fa  contenance ,  le  feul  cheual  ne 
faifoit  que  s'en  rire.  Le  Maiftre  eftant  contraint  de 
s'arrefter  en  vn  vi llagc,pour  payer  le  peage,enuoya 
fon  courtaut deuant ,  &  lafne  aufïi qui  le  fuy uoit, 
au  moins  mal  qu'il  eftoit  poflible  ,  iufques  à  ce 
qu'eftans  arriuez  en  vn  mauuais  partage,  duquel 
f  afne  preuoyoit  bien  qu'il  luy  eftoit  impoffible 
d*efchapper,ny  de  paffer  outre,fans  fe  rompre  ou 
bras,  ou  iambe,  &parauentureauflilecoI,  pria 
lors  affe&ueufement  le  cheual  de  luy  aflîfter,  & 
l'aider  à  pafTer  ce  mauuais  chemin  ,  ne  luy  de- 
mandant pour  tout  fecours  autre  chofe  ,  finon 
qu'il  print  fur  foy  le  ballot  d'extraordinaire ,  iuf- 
ques à  et,  tant  feulement ,  qu'il  euft  pafle  par  delà 
ce  mauuais  paffage,promettant  le  reprendre  après 
tref-  volontiers  deflus  fon  dos:  mais  il  craignoit 
autant  ce  bourbier-là,  comme  fa  ruine  prefente. 
Le  cheual,fe  moquant  de  l'afne,au  lieu  de  luy  vou 
loir  aider,  le  raenaçoit  fièrement  du  rude  bafton 
de  fon  Maiftre,  qu'il  difoit  ne  pouuoir  tarder:  que 
d'obligation,il  n'en  auoit  point  à  l'afne,  &  quand 
bien  ileneuftquelqu'vne,  elle  ne  s'eftendoit  point 
iufques-là,que  de  luy  perfuader,  de  faire  le  vil  of- 
fice de  Baudet ,  qu'il  eftoit  cheual  de  nature ,  plus 
généreux  qu'on  ne  penfoit,  qu'il  s'eftoit  trouué 
*ȉiatesfois  entre  les  rengs  des  grans  cheuaux: 


D  I  A  L  O  G  Y  E    1 1.  55 

Somme >  que  quoy  queux  deux  n'euflenr  qu Vu 
Maiftre,  que  leurs  offices  eftoyent  feparez,&  qu'à 
chacun  le  lien  n'eft  pas  trop  :  s'afleurant  d'auoir 
bien  toft  fon  pafle-temps  à  tenir  compte  des  bons 
petits  coups  de  bafton.  Biudet ,  fe  voyant  efcon- 
duir  du  cheual,  craignant  les  menaces  du  Maiftre, 
voire,  &  s'afleurant  des  coups ,  autant ,  dit- il  lors, 
me  vaut-il  mourir  icy,  que  plus  attendre:  mon 
Maiftre  me  tuera  de  coups.Si  fe  mit  fans  plus  mar- 
chander ,  à  deuoir  de  bien  pafler  outre  :  mais  le 
bourbier  par  trop  profond,  luy  ayant  rompu fon 
defiein  Tarrefta  rout  court,  Se  de  forte,qu'il  luy  fut 
force  d'y  mourir,le  col  caiTe  fous  lacharge.Lcche- 
ual  aulfi  mal-enfeigné ,  que  beaucoup  de  gens  de 
ûoftre  aage  ,  qui  ne  rient  iamais  mieux ,  qu'alors 
que  quelque  mal  s'addrefle  ,  fe  print  à  rire  aufïï 
graffement,  comme  s'il  eut  fait  quelque  grande 
conquefte  :  mais  le  Maiftre  arriué,ayant  demandé 
nouuelles  de  Martin,  le  voyant  mort  fous  la  char- 
ge ,  fit  bien  toft  changer  contenance  ,  à  ce  beau 
monfieur  lecheual,  luy  remonftrant ,  qu'il  eftoit 
force,de  lu  y  charger  le  baft  deflus5qu'il  ne  vouloit 
pas  laifler  perdre  fa  marchandife,ny  la  laifler  illec 
plus  longuement. 

Le  pol.  He  que  i'eufle  volontiers  veu  la  contenan- 
ce du  cheual! 

llhifi.  Il  faifoit  lors  (ce  dit  le  compte  )  vne  bien 
piteufe  grimaffe ,  &  n'allegant  rien  que  Ces  droits, 
fes  qualitez,&fes  menres,aifoit,qu'il  n'eftoit  cou- 
ftumier  à  porter  rien  plus  que  la  lellctCe  qu'il  fai- 
foit bien  volontiers ,  s  offrant  à  mieux  porter  fon 
JWaiftrc,  qu'il  n  auoit  fait  par  le  pafle  :  mais  aurc-» 

d    iij 


54  D  I  A  L  O  G  V  E    II. 

fte ,  qu  il  le  prioit  de  ne  lay  parler  poinr  du  baft, 
que  c'eftoitle  meftier  des afnes,  qu'on  en  trouue- 
roitbien  vn  autre,  qui  vaudroit  trop  mieux  que 
Martin  :  mais,  le  maiftre ,  ne  voulant  prendre  ces 
raifons  en  payement,  ayant  attaché  le  cheual  à  vn 
arbre,&  retire  le  baft,  &lcs  balles  du  bourbier,a- 
uec  vn  regret  indicible  delà  mort  du  poure  Mar- 
tin,chargea  le  tout,à  l'aide  de  quelques  pa(Tatis,fur 
le  dos  du  feigneur  Cheual:  lequel,  fe  ramfant  bien 
tard,  de  la  faute  qu'il  auoit  faite ,  refufant  d'aider  à 
Martin ,  regretta  tout  le  refte  de  fa  vie,  la  mort  du 
bon  poure  Baudet. 

Le  pot.  le  t'affeure,  que  voila  vne  fable  autant  a 
propos,  que  nul  autre  qu'on  euft  peu  forger  de  ce 
temps.  Hé  qu'il  fut  bien  employé  a  ce  vilain  ,  & 
cruel  cheual,de  luy  charger  le  vmt  deflus. 
Ehu  Il  le  confefîoit  bien  luy-mefmes,  Se  qu'il  en 
pouuoit(ce  dit  la  fable)efchapper  à  meilleur  mar- 
ché, s'il  eut  efté  bien  auifé  ,  ou  li  la  compaflîon  de 
Tafne,  luy  fuft  peu  entrer  dans  le  cœur  :  raidis  ce-  i 
ftoittrop  tard. 

Lep*t.   Il  eftoit  du  naturel  de  ceux, qui  font  fages  | 
après  le  coup,  il  auoit  apprins  des  François  ,  à  ne  il 
cognoiftre  point  fa  faute ,  qu'alors  que  le  remède 
eftoit  loin. 

JJh-fî*  Ainfï  donc,comme  ie  t  ay  dit,pour  retour-  I 
ner  à  mon  proposées  bons  Princes,  &  Seigneurs,  ;j 
trouuoyent  celle  fable  de  fort  bon  gou  fi: ,  &  reco-  | 
gnoiffoyent  facilement ,  que  ceftoit  vne  pierre,  jj 
que  ie  iettois  en  leur  iardin.  ie  pafiay  encore  plus  I 
outre:  le  leur  dis,tout  ce  que  Daniel  auoit  auïfé  e- 
ftrebon  defaire,pour  les  vnir  Scliguer  en  vn  corps, 
\  .  comme 


DIALOGVE     IL  55 

comme  ils  le  font ,  ou  dohient  eftre  en  vn  efprit, 
les  vns,auec  les  autres  ,  &  tous  enfemble  auec 
nous,  le  leur  difcouru  de  beaucoup  de  petites  cho- 
fes  ,  que  la  concorde  a  faid  croiftre,  Se  furgir:  & 
de  beaucoup  d'autres  bien  grandes,  que  la  difeor- 
de  a  faitcheoir,  &  périr,  leleurdisauffi  Jàdeffus* 
Thiftoire  de  ce  bon  vieux  Prince,  qui  ayant  vingt 
&  deux  enfans,  luy  vieux,  cafïe,  eftant  au  lia:  ma- 
lade, les  ayant  fait  venir  à  foy ,  leur  commanda  de 
rompre  en  ù  prefence,vn  fagot  de  cheneuoteS  qu'il 
au  oit  fait  lier  tout  exprès  :  mais,  comme  du  plus 
grand,  iufques  au  plus  petit,  ils  s  y  fufTenteflaycz 
en  vain,  luy  ieul,  ayant  deflié le  fagot ,  romp  t,  & 
fort  aifément,  toutes  les  cheneuotes  ,  vne  à  vne: 
leur  remonftrant  par  là,fort  dextrement5combie» 
l'vnion  eftoit  puiflante,  au  prix  d'vne  folle  difeor- 
de.  le  leur  dy ,  que  cette  vnion ,  &  eftroi ùe  ami- 
tié, &  intelligence  qui  deuft  eftre  entre  les  Chre- 
ftiens,  c'eft  à  dire,  ce  confentement  des  chofes  hu- 
maines^ diuines,conioinft  auec  vnebeneuolen- 
ce,  &  charité,  eftoit  le  feul  lien  pour  conferuer  & 
eux,  &  nous,  &  toute  1  Eglife  de  Chrift  efpandue 
par  tout. 

Que  les  chofes  qui  aflemblent  les  gens  en  vn, 
font  facilement  trouuees  entre  nous  ,  qui  defi- 
rons  mefmes chofes,  haiflbns  mcfmes  chofes,  & 
craignons  mefmes  chofes  :  que  c'eft  ce  qui  con- 
tracte les  amitiez  parmi  les  bons,  comme  auflî 
c'eft  la  caufe  des  facuons  &  ligues  parmy  les  mef- 
chans. 

Pour  tout  cela  pas  maille  (  comme  Ion  dit)  & 
t  afleure,  que,  me  fo .menant  de  la  prophétie  de 

d     iii) 


56  DIALOGVE    IL 

Daniel  parlant  de  ccft  Empire  des  Romains,!*!  m^ 
femblè,arin  que  ie  ne  mëte,parler  aux  vrais  doigts 
de  terre ,  defquels  Daniel  le  Prophète,  Fait  men- 
tion, tous  feparez  les  vns  des  autres  :  aifez  à  rom- 
pre, &  à  froifTer ,  ou  bien,  ainfi  que  difoit  l'autre, 
tousprefts  à  vendre,  s'ils  trouuoyent  quclqu'va 
qui  les  vouluft  acheter. 

Voyant  que  ie  ne  profitois  de  rien  enuers  eux, 
ainfi  comme  nous  tombions  d'vn  propos  à  l'au- 
tre :  ie  leur  ay  mis  les  iugemens  de  Dieu  deuant 
les  yeux.  le  leur  ay  dit,  que  ce  n'eft  pas  leluif,  qui 
tue  Iefus  Chrift  :  car  il  attend  fôn  Meiïic.  Que  ce 
neft  pas  aufsi  le  Turc  :  que  îe  Papifte  ne  tue  non 
plus(par  manière  de  dire)Iefus  Ctiri ft  en  fes  mem- 
bresrll  penfe  (comme  dit  l'Efcriturc)  faire  vn  fa- 
crifice  à  Dieu ,  en  cefaifant  :  qu'il  n'y  a  perfonne 
qui  tue  plus  véritablement  Iefus  Chrift  en  [es 
roembres,que  les  Rois,Princes,Pctentats,&  peu- 
ples,qui  cognoiffent  Iefus  Chrift,  qui  l'or  treceu: 
&laiiïant  néant  moins  à  leurs  portes ,  Se  comme 
en  leur  prefence^mailàcrer  leurs  frères,  combour- 
geois,&  concitoyens,fans  leur  donner  aucune  ai- 
de ne  fecours. 

Enfomme^'amy^et'afTeure,  que  ie  n  ay,Dieu 
mercy,  rien  laifTé  à  dire ,  de  ce  que  i 'ay  eftimé  pou- 
voir feruir  ,  à  promouuoir  vue  fi  bonne  caufe. 
Pour  tout  cela,  comme  fi  le  fait  ne  kseuftenrien 
touché,  pas  vn  d'eux  n'a  faitfembiant  de  vouloir 
donner  vn  brin  d'aide.  Bien  ont-ils  ce  nlefie  cha- 
cun àfon  tour,quel'a&eeftoit  tref-inhumain:  la 
trahifon  rref-deteftabîe  :  Charles  de  Valois ,  & 
tout fon  Çonfeil,leplusd^floyal  delà  terre; qu'ils 

n'e 


DIALOGVE     If.  57 

ne  s'y  fieront  iamais:  Qu'ils  s'esbahiflent  comme 
ceft  que  les  defun&s  ,  (defquels  la  mémoire  leur 
cft  honorable)  après  auoir  efté  tant  de  fois  tra- 
his, s'e(toyent,encores  à  ccfte  fois, ose  fier  aux 
mefmes  traiftres.  Qu'ils  donnent  par  aduis  aux 
furuiuas  de  nos  frères,  de  ne  iamais  plus  s'endor- 
mir aux  paroles  de  Charles,  ny  des  fiens,&  ne  ia- 
mais plus  mettre  bas  les  armes(queDieu,&  vne 
iufte,&  légitime  deffenfe  leur  ont  mis  en  main*) 
Que  quant  à  eux, ils  s'armeroyét  volontiers  pour 
nous:mais  leurs  gens  ne  marchent  pas  fans  argër* 
&  nous  n'auons  pas  les  moyés  d'en  fournir:  qu'ils 
feroyent  bien  aifes  de  trouuer  de  l'argent, poijr 
faire  vne  bonne  leuee  deReyftres:  mais  ils  nefça- 
uoyent  où  en  prendre,  &  leurs  gens  font  merce- 
liaires,regardaiîs  moins  à  Dieu,  qu'à  rargent,co- 
me  nous  auons  peu  voir  es  troubles  pafîezde  la 
France,  où  il  y  auoit  des  leurs  aflez,d'vnem,efmc 
religion, feruans  fans  aucune  confcience,nehos- 
te  à  deux  maiftres  diuers,&  contraires. 

Pourledire  en  vn  mot,apres  beaucoup  depj- 
roles,ils  m'ont  traite,  comme  l'on  traite  commy- 
nëment  lespoures,mendiansl'aumofneà  la  por- 
te des  riches:  le  vois  bien  qu'il  y  a  pitié  en  vous, 
(ce  leur  dit-  on) mais  ie  n'ay  pas  que  vous  donner. 
Allez  depaf  Dieu,  Dieu  vous  foit  en  aide  :  Voila 
comme  ils  mont  renuoye,  à  mon  grand  regret ,  à 
bail:  vuide.    Voyant  cela,apres  les  auoir  menacez 
derechef  des  iugemensde  Dieu,  qui  ne  peut  lon- 
guement fouffrir  vne  telle  lafehetc,  en  ceux  quife 
renomment  fiens ,  qui  ne  peut  fouffrir,  l'Erapirc 
de  ceux-là  demourerde  bout,  qui  laiflent  foulçr 


55  DIALOGVE     II. 

lefïenaux  pieds  :ie  lesay  laifïcz  là:&  ay  pafsédc 
Emden en  Angleterre,  où  i'ay  trouué  les  nou- 
uelles  que  i'aliois  annoncer  de  la  vérité  des  Maf- 
facres,efpâdues  au  long,&  au  large  par  toute  Tif- 
ledesEcdefiaftiques  ,  les  Nobles,&  le  peuple, 
tous  efchauffez  à  les  vouloir  venger ,  ne  deman- 
dans,que  congede  la  Roy  ne>pour  pouuoir  gueer 
leurs  foflez.  Tay  trouué.en  fommejes  chofes  fî 
bien  difpofees, qu'il  niafemblé,de  prime  face, 
qu'il  ne  feroitiabefoin  de  leur  faire  plus  grande 
inftance,ny  pourfuite  defecours,que  d'eux- mef- 
mes  fans  eftre  preflez  d'auantage  ,  ils  s'y  achemi- 
neroyent  affèz. 

Ce  neantmoins  i'ay  fait  la  reuerence  à  la  Roy- 
ne  &auxfeigneur$defon  Confei!,ie  leur  ay  fait 
entendre  l'occafiô  de  ma  venue  :&  la  chirge  que 
l'Eglife  m'auoit  donnè:ic  leur  ay  dit  là  deflus  que 
quivoit  brufler  la  maifon  de  fon  voi(în,doit  auoir 
peur  de  la  fiene:  que  ces  foflez  qui  feparét  la  grâd 
Bretagne  du  refte  du  mode,ne  font  pas  fuffifan* 
à  empefeher  la  flamme  de  la  cruauté  de  la  maifon 
de  Valois,de  voler  fur  les  Anglois.     (Won  a  sc- 
couftumé  de  porter  de  l'eau,à  la  maifon  du  vu- 
finquibrusle,encorequecefut  la  maifon  de  fon 
ennemy.Ieleuray  auflî  auâcé  les  mefmes  audio- 
ritez  de  TEfcritureJes  exemples  Se  raifons  >  allé- 
guées aux  princes  Proteftans3ieleur  ay  remôftrê1 
qu'il  nyefcheoit  qu'à  bailler  congé  à  quelques! 
Myllords,  qui  s'offroyent  d'aller  à  leurs  defpensj 
à  vn  nombre  de  noblefle,&  de  peuple  volontaire 
pour  voir  bien  toft  vengé,  l'outrage  fait  à  Dieu,& 
à  fon  Eglife  Françoife. 

Suit 


DIALO'GVE    IL  5* 

Sur  cela,  la  Roy  ne,  &  la  plus  part  de  fon  Con- 
feil,ne  m'afeeu  que  dire,  ny  oppofer  autre  chofe, 
que  la  ligue,  qu'elle  auoit  frefehement  faite  auec 
Charles  de  Valois,  enuers  lequel,  quoy  qu'elle  le 
recognoiflepour  tyran,  traifere,  Se  mefchant.ellc 
eftoit  refolne  de  garder  fa  foy  promife.  Qu'elle 
voudroit  bien  qu'il  fuft  mort,  &  que  Dieu  en  fift 
Ja  vengeance,qu'elle  l'en  prie  de  bon  cœur:  mais, 
que  d'aller  contre  fa  promefle  ,  quelle  ne  le  fera 
Jamais.  Surquoy,apres  Juy  auoir  répliqué,  que 
telle  promeffe  peut  eftre  à  bon  droit  comparée  a 
celle d'Herodes,aHerodias>  &  autres femblabhs* 
qui  ne  méritent  pas  d'eftre  gardées,  au  détriment 
de  lagloiredeDieu  -.Qu'il  y  a  des  prome(fes  lef- 
quelles  font  bonnes  à  leur  naiiïance,  mais  (com- 
me Ciceronle  dit)  par  traict  de  temps  vienent  t 
eftre  dommageables,  &  pernicicufesxomme  d'vn 
preft,  qu'on  aura  promis  faire,  à  vn  qu'on  tient 
eftre  bon  citoyen,  auquel,  fi  d'auenture  il  fe  ren* 
doit  ennemy  de  la  Republiquc,on  n'eft  nullemét 
tenu  d'accomplir  la  promefleiqu'ainfî  en  eft-ii  de 
fa  ligue. 

Que  fa  Maieftë ,  a  promis  foy,  &  hemage  dts 
leBaptefme  ,  au  Dieu  viuant,fouuerain  Roy, du- 
quel Charles  de  Valois  elt  ennemy  iurê.  Que  dis 
lorsqu'elle  fur  introduire  en  l'Eglife  de  Dieu, 
elle  contracta  auec  les  autres  membres  de  l'E- 
glife de  quelque  région  qu'ils  foycnt,ligue,&cô 
f-'ieratiôinuiolable  :  que  Dieu  lasômede  fa  foy, 
&  toute  raifon  diuine,ciuiie,&  des  gens  la  difpé- 
fcdecellc  qu'elle  a  donnée  au  Fidcfrage:  lequel, 
comme  elle  peut cognoiftre, na  iamais  contia&é 


gm  DIALOGUE     IL       ' 

ligue  auec  elle,  que  pour  la  dcceuoir,&  tromper 
&  trahir  fous  mefme  manteau,les  pou*  es  Hugue- 
nots François;Qu.e  Dieu, qui  luy  a  fait  tant  de  fa- 
ueur,  que  de  la  tirer  de  h  prifon,  à  la  Couronne 
d'Angleterre, luy  demande  prefentement  qu'elle 
tire  hoi  s  de  la  prefle,  les  membres  de  fon  Fils  le- 
fus,&  autres  raifonspregnantes,  tirées  non  feule- 
ment del'£fcriture,laquelle  nous  monftre  en  mil 
le  pafTages,que  ie  luy  alleguois,  la  fy mmetrie,  3c 
bôneinteIligéce,quidifoiteftreau£orpsdeChri(l 
ains  auffi5des  raifons,tireesdela  necefTité,de  l'e- 
ftat,  &  d'autres  que  le  fens  commun  Amplement 
nous  diâ:e,nous  enfeignant  de  nous  oppofer  à  ces 
vilains  &  exécrables  môftres,&  de  les  retrencher 
d'entreles  hommes,commc  ennemis  iugez  du  gé- 
jre  humain  :  Ainfi  que  Ciceron  mefmes  le  nous 
enfeigne,en  fon  liure  des  Offices, duquel  ie  luy  al- 
leguay  lepa(fage,en  langue  Latine, que  fa  maieiié 
entend  fort  bien,quidit,que  nous  ne  pouuonsne 
deuons  nous  afTocier,  ou  auoir  commerce  auec 
les  tyrans, pluftoft  nous  en  efloigner,&  diftraire: 
&  que  ce  n'eft  pas  contre  nature,de  defpouiller,{t 
nous  pouuons,celuy,que  nous  pouuons  honefte- 
menttuenquetout  ce  genre  peftifere,&propha- 
ne ,  doit  eftre  extermine  de  la  communauté  des 
hommes, eftant  chofetrefraifonnable,tout  ainft 
comme  nous  voyons,  qu'on  retrenche  les  mem- 
bres eftiomenez  du  reûe  du  corps,  de  feparer  du 
conforce  >  &  commune  focieté  des  hommes,  ces 
beftes  cruelles,&  farouches. 

Apres  (dis-ie)luy  auoir  remonftrê  cela,&  plu- 
fieurs  autres  chofesjtouçham  la  charité  Chreftie- 


DIALOGVE    Iî.  ét 

rc,&  la  nature  de  la  vraye  magnanimité,  compa- 
gne honorable  des  grands,qui  ne  fe  monftrent  ia- 
mais  mieux  >  qu'alors  qu'on  deffend  en  toute  iu- 
fticc,les  foibles,&  oppreffez  &  fes  alliez,des  bri- 
gands^ volleurs:Trouuant  fa  maiefte  aulîi  froi-* 
de,&  gelée  k  la  fin,que  ie  l'auois  trouuce  au  com- 
mencement, ie  m'apperceu,  que  cela  ne  pouuoit 
procéder  que  delà  couardie,&  pufillanimitêdu 
iexe:&  de  ce,  qu'elle  voit  fon  Royaume,defpour~ 
ucu  d'vn  grand  Capitaine,  auquel  elle  puifle  fier 
rne  armée,  pourenefperervn  bonfuccez  :  Auffi 
que  le  principal  de  fes  Confeillcrs,  qui  gouuernc 
le  temporel,  &  le  fpirituel  (  corne  Ton  dit,  en  tou- 
tes (es  terres)  eft  vn  vray  couard,  &  recreu,  fen- 
tant  fon  clerc  trop  mieux  quefon  gendarme:  Et 
neantmoins(  félon  que  quelques  vns  eftiment) 
pour  fe  dreffer  vn  appuy  après  la  mort  de  fa  mai- 
ftreire3eft  aux  gages  de  deux  autres  Rois:Voyant, 
dis-iecela,ie  m'addreflay  fans  fortirhors  de  l'An 
gleterre,  à  d'autres  Myllords  mieux  zelez,  par  le 
moyen  defquels,  &  de  l'Euefquc  de  Londres,  a- 
Uec  quelques  gentils-hommes,  &  marchands,  du 
fecu  &  confentemét  de  la  Royne,qu'elle  preftoit 
fous  main  &  par  l'étremife  du  Sieur,ApfterCiam 
pernon,  on  amaffa ,  partie  par  forme  d'au  mofne, 
partie  par  forme  de  preft,  dont  quelques  vnsde 
nos  frères  de  la  Rochelle  fe  font  obiigez,enuirom 
quarante  mille  francs:  à  laide  defqaels,  le  Com- 
te de  Montgomery ,  qui  pour  lorseftoit  en  An- 
gleterre refugie,du  vouloir&  commandement  fc 
cretdela  Roync  ,  accompagné  du  ieune  Ciam- 
£ernon,  defvn  des  Morgans>  &  de  pluûeurs  au- 


62  DIALOGVE    IL 

très  gentils-hommes,  &  foldats  Anglois,&  Frau 
çois,dreffa  vne  petite armecd'enuiron  cinquante 
Nauires  petits, &  gransentre  lefquels,  la  Royne 
fournit  vn  fien  nauire,nommé  la  Prime-rofc3  du 
port  de  quatre  cens  tonneaux:&  euft  baille  aufii 
lcnauire  Btfcain  demefter  Hacquin,  n'euft  efté 
que  mefter  OIftat, Vice-amiral  Anglois,auoit  en- 
uironcetemps-là,defualizé  furie  nauire  Bifcain, 
plus  de  vingt  nauires  François,  &  Vvaîlons,qui 
eftoyér  es  haures,  &enlacofte  d'Ang!eterre,ar- 
mez  &prefts  à  accôpagner  le  côte  de  Môgomeri. 
Le  pc/.Êz  côment,bon  Dieu!  Vnfeulnauire,pou- 
uoit-il  bien  defualizer  vingt  nauires  armez? 
Uhiji.  Fortaiiement,  a  nfi  comme  il  lestrouuoit 
dans  les  haures,où  ils  ne  le  doutoyent  de  rien>cô- 
me neftans en  rien  coulpables,  oyans que c'eftoit 
par  le  commandement  de  l'Amiral  d'Angleterre 
Je  Myllord  de  Ciynton,les  poures  gens  n'ofoyent 
point  refifter. 

Le  p.  Voire,  mais,quelleoccafioauoit  le  Myllord 
de  Clynr  on,de  c© mander  que  l'on  fift  vn  tel  vol? 
Vh%\[  n'é  auoit  du  tout  point:mais  voicy  {on  pre 
texte.  La  Royne  d'Ang!eterre,ne  fe  contentant 
point  d'efrre  liguée  auec  le  plus  rnefchât  Tyrade 
la  terre, voulutaufli  eftre  fa  cômere,&  prefenter 
au  Baptcfme  la  fille  de  ce  defloy al:pour  ce  faire,el 
le  luy  enuoya  en  ambafiade  le  Myllord  de  Vven-| . 
cefter,pour  faire  l'office  de  la  part  de  la  Royne, 
Le  pal.  le  m'esbahys ,  cornent  ceft  que  le  Myllord 
de  Vvencefter,ne  fuppliâ  la  Royne  de  l'excufer 
veu  qu'il  nepouuoit  honeftemét  &  en  bonne  cô- 
fciejice>ie  ne  dis  pas  prefenter  f  eogeace  du  Tyral 

ain; 


DIALOGVE    IL  <% 

ains  vn  autre  enfant  de  quelque  bô  Papifte  que  ce 
foit,deuât  l'idole  abominablc>à  vn  miniftre  deSa 
tan,ny  voir  prophaner  le  faind;  Baptefme,  par 
leur  ciefme, par  leurs  crachats,  &  autres  telles  e- 
xecratiôs  côtraires  àl'inftitutiô,&'  pratique  de  Ie- 
fus  Chrift,  des  Apoftres>&  de  l'anciene  Eglife. 
L'htjî.    Il  ne  faut  pas  que  t'esbahiflesde  cela,  le 
MyllorddeVvenceftereftPapifte,Dieuluy  fac« 
mifericorde.le  m'atieure  qu'vn  mylord  d'ÛKtinc 
thô5vn  myllord  deBethford,lefeigneurde  Vval 
zingham,qui  pour  lors  eftoit  ambaifadeur  en  Frâ 
.  ce,  ou  quelque  autre  religienx  Seigncur,n'auoit 
garde  d'accepter  telle  charge ,  ny  la  Royne  de  la 
:  luy  donnenmaisily  a  bien  dequoy  s'esbahir  de 
,  laRoyncquifcak  côbien  telle  prophanation  eft 
it  defplaifante  deuant  Dieu;&  cependât  elle  fe mo- 
rt que  delà  cognoi(Tancereceue,&  femble  n'en  fai 
A  re  que  le  cerf. 

I  Le  pol.  Ceft  merueille^de  voir  corne  lesgrâs(ver$ 
À  de  terre  neantmoins)fedifpenfent  dedefobeir  i 
>  leur  Souuerain>côme  fi  fa  loy  trefentiere  ne  lesat 
4  touchoit  en  rien.  A  ce  que  tu  dis,  il  femble,  qu© 
A  tât  plus  ce  ty  râ  eft  mefchât,  tât  plus  elle  l'honore. 
Mi.9 ht  Elle  le  fait  pluftoft  pour  crainte,  que  pou  i'a- 
vf  mour  qu'elle  luy  porte  :  ceft  cela  qui  l'a  fait  aufli 
vouloir  eftne  fa  belle  feeur,  péfant  efchapper  bien 
par  là,les  embufehes  de  fon  copere,  &  garâtir  par 
ce  moyen  l'Angleterre  de  fes  aguets:  mais  Dieu 
orJ  ;fçait,fi  ce  n'eft  pas  pluftoft  fe  perdre,fe  rédre  mal- 
;4heureufe  deuât  le  temps,  &  accélérer  fa  ruine  par 
'Mes  noces  du  frère,  comme  la  Frâce,  par  les  noces 
ddclafœur. 


é4  DÏALOfiVE     IL 

Or  pour  reucnir  à  mon  propos,du  vol,  &  dé* 
ùalifemët  de  tât  de  nauires.  Ainlî  que  le  Myllord 
dé  Vveilcefterîs'acheminoitcn  France,  pour  loc- 
cafion  que  ie  t'ay  dit,traucrfant  de  Douurc,à  Bo- 
logne fur  vn  bateau^'ayât  lors  que  trois  bateaux 
patfagers  auec  lui,il  fut  aiïailly  par  quelques  cour 
fairés  Anglois,Frâçois,&  Vvallons  en  petit  nom- 
bre, qui  eftoyent  dans  vn  petitnauire>nommé  fe 
Pofte  :  aflailly,  dis-ie,  de  fi  pres,quê  bien  peu  s'en 
falut,que  le  bateau  où  eftoit  leMylord,ne  fut  mis 
à  fons,tanty  a,  que  fvn  des  bateaux  de  fa  fuite, 
futprefque  tout  pillé,  &  quelques  vos  de  sô  train 
tuez. Aucuns  difoyent,quequelque inimitié  par- 
ticulière contre  le  Myllord  de  Vvencefter,  auoit 
fait  dreffér  celle  partielles  autres,famour  du  bu- 
tin, &  du  prefentque  la  Royne  enuoyoità  fon 
Compère, au  lieu  duquel  ils  vouloyent  fuppofcf 
vn  licol:  d'autres  penfoyent  que  c  eftoit  vn  dcfpit 
et  vneénuie  de  rompre  vn  fi  vilain  voyage,  où 
Dieu  eftoit  déshonoré.   Comme  qu'il  en  foit,  ce- 
lafut  caufe  que  la  Royne,lors  irritee,dôna  char- 
geàfon  Amiral,  d'enquérir  bien  au  vraydufait, 
&  dechaftierlescoulpables. 

L'Amiral  qui  ne  demandoit  pas  plus  beau  i  eu 
pourgrobiner,commeil  en  a  bonne  couftume, 
enquit  (i  k  point  de  ce  fait,par  le  moyé  defesfup; 
pofts,qu  on  ne  laiffa  nauiré  François,ny  Vvallô, 
de  ceux  qu'ô  peut  attraper,  qui  ne  fut  mis  à  blâc. 
jLes  capitaines,Mariniers,tout lequippage,  voire 
quelques  pafTagers,>furent  faits  prifonnicrs,entre 
autres  vn  gentil- homme  mien  amy ,  Poiteuin  de 
»atioQ,à  <jui  noftre  France  doit  beaucoup,  Hifto 


no- 


i 


D'IALOGVE    II  <s5 

riographe  diligét  &  fbigneux,&plein  d'autres  bô« 
rtes  parties  fat  aufli  détenu,  &:  tous  enfemble  fi 
bien  traitez  en  leur  prifon,quoy  qu'ils  fufïent  in- 
nocens  du  fait ,  que  le  mieux  traité  d'entre«euxa  a 
bonne  occafion  de  s'en  fouuenii\ 

Ce  'trait  fut  cauie  que  k  comte  de  Montgome* 
ry  alla  plus  tard  d'vnmois  aufecoursde  la  Ro- 
chelle 3  &  plus  foible  de  ces  vingt  nauires ,  &  du 
nauire  Bifcayn ,  que  la  Rcyne  auoit  promis  ,  qui 
n'y  ola  aller,  de  peur  qu'on  n'vïaft  de  reuéche  lue 
Ton  equippage  :  &  fut  ce  vol  caufe  en  partie,  que 
la  Rochelle  rie  fuft  point  fecourue  par  l'armée  du 
comte  de  Montgomery  :  lequel  peu  de  temps a- 
pres,  ayant  /inglé  vers  la  Rochelle ,  à  la  veue ,  & 
port  de  canon  des  nauires,  ôc  galères,  de  des  forts 
de  Tennemy,qui  tenoit  le  Canal,&  entrée  de  mer 
de  la  Rochelle  gardez,apres  luy  auoir  prefenté  la 
bataille,  le  voyant  ^,fon  aduis  foible,  s'eftonna: 
Tennemy  le  voyant  marchander  Tabbord,au  lieu 
qu'à  la  première  veue,fon  armée  de  mer,&  de  ter- 
re,s'eftoit  (  comme  on  dit)  esbranlee,  commença 
à  fe  rafleurer,&  à  fe  renforcer  par  mer,faifant  cm 
barquer  dans  Ces  nauires,  à  la  veue  de  celles  du 
Comte,enuiron  de  mille  harquebouziers ,  qui  fut 
caule,que  le  lendemain^le  comte  de  M6tgomery 
après  s'eftre  prefenté  au  mefme  lieu  en  bataille, 
n'eftant  fuiuy  que  d\ne  partie  de  fon  armée ,  re- 
brolfafon  chemin  vers  Belle~ifle,qui  eft  fur  la  co- 
fte  de  Bretaigne ,  print  le  chafteau,  &  l'isle  d'em- 
blée^ là  ieiourna  quelques  iours.Vn  des  païens 
du  comte  de  Rets,  qui  eftoit  Capitaine  du  cha- 
fteau de  Belle-isle  y  fut  fait  prifônier^  ainiî  pris 


é£  DI  A  L  O  G  VE   IL 

mené  en  Angleterre^ ù  ie  le  vy  chez  le  Seignfcufc 
de  la  Motte  Fenelon5ambaiïadeur  du  Tyran. 
Lepol.  Puis  que  ce  Capitaine  eftoit  parent  d'vn  fi 
honefte  homme,  il  nepouuoiteftre  que  braue,  &c 
bien  excellent  guerrier,on  ne  prentpas  tels  chats 
fans  mouflfles. 

Ehi.  Tu  ferois  bien  marri ,  fi  tu  ne  difois  le  mot 
en  paiîant  à  ton  accuftumee ,  he  dea  !  ceftuy-là 
n'eftoit  pas  de  fes  parens  de  maintenant,  qu'il  eft 
comte  de  Rets,encore  moins  des  parens  de  Mon 
fieur  le  marefchal  de  Rets,  il  luy  appartenoit  feu- 
lement du  téps  que  le  père  d'Albert  Gondy ,  Flo 
rentin,  marchand  en  fon  viuant  à  Lyon,  venoit  de 
faire  fraifchement  Banque-route ,  du  temps  auiïî 
que  le  Peron ,  eftoit  vn  clerc  de  commiflaire  des 
viures ,  aux  guerres  de  Mets:  ou  du  temps  qu'il  e- 
ftoit  garçon  de  concouër  chez  Bonuiiî  à  Lyon ,  & 
que  fa  mère,  fille  de  Pierre  Viue,  marchand  de 
Lyon,couroit  l'efguillette  par  tout. 
Lep/>L\\  ne  paya  donc  gueres  de  rançon,le  vilain, 
à  celuy  qui  le  fit  prifonnier. 
Ehi.  le  te  laiifeà  penfer ,  chacun  fçait  bien  qu'il 
n'auoit  lors  vn  feul  double  qui  fuft  à  luy ,  &c  au 
iourd'huy ,  chacun  fçait  bien  que  pour  auoir  mô 
té  la  Mere,ce  Landry  a  tout  ce  qu'il  veutxommâ- 
depar  tout  à  baguette ,  fait  changer  le  quarré  en 
rond ,  &  a  luy  feul  plus  de  finances,  qu'vne  dou- 
zaine des  plus  grands:  Mais,  pour  reuenir  à  nos 
moutons,  d'où  ce  bouc  m'auoit  deftourné ,  le  cô-J 
to.de  Montgomery  eftant  à  Belle-ifle ,  les  poures 
gens  de  la  Rochelle ,  ayans  veu  que  le  fecours  au- 
quel ils  eiperoyent  le  plus,  après  Dieu  ne  les  pou 

uoit 


DIALOGVE    IL  £7 

uoit  en  rien  feruir,ny  foulager,  enuoyerét  deuers 
le  comte  de  Montgomery  vn  petit  efquif ,  auec 
fept  hommes  dedans ,  qui  paiferent  en  defpitde 
l'ennemy,  au  trauers  de  fon  armée ,  fauorifez  des 
vents,  &  des  vagues  :pour  remercier  le  comte  de 
Montgomery ,  &  le  prier  qu'il  ne  fe  mift  aucune- 
ment en  plus  grand  danger  pour  eux,ainsfere- 
feruaft  à  meilleure  rencontre  :  qu'ils  eftoyent  re- 
folus  par  la  grâce  de  Dieu ,  de  fe  bien  deffendre 
-  contre  les  alfauts  de  Tennemy ,  &  de  mourir  tous 

•  Tvn  après  l'autre,  auec  leurs  femmes  &  enfens, 
>•  pluftoftque  le  rendre  à  la  mercy  de  ces  perfides. 

Le  po/.Ce  fut  vn  trait  fort  magnanime ,  que  celuy 
^  de  ces  bônes  gens.  Au  lieu  que  le  cœur,comme  il 
«  femble,  leur  deuoit  faillir,  &c  manquer:  il  leur  eft 

*  lors,tout  au  rebours,  accreu  cotre  le  fens  cômun. 
S  Lanecefïitéeftpuiifanteàfaire  refbudre  lesgés: 
«  mais  certes.  Dieu  les  fortifie  toufïours  aubefoin. 

\Jhi.  C'cft  trësbien  dit.  Or  le  comte  de  Montgo- 
ift  mery  voyât  le  bon  courage  de  ces  poures  Roche- 
lois,apres  leur  auoir  enuoyé  vn  batteau  à  l'auétu- 
pi  re,que  Ion  dit,auec  deux  milliers  de  poudre  à  ca- 
m  non,5t  quelque  peu  de  muys  de  bled,qui  par  gra- 
m  ce  de  Dieu,arriuerét  à  bô  port ,  &  iî  à  point  qu'ils 
m  trouuerét  ces  bônes  gés  prefque  au  bout  de  leurs 
1  poudres,&  de  leurs  bleds,  après  cela  (dis-ie)  crai- 
ènât  que  l'énemy  ne  le  vint  charger  à  defprouueu 
à  Bel!e~ifle5oi\  iln'auoit  ny  port  ny  fort,  rôpit  fon 
armée,où(felon  que  la  creâce  en  ce  téps  elt  bon- 
)i:rf|ne  parmy  les  Capitaines  Se  foldats)elle  fe  rôpit  el 
le  mefme.  Le  Capitaine  Hippi-ville,  qui  aitoit  vn 
fort  bon,bean,&  bien  arme  iiauirejs'aila rendre  à 

e     xj 


éS  DIALOGVE    IL 

Tennemy  en  Normandie:  d  autres  tindrét  la  mex 
&  l'efcumerét.Xe  Comte  s'en  alla  rendre  en  An- 
gleterre,auec  vn  bié  peu  de  vaifïeaux,  fur  lefquels 
eftoyent  deux  de  Ces  gendres ,  fonaifné  fils,  le  ca- 
pitaine Poyet,  Cafaux,  Maifon-fleur,  la  Meauife, 
des  Champs,  le  capitaine  Sore ,  &  certains  autres 
capitaines,gentils-hommes  &  ibldats. 

La  Royne,&  les  feigneurs  de  Ton  Confeil ,  qui 
s'eftoyent  promis  de  l'expédition  du  comte  de 
Montgomery,vn  fecours  de  la  Rochelle,&  pofli- 
ble  quelque  chofe  de  plus ,  commencèrent  à  ion 
retour  d'en  rabbatre  iufques-là,que  au  lieu  qu'au 
parauant  ils  l'auoyent  chery  Se  honoré  comme 
vn  demy  dieu  des  batailles ,  en  pleine  cour  à  deC 
couuert  &prefque  tout  ioignât  la  barbe  de  Tarn* 
baifadeurdu  Tyran,à  peine  levouloyent-ils  lor$ 
voir  en  fecret  &  à  cachette. 
Le pol.Qnelqu.es  vns acculent  les  femmes  de  châ- 
ger  fouuent  leur  maintien ,  &  fous  couleur  qu'el- 
les font  légères,  taxent  leur  fexe  à  tous  propos, 
d'vne  inconftanceinfupportable  :  mais  quâd  tout 
vn  Confeil  s'en  mesle,  c'eft  les  iuitifïer  de  tout 
point. 

Les  Romains  eftoyent  bien  d'autre  auis  au  re- 
tour de  leurs  Capitaines  :  ne  les  fauorifans  rien  5. 
moins  à  la  perte,  qu'à  la  vidoire  :  comme  Varro  |i 
nous  eft  teimoin,  ayant  perdu  lagrâd  bataille  qui 
donnoit  Rome  à  Annibal  (  s'il  euit  feeti  vaincre, 
comme  on  dit.)  Retournant  ainïî  tout  battu  de- 
dans Rgme  bien  defolee,  on  ne  laiila  pas  de  luy  le 
faire  comme  va  petit  triôphe  à  demy:  il  leur  fem-tt 
bloït  bié  que  c'eiW,  allez  4e  regret  Se  de  fafche- 1 


ne- 
riel 


D  I  A  L  O  G  V  E     IL  c9 

rie  à  leurs  Confuls  ,    &  capitaines  ,  le  defplai/îr 
qu'ils  receuoyét  de  Ja  perte  d'vne  bataille,&pen- 

foyent  eftre  mal  feant,  redoubler  leur  mal,par  re^ 
i  proches,  ou  par  quelque  autre  chaftiment  :  aufli 
■  fçait-on  bien  que  les  armes  font  iournalieres  le 
,  plus  {buttent,  &  que  tel  a  bien  fait  fur  le  tyllac  vn 
i    iour,qui  s'en  ira  le  lendemain  cacher  près  le  left 

du  nauireitel  a  rompu  fon  ennemy,qui  toft  après 
i  eft  mis  en  route.  Ceft  prefque  comme  vn  ieu 
e  d'efçhets,  où  les  pions  mattent  fouuent  les  Rois, 
,.  prennent  les  Cheualiers  :  les  Roynes  forcent  les 
d  Rocques ,  &  chafteaux,  par  fois  les  fols  qu'on  lo- 
I  ge  près  des  Rois ,  font  auffi  eux-mefmes  l'office, 
e  ouiouentauRoy  defpouillé. 
|.  L'hift.  Il  eft  certain.  L'autre  difoit  que  tous  les 
>  dieux  iouent  des  hommes  à  la  pelote,  les  esleuant 
rt  pour  s'enmocquer  ,  toft  après  les  iettant  par  ter- 

re:mais  en  ce  fait-cy  dont  nous  parlons,  c'eft  vne 
\.  :hofe  tref-certaine,  que  le  Dieu  des  dieux,fouué- 
i  rain  Dieu  des  aimées  &  batailles,  par  fontrefle- 
>>  :ret  iusjement,  ayant  retiré  les  meilleurs,  a  affady 
i  le  cœur  des  autres  arcs-boutans,ainfî  qu'il  fem- 

Dloit  de  toute  l'Eglife  Françoile:  l'a  dis-ie  ofté  en 

:ierement  à  la  Noblelfe,qu'on  appelle}&  Ta  don- 
■>,  né  &  fait  à  croire  aux  petits  &c  humiliez:à  fin  qu'à 
::  fon  accouftumee,  par  les  chofes  foibles ,  &  balfes 
:;  il  confondift  les  fortes,  &c  hautaines:&  que  par  là 
a  toute  la  gloire,  &  honneur  de  la  deliurance  de  fcs 
'■A  enfansluy  fuft  rendu. 

:  Le  pol.  C'efttresbien  dit.  Et  pour  certain,  qui  ne 
i  le  voit  eit  bien  aueugle.  Dicuabefôgné  pmfïam- 
J  ment(ce  dit  la  Vierge,au  Lde  S.Luc)par  fon  bras 

e     iii 


7o  DIALOGVE.     IL 

cndiflipant  les  orgueilleux  en  lapenfeedeleur 
cœur*  Il  a  mis  bas  les  puiifans  de  leurs  iîeges  3  &  a 
efleué  les  petits3il  a  réply  de  biens  ceux  qui  auoy- 
enc  fàim^&r  a  enùoyé  les  riches  vuides.  Il  a  releué 
Ifrael  ion  feruiteur  3  en  ayant  fouuenâce  de  fa  mi- 
séricorde. Tu  cognoiftr^s  cecy  plus  clairement, 
Tamy  3  quand  ie  te  reciteray  ce  qui  s'cft  palîé  de- 
dans 5  &  deuant  la  Rochelle  &  Sancerre  pendant 
que  Tennemy  les  tenoit  ailiegez,  Se  que  tu  enten 
dras  la  deliurance  miraculeufe  que  le  Seigneur  a 
fait  4e  ces  deux  villes  &  de  nos  frères  qui  eftoyét 
dans  Sancerre.  Mais  ie  te  prie  pourfuy,  &  te  deï- 
pèche  de  peur  que  quelcun  furuenant,  n'interrô- 

fe  nos  iàinfts  deuis. 
hiXen  fuis  côtér.iauray  fait  en  deux  mots.  Ain- 
iî  donc,quâd  ie  vy  cefte  petite  armée  qui  auoit  e 
fté  dreflee,côme  tu  as  peu  côprendre,  auec  tât  de 
difïicultez^que  le  Tyrâmefme  auoit  effayé  de  rô 
pre  auparauât,ayant  enuoyé  à  ceft  effet  par  diuers 
iours  en  Angleterre  la  Mauuifïïere3Chafteauneuf 
de  Bretagne,  &  Sainifc  Iean  frère  du  côte  de  Môt- 
gomery,pour  le  deftourner,  mais  en  vain  :  voyant 
(dis-ie)  cefte  partie  là  rôpne  de  tout  point5sâs  efpe 
race  d'aucune  relfource3&  quoy  que  ie  m'eiTaya£ 
fe  de  la  faire  renouer,&  de  perfuader  à  la  Royne, 
d'enuoyer  des  forces  au  double  ,  luy  remonftrant 
qu'autâtvaloit^comme  difoit  Tautre^bié  batu,que 
malbatu:&que  toufîours  l'Anglois  auoit  meil- 
leur marché  du  Traiftre,  l'allant  cercher  fur  fes 
terres  auec  l'aide  des  offenfez ,  que  de  l'attendre  ji 
fur  les  fîennes  après  la  desfàite  des  bons.  Qu^ile-  i 
ftoit  à  craindre  que  TAnglois,  qui  n'auoit  bonne- 

men  I 


DI  A  L  O  G  VE    IL  71 

ment  ofé  faire  femblât  de  s'en  méfier ,  en  fuit  à  la 
1    fin  recerché  à  plein  fonds  :&c  quecen'eftoitpas 

■  ofter  la  guerre  de  defïiis  Ces  bras ,  ains  feulement 
:    la  différer.  Voyant  que  tout  cela  ny  feruoit  de  rie 

■  qu'à  les  fofcher,qu'à  troubler  le  repos  de  ceux  qui 
,  aiment  mieux  ouyrvn  diieur  de  bonnes nouueL 
.  les,qu'vn  Michee,  qui  leur  annonce  leur  ruine,  a- 
t   fin  qu'ils  auilent  à  eux.  Apres  que  i'eu  recom- 

■  mâdé  au  Seigneur  auec  nos  frères  refu°iez,nos  fre 
1  res  ailiegez:  ie  partis  de  cefte  Ifle-là  pour  m'en  ve- 
\  nir  par  deuers  les  Seigneurs  des  ligues. 

Là  eftant  après  auoir  lait  entendre  bien  au  lôg 

ip  à  quelques  Seigneurs  principaux  nos  affaires  ,  &; 

par  confequent,  ce  me  fembloit,  les  leurs,  ie  pen- 

\  fois  pour  la  conformité  de  la  Religion,  qui  eft  en-r 

:  cre  quatre  des  plus  puifïans  Cantons  &  nous ,  Se 

,   pour  la  necefïité  de  leur  eftat ,  qui  à  bon  droicSb 

peut  craindre  Tentreprife  d'vn  Prince  tyran  &C 

:  serfide  ,  ennemy  de  toute  liberté  ciuile  &  fpiri- 

:uelle  :  &pour  le  deuoir  aufli  que  les  Seigneurs 

:  .  ies  ligues  ont  à  conferuer  de  maintenir  les  Fran- 

:ois3comme  leurs  alliez  &  confederez:  ie  pehiois 

dis-ie ,  bien  profiter  de  tant  enuers  eux  tous  que 

i'en  arracher  quelque  braue  &  puiflant  fecours 

1  contre  l'opprefîion  du  Tyran. 

Mais  ie  trouuay  tout  au  rebours ,  que  deila  les 

■Gantons  Catholiques  auoyent  enuoyé  au  grand 

Boucher  fix mille  de  leurs  poures  hommes, pour 

uy  aider  à  efo-orçer  8c  maifacrer  lerefte  des  ore~. 

DisFrançoifes. 

Lepol.  Qui  ïamais  eufe  creu  que  ces  gens  eu  A 
entfait  vne  i\  grande  faute  de  tauorifer  le  party 

ç     iiij 


7i  DIALOGVE    IL 

<Tvn  cruel  tyran  &:  perfide,  eux  grans  amis  de  li- 
berté y  eux  reputez  entre  les  hommes  pour  gens 
qui  gardent  leurs  promefTe s  :  &c  qui  deuflent  par 
confequent  hayr  le  Tyran  qui  les  rompt  au  de* 
triment  de  tout  vn  peuple,ie  dis  peuple  leur  allié*, 
c'eft  vn  dangereux  paradoxe  que  l'opinion  de  ces 
çens-là. 

JJh?9  La  faim  de  l'or  infajtiable  conduit  les  gens 
tout  à  fon  gré. 

Le  po/.L'odeur  du  profit(difoit  l'autre  )  eft  fouef- 
ue,d'où  foit  qu'elle  forte.   Mais  on  n'ouyt  iamais  j 
parler  d'vn  tel  profit  iï  exécrable  ,  qu'vn  homme  \ 

Î>rene  de  l'argent  d'vn  iîen  voifin  confédéré  pour  . 
aller  tuer  quand  &  quand,pour  le  piller  &  le  de- 
ftruire. 

Ils  ont  beau  dire ,  c'eft  du  Roy  de  qui  nous  re-  3 
deuons  la  folde.  Car  leurs  penfîons  en  temps  de  : 
paixj&c  leurs  gages  en  temps  de  guerre,ne  font  ti- 
rez aucunement  que  du  labeur  du  poure  peuple, 
efclaue  de  ce  Roy  tyran.  Auflî  ne  font-ils  alliez 
au  Tyran ,  tant  qu'au  Royaume ,  qu'ils  vont  tous 
les  iours  depredant:  mais  qui  les  a  enibrcelez  en- 
core à  ce  dernier  voyage  ?  veu  qu'il  n'y  auoit  pas 
vn  viuant  de  ceux  qu'ils  s'eftoyent  fait  à  croire  qui 
abbayoyent  auparauantàla  ( Çôrôn a)  qu'ils ap- 
pellenf.ils  ne  pourront  à  leur  retour,  fi  quelqu'vn 
d'entre  eux  efchappe,fe  vanter  comme  aux  autres 
fois ,  d'auoir  feuls  gardé  la  Côrona  ,  Que  lo  Rey 
hr  é  hyn  tenu ,  que  fen  ce/ou  JldonfiQU  î  Animal  & 
Dendeloti  ly  hojfon  ota  la  Corona  de  dejfu  la  teta: 
puis  qu'ofi  ne  cerche  encore  à  cefte  fois  que  d'e£ 
chapper  &  fe  garder  de  la  fureur  des  mains  meur- 
trières* 

Vhi/f. 

V 


D  I  A  L  O  G  V  E    IL  75 

L'kifl.  Ils  n'ont  pas  creu  toufiours  ce  qu'ils  ont  dit: 

mais  il  falloit  pour  cacher  leur  folieja  couurirde 

quelque  manteau  ;  partant  prenoyent-ils  ce  pre- 

texte^omme  le  plus  lpecieux.  Mais  à  dire  vray  la 

;    plus  part  n'y  alloit  que  pour  defrober,l'autre  pour 

viure  iimplement,  l'autre  pourdidîper  l'Eglife: 

i    leurs  Chefs  cerchoyent  de  s'aggrâdir,  &  d'appré- 

dre  en  fi  bône  efchoie  toute  forte  de  corruption, 

.    &  le  moyen  de  tout  vouloir  &  de  pouuoir  tout  ce 

1    qu'on  veuf.à  fin  qu'vn  iour  fuyuant  l'exemple  de 

c    leur  beau  compère  Boucher  par  fon  moyen  &  la 

1    faueur,  qu'ils  s'alfeurent  d'auoir  propice ,  ils  puiC 

.    fent  aufli  à  leur  tour  goufter  que  c'eft  de  commâ- 

derabfolument  ,    &  à  baguette  par  defïlis  tous 

.    leurs  Citoyens. 

Ces  feules  raifons  Se  non  autres  les  ont  fait 
i.  marcher  a  ce  coup  >  aufli  bien  comme  es  autres 
î,    fois. 

a  Le  poL  Qjj  a  manié  leur  leuee }  Car  Belieure  n'y 
I  eftoit  plus:&  ils  croyent  ce  bô  Apoftre ,  plus  que 
>    nul  de  leur  Kalendrier. 

:    Jlhu  Ce  Belieure,  duquel  tu  parles,  n'y  eftoit  plus 

:    vrayemenr.maisil  auoit  fait  eftablir  fon  ailné  fre- 

,    re  en  fa  charge5&  luy  mefmes  y  vint  à  point,feco- 

:  dé  d'vn  bon  coftiller  médire  Pierre  Carpentier, 

(tu  cognois  l'homme  )Sc  aiïifté  d'vn  bonpreu- 

,     d'homme  le  vieux  fecretaire  Poulier. 

À'  Lepol.O  Seigneur  qu'eft-ce  que  i'oys  dire  de  mô 

ancien  amy  Poulier?  Qi^e  ie  regrette  ce  bon 

I  homme! 
Uhi.  Audi  eft-il  à  regretter.  Car  des  autres  palfç 
fans  flux.  Carpentier  atouiïouts  eflé  vnmaiftre 


74  DIALOGVEII. 

frippon  e#ronté,vn  Tholozat,cJeft  à  dire,vn  dou- 
ble.Les  autres  deux  font  entendeurs ,  ce  font  des 
Huguenots  d'eftaf.ceux  à  qui  le  Dieu  de  ce  mon- 
de a  cillé  ou  creué  les  yeux.  Mnis  de  Poulier,le 
cœur  me  fend,quand  ie  m'en  fouuiens,  de  regret. 
Le  pot.Mon  Dieu  que  ie  fuis  defplaifant,  qu'il  fa- 
ce iï  mauuaiie  preuue  de  la  cognoiffance  qu'il  a/ 
L7^i?.C'eft  ians  doute  que  le  poure  homme  a  tra 
uaillé  bien  lourdement  contre  la  vérité  connue. 
Mais  Dieu  quifçait  bien  ramener  les  brebis  de 

rur  de  les  perdre,  le  vint  trouuer  encesiours- 
,  &  luy  fit  fentir  le  petit  doigt  de  fa  main  forte, 
crebufchât  luy  Se  fon  cheual3en  vn  chemin  plain 
&c  facile:&  pour  l'arrefter  court  fur  cul,  il  luy  caf. 
fà  la  iambe  droite. 

Le  pa/.Dieu  vueille  que  ce  coup  de  fouet  luy  face 
cognoiftre  fa  faute.  Mais  quel  prétexte  propo- 
foyent-ils^ces  gens  de  bien  aux  Catholiques? 
L'bift.  Nul  autre,  iînon,  quoy  qu'il  en  fuft ,  que 
leur  Compère.-. vouloit  eftre  maiftre  abfolu  en 
fonpaistqu'il  vouloir,  touteoupper  &c  coudre  à 
ion  plaifîr  :  que  nuis  ne  luy  defplaifoyent  tant 
que  les  Rochellois ,  qui  ne  vouloyent  ouurir  les 
portes  à  ceux  qui  les  vouloyét  tuer  de  par  le  Roy* 
Et  ainli  tout  honeftement ,  comme  qui  conuie  à 
des  nopc£s,les  prelfoyét  d'aller  au  pillage  &c  car- 
nage des  gens  de  bien  :  qu'ils  difoyent  eftre  des 
rebelles5feditieux  à  tout  iugement. 
Le  poL  le  leur  nie  bien  ceft  article ,  qu'ils  foyent 
ie  Jiiieux  ny  mefehans  ,.  &  pourrois  bien  deuanç. 
tous  iosçes  qui  ne  feroyét  point  paiïionnez  prou- 
ver tout  outre  le  contraire. 

Lbi. 


I 

DIALOGVE    IL  75 

Vhift.  le  ferois  content  de  t'ouyr  difcourir  iur  ce 
fte  matière,  s'il  te  plaifoit  prendre  la  peine  delà 
traiter  naifuement  ,  félon  la  confcience  &  Feftat. 
Tu  lçais  qu'il  y  a  plu/ieurs  confciences  de  timi- 
des fcrupuleux,qui  font  eftat  de  fe  laiifer  frapper 
&  de  tendre  aufii  toft  l'autre  ioue. 
LepoLC'eft  tresbien  fait  à  des  priuez ,  Se  pour  des 
iniurespriuees  de  patienter  &  de  fouflrrir,pluftoft 
que  de  rendre  la  pareille,mais  en  ce  fait  il  va  bien 
autrement. 

Lbt.  le  le  fçay  bien,&  ne  fuis  pas  fi  grue,que  ie  ne 
fçache  comme  il  s'y  faut  porter.  Et  ne  doute  non 
plus  qu'il  ait  efté  8c  qu'il  loit  loifible  à  nos  frères 
de  fe  garder  contre  l'inuafïô  du  Tyran ,  que  con- 
tre brigands  &volleurs  ,  contre  des  loups  &  des 
fangliers,ou  autre  befteplus  farouche. 

le  dy  d'auantage  auec  l'ancien  peupleRomain: 
qqe  d'entre  tous  les  a£tes  généreux ,  le  plus  illti- 
ftre  &c  magnanime  eft ,  d'occire  le  Tyran  :  eftant, 
comme  tresbien  le  monftre  Ciceron,vn  telaéte 
quand  bien  il  fera  exécuté  par  vn  familier  du  tyrâ, 
tout  plein  d'honefteté  &c  de  bien  feance,  conioin- 
cte  auec  le  falut  &  l'vtilité  de  la  choie  publique. 
Mais  ce  qui  me  fait  deiirer  d'entendre  de  ta  bou- 
che la  relolution  de  ce  faid  :  c'eft  pour  me  feruir 
des  argumens,authoritez  &  exemples  defquelsie 
fçay  que  tu  abondes ,  à  conformer  les  timides,  & 
refoudre  les  fcrupuleux. 

LtpolS'ïl  faut  que  ietraitte  ce  pointée  craind'ef. 

rer  ta  mémoire  de  ton  difeours  encommencé. 

Z,7^.Point,point,ne  crain  pasque  ie  laiifc  d'yreue 

nir,i'auray  fait  é  deux  pas  &  vn  faut.  Mais  côméce 


76  DI  A  L  O  G  VE    IL 

ie  te  prie  de  traiter  vn  peu  clerement  cefte  matie- 
rerelle  n'eft  pas  hors  de  propos. 

Le  pol.  le  le  veux  hierr.Elcoute. 

Premièrement  il  faut  eftablir  cefte  maxime: 
qu'il  nV  a  qu'vnfeul  Empire  infiny,  fçauoir,ce- 
luy  de  Dieu  tout  paillant ,  &  par  confequent  que 
lapuiffance  de  quelque  magiflrat  &  Prince  que 
cefoiteftenclole  dâs  certaines  limites  &:  barriè- 
res, hors  defquelles  le  Prince  ne  doit  for  tir  ,  ny 
lefuiet,s'il  les  outrepaife,  luy  obéir, autrement  ce 
feroit  efgaler  rjEmpire  du  Magiftrat  à  celui  de 
Dieu  fuuuerain,blafpheme  par  trop  horrible  feu- 
lement à  le  penfer.  Car  quoy  que  le  Magiftrat  re- 
prefente  l'image  de  Dieu,  fî  fe  faut-il fouuenir 
de  ce  que  Dieu  a  dit  par  ion  Prophète,  le  ne  don- 
neray  pas  ma  gloire  à  vn  autre.  Les  magifcrats 
donques  font  eftablis  de  Dieu ,  nô  afin  qu'en  par- 
tageant auec  fa  Maiefté  ils  le  referuent  partie  de 
la  gloire:  ains  afin  que  comme  Miniltres  &  ferui- 
teurs  du  Seigneur  ils  raportent  entièrement  à  leur 
maiftre  toute  gloire  &  tout  honneur. 

Les  Magiftrats,  s'ils  n'auifent  de  près  à  leur  de. 
poir,  jpeuueht  commettre  des  fautes  bien  lour- 
des:foit  en  coti\mandant  ce  qui  répugne  à  la  pre- 
mière table  de  làjoy  de  Dieu,  ou  en  deffendât,ce 
qui  eft  commande  par  la  première  table,  Tels  cô- 
mandemens  &  deffenfes  font  prophanes&:  con- 
tre toute  pieté.Ils  ûffenfent  aufïi  contre  la  fécon- 
de table,quand  ils  commandent  ce  qui  ne  le  peut 
obferuer  fans  violer  la  charité  deue  au  prochain: 
pu  deffendent  de  faire  les  choies  lefquelles  nous 
ne  pouuons  delailfer  fans  violer  celle  charité  qui 


DlALOGVËIt  77 

nous  doit  eftreinuiolable:telseditsdoyuentëftre 
appeliez  iniques. 

Ce  fondement  pofé  3  que  nous  deuons  au  feûi 
Dieu  toute  obeiflance  fans  nulle  exception^  s'en 
fuit;,  qu'il  ne  faut  pour  rien  obéir  aux  edi&s  pro» 
phanesj  ou  iniques  de  quelconque  magiftrac  ou 
prince  que  ce  foie  :  &  par  confequent,  que  les  fu- 
iets  ne  peuuent  obéir  en  bonne  côfcience  au  Roy- 
commandant  chofes  prophanes  ou  iniques.  Il  ny 
a  pas  faute  d'exemples  en  ce  point. 

L'edid  de  Pharao5  par  lequel  ii  commandoic 
l'homicide  cruel  &  fauuage  des  petits  enfens  des 
Hebrieux  eftoit  inique  tout  outre.Les  fages  fem- 
mes n'y  obeiifent  point  :  elles  en  font  louées  par 
l'efprit  de  Dieu  en  l'Efcriture  :  Dieu  recompenfe 
la  pitié  de  ces  bonnes  femmes ,  qui  ont  ainfï  def- 
obey  au tyran,leur  édifie  des  mailons^benift  &  ac~ 
croift  leurs  familles* 

L'edi£fc  de  Nabuchadnezar  commandant  d'a- 
dorer la  ftatue,  eftoit  prophane  &c  contre  la  pre- 
mière table  de  la  loy.  Les  compagnons  de  Daniel 
nyobeiftentpoint  :  pourtant  font  louez  du  Sei- 
gneur, Sccôferuez  de  fa  main  forte  au  milieu  des 
Hammesdufeu. 

Les  edi&s  de  Iefabel  ont  efte  propiianes  Se  io- 
niques tout  enfemble,  en  ce  qu'elle  commandoic 
de  meurtrir  les  Prophètes  de  Dieu,  &  les  gen>  de 
bien.  Voila  pourquoy  Abdiasau  lieu  d'y  obéir 
nourrilfoit  de  tout  ion  pouuoir  les  feruitears  du 
Seigneur. 

Les  Iuih  entant  qu'en  eux  eftoit  empefchoyét 
IefuiGhnft  d'annoncer  la  volonté  de  Diva    . 


78  DIALOGVE    IL 

Père  auec  defenfes  &  menaces,  Iefus  Chrift  leur 
a  refifté  en  l'annonceant.Et  quoy  que  nous  puif- 
fîons  dire  qu'en  la  maifon  du  Père  Eternel  il  a  e- 
fté,eft  &  fera  à  iamais  fils  Eternel  de  Dieu  :  toute-* 
tefois  félon  la  difpenfation  du  temps  d'alors,  fa 
côdition  &la  police,  il  eftoit  corne  perfonne  pri- 
uee:&  toutefois  n'a-il  point  obey. 

Les  Apoftres  ayansreceu  commandement  de 
fe  taire  >  &ne  point  annoncer  Iefus  Chrift ,  n'a- 
uoyent  garde  d'y  obéir. 

Une  ièroit  pas  fitoft  fait  fi  ie  voulois  reciter 
par  le  menu  le  nôbre  des  tefmoings  qui  ont  ioufc 
fert  perfecution ,  pour  n'auoir  voulu  obéir  aux  e-  . 
difts  des  Rois ,  Empereurs  &  autres  Magiftrats,  ; 
aufquels  tât  s'en  faut  que  nous  foyons  tenus  d'o-j 
beir5lors  qu'ils  commandent  chofes  prophànes 
ou  iniques:qu'au  contraire  comme  nous  pouuôs 
recueillir  des  exemples  alléguez  nous  ne  fatisfai- 
ions  iamais  ànoftre  deuoir,iien  defobeifsât  d'vn* 
cofté,  à  tels  Magiftrats,  nous  n'obeiffons  de  l'au- 
tre aux  edi£ts  &  commande  mens  de  Dieu  fouue- 
rain3chacun  de  nous  félon  la  vocation  :  vocation 
dis-ie  générale  ou  particulière  :  générale  par  la- 
quelle vn  chacun  eit  appelle  à  pratiquer  la  chari- 
té enuers  fes  prochains  :  particulière  félon  l'eftat 
&  office  auquel  vn  chacun  eft  appelle. 

Les  fàges  femmes  donques.  Egyptiennes  ont 
Fort  vertueufemét  fait  en  n'obeiffant  point  à  Pha- 
rao3&  en  s  acquittant  de  leur  vocation  particu- 
lière ont  de  tout  poinft  accôply  leur  deuoir,con- 
feruât  les  enfans  que  l'edid  du  tyran  auoit  defti- 

né 


r 


79  DIALOGVE    IL 

né  a  la  more. 

AinfiauffiAbdias,qui  non  feulement  ne  tua 
point ,  ains  nourrit  &  fuitenta  les  Prophètes  du 
Seigneur.  Pareillement  les  Apoftres3  qui  tant  s'en 
faut  qu'ils  fe  teuffent,  qu'au  contraire  ils  annon- 
cèrent plus  librement  la  parole  du  Seigneur.  Au£ 
fi  eftoit-ce  leur  vocation  particulière ,  à  laquelle 
ils  ne  pouuoyent  autrement  fatisfaire  qu'en  ce 
faifant. 

Et  partant  auiourd'huy  es  terres  des  Princes 

rophanes,fuperftitieux  8c  tyrans,defquets  le  nô- 

re  n'eft  que  trop  grand,qui  deffendét  d'annôcer 

'  la  Parole  de  Dieu ,  &c  commandent  d'affilier  aux 

e'  feruices  des  faux  dieux  côtrouuez  dans  le  cerueai* 

:Jj  des  hommes  :s'ii  s'y  trouuç  quelque  Chreftien, 

°"  (comme  Dieumercy  il  y  en  a  bon  nombre)  nous 

*;  ne  dirons  pas  qu'il  fe  foit  acquitté  de  fon  deuoir, 

Ji  quand  feulement  il  fe  lera  abftenu  decommuni- 

:1"  quer  aux  faux  feruices,  fi  quand  lie  quand  il  ne  fait 

:  tout  ce  qu'il  luy  fera  pofîible  pour  le  trouuerés 

:*  affembleesChreftiennes.,  ouyr  la  parole  de  Dieu, 

•'  &  communiquer  auxpricres  &c  facremens  de  TB- 

:or'  glife  Chreftiene. 

;>  Le  roy  Ozias  ayant  voulu  vfurper  l'office  de 
3  Sacrificateur  ,  fut  dechafsé  hors  du  Temple  par 
:  Azarias,&  o&ante  autres  Sacrificateurs  fes  com- 
pagnons-^ fqueis  le  fait  futapprouué  de  Dieu,  &c 
ceîuy  d'Ozias  condamné:  de  forte  qu'il  en  fut 
frappé  de  lèpre  de  la  main  du  Seigneur,  &  con- 
traint de  finir  fa  vie  tout  lepreux,&:  milerable,  e# 
vne  maifon  iequeftree  Se  à  parc. 


go  DIALOGVE    IL  ' 

Celaeft  donc  tout  reiolu  que  nous  pouuorî* 
en  bône  confcience  def  obéir  aux  edi&s  propha- 
nés  ou  iniques  des  Maginrats,quels  qu'ils  foyent* 

Reuea  voir  maintenant, s'on  leur  peut  aufli 
pareillement  refîiter  en  bône  confcience,  Se  pour 
quelles  raifons  eftantehofe  toute  aifeuree,  que 
c'eft  plus  leur  reiïiier ,  que  leur  defobeir  Ample- 
ment. 

la  n'auiene  queie  fauorife  en  ceft  endroitle 
party  de  ces  furieux  &  turbulens  Anabaptiftes3 
que  nous  conteifons  tous  pouuoir  eftre  dignemét 
chaftiez  par  le  Magiftrat, 

QU'on  ne  penfepas  aufïî,que  ie  vueille  porter 
lepfarty  des  Séditieux,  pourtant,  iî  ie  viens  affer- 
mer que  les  fuiets  font  tenus  de  refifter  par  ar- 
mes,fibefoineft,auMagiftrat  commandant  cho 
fes  prophanes  ou  iniques,eftantvne  telle  refiften 
ce,qu'ô  fait  aux  delfeins  d'vn  Magiftrat  feditieux^ 
vn  vray  moyen  d'ofter  la  fedition ,  Se  faire  mettre; 
vne  bonne  paixparmy  les  peuples* 

Mais  afin  que  la  queftionpuiffe  eftre  plus  cle- 
t ement  traitée  Se  defnôuee ,  ie  mettray  en  auant 
quelques  maximes,  comme  préludes  feruansà  ce 
faich 

Premièrement  qu'il  y  a  vne  mutuelle  Se  réci- 
proque neceflitude&  obligation  d'entre  le  Ma- 
giftrat  Se  les  iuiets:comme  il  eft  aifé  à^cognoiftre, 
s'onconlidere  l'origine, la  caufe&  la  fin  de  l'in- 
itution  des  maeiftrats* 
Cela  eft  bien  certain  que  les  magiftrats  ont  e- 
fté  créez  aux  peuples  Se  non  les  peuples  aux  ma- 
giftrats: tout  ainfi  que  le  tuteur  eft  créé  à  vn  pu- 

piiïe 


:- 


DIALOGVE     IL  81 

pille  &:  le  Part  eu  r  à  vn  troupeau  mon  pas  le  pu- 
pille au  Tuteur^ou  le  troupeau  au  Pafteur.  Ilfal 
loitdonc  qu'il  y  euft  quelques  afleblees  &  trou- 
pes d'hommes  deuant  la  création  des  Magiftrats* 
1  Encorcs  peut-on  bien  trouuer  auiourd'huy  vn 
;  peuple  fans  Magiftrat  mais  nullement  vn  Magi> 

*  ftr,;t  fans  peuple  :  C'eft  donc  le  peuple  qui  a  crée 
leMagiflrat  &  non  le  magiftrat  le  peuple  :quia, 

-dis-ie,  crée  les  premiers  magiftrats  dvn  corn- 
fi  mun  confentement,pour  la  neceflné  qu'il  fe  fen- 

*  toit  auoir  pour  fa  conferuation  d'vn  tel  lien   8c 
conduite. 

Aucuns  peuples  ont  crée  des  Princes  fur  eux, 

:e;  pour  eftregouuernez  &  regis  en  cefte  façon  ou 

u  :n  faut  e ,  tellement  toutesfois  qu'il  demouroit 

noteoufiours  pardeuers  le  peuple  vne bonne  portiô 

livielapuitTaiice&authoriré.    On  voit  cela  en  l'e* 

eji^at  Démocratique,  auquel  aucuns  efleus  en  ce-» 

Recharge  demandent  les  auis  &  recueillent  les 

jroix  du  peuph*,n'ofans  au  refte  rien  ordonner  fâs 

:t bnconfenternent.Ceux  cy  font  appeliez  Magi* 

•;.;■  trats  populaires. 

^J    Autres  y  ena,quiayans  mieux  aimélegouuer 

lemcnt  Ariftocratique ,  ont  choifi  &  efleu  vn  cer 

:,  ain  nombre  des  meilleurs  de  leurs  citoyens,auf- 

\[3}uelsilsont  cômis  toute  la  conduite  de  leur  eftat 

:!  kchofe  publique. 

,|'jj  j   Ceux  qui  ont  plus  pri^c  le  gouuernementd'vn 

?ul,l'ont  eslcu  &es!euë  fur  eux  ponr  les  gouer- 

ltl  icr  &  coi:duirecommc  Monarque  &  fouuerain. 

riais  il  nefetrouuera  iamais,qu'ily  uiteu  vn  peu 

le  fi  lot  &malauùc  quiaitesleui  \i?  m?giftr«# 

£ 


m 


Si  DIALOGVE     IL 

fur  les  cfpaules ,  auquel  il  aij:  donné  puiflance  & 
authoritë  abfolue  de  commander  indifferemmét 
tout  ce  qu'il  voudront  au  peuple,  qui  fauoit  efleu. 
Au  contraire  toujours  le  peuple  en  fe  foumet- 
tantau  magiftrat,  la  auffi  lié  &•  comme  attaché  à 
certaines  loix  Se  conditions  Jefquelles  il  ne luy  eft 
permis  d'enfreindre  ny  outrepafler. 

Onvoitencoresauiourd'huy  cela  aux  eftablif- 
femens  &  couronnemens  des  Rois:  où  l'on  leur 
offre  certaine  forme  de  iurement,  qu'ils  preftent 
deuant  queftre  eftablis  -.s'aftreignans  par  iceluy 
aux  conditions  qui  leur  font  offertes. 

Sous  telles  conditions  le  Magiftrat  règne,  Se 
fous  telles  conditions  luydoitle  peuple  obéir, 
neftant  en  rien  lionefte  d  eftendre  le  corn  mande- 
ment ny  Tobciflance  hors  ou  par  deffus  icelles 
conditions,  que  nous  pouuons  appcller,  vitro  ci- 
trôque,&  réciproquement  obligatoires. 

Nous  auons  vn  ancien  exemple  de  cecy  allez  a 
propos  au  règne  d'Ifrael.  Dieu  eflit  Dauid  & 
fa  pofterité  pour  régir  &  gouuerner  les  Ifraeli 
tes.  Ils  fefoumettent  à  fon  Empire,fous  certai 
nés  conditions  &  formule  de  iurement,  que  l'of 
peut  recueillir  des  paffages  de  rEfcriture,  oùl'hi- 
ftoire  du  règne  du  roy  Ioas  eft  traitée  :  Là  il  ef 
dit  que  Ioiada  facrificateur  ftipuknt,  l'ai  liane 
fut  faire  comme  de  nouueau  entre  Dieu, le  Ro; 
&  le  peuple. 

Dieu  tefmoignoit  par  la  bouche  du  Sacrifica 
teur,q;.ul  recognoifloit  ce  peupleià  pour  fon  pe 
pie:  &  le  peuple  de  fa  part  reelamoie  Dieu  pot 
fon  Dieu, 

Item 


DIALOGVE    H.  % 

Item  le  Roy  de  fon  coftë  promettoit  de  ré- 
gner félon  Dieu,  &  le  peuple  d  obéir  au  Roy  fé- 
lon Dieu. 

Le  mefme  ferment  &  alliance  fetrouue  faite 
en  l'Efcriturc  fous  Iofias  &  autres  RoiséEn  fom- 
i  me  iamais  ne  s'eft  veu  qu'il  y  ait  eu  homme  efle- 
ué  en  degré  par  deffus  les  autres,  fansauoir  pre- 
mièrement fait  quelques  promeffes  &  fermens 
au  peuple,  ou  à  la  nation  à  laquelle  il  eftoit  pre- 
pofe.  ,    ■ 

On  voiteneorcs  auïourd'huy  les  formules  de 
iurement  de  TArchedu.  d'Auftriche,  du  roy  des 
Romains,  du  roy  de  France ,  quoy  qu'elles  ayent 
efté  viciées,  par  Tentremife  de  Meilleurs  les  Pâ- 
ti p es  Romains. 

Apresauoir  veu  l'origine  &  forme  de  la  créa- 
is tion  dts  magiftrats ,  voyons  maintenant  quelle 
i  eft  la  caufe  &  occalïon*  pour  laquelle  ilsontefté 
a\\  créez.  Nous  trouucrons  qu'il  n'y  en  a  point  d'au- 
À  tre  que  le  falut  du  peuple*  Afin,  ce  dit  TApoftre, 
■A  qu'ils  foyent  en  terreur  &  efpouuantement  aux 
A  mefehans  ,  &  en  feureté  &  conferuation  aux 
|lbons« 

Anftote  en  (es  Politiques  dit  tresbien:  Que 
.  toutainfiq/au  Pilotc,rheureufc&  profpercna- 
.,  uigation.  au  médecin, la  fanté  du  patient  :  au  Ca- 
:    pitaine,  la  victoire:  aulîî  au  Roy  le  falut  &  con- 
feruation du  peuple  doit  cftre  touficurs  deuans 
^  |  ks  y  eux. 

Et  partant  le  peuple  ayant  efleu  ou  autrement 
cflcué  premièrement,  le  Roy  àceftefin,lc  Roy 
*ufli  eflant  obligé  àtdk  condition  tcutesfois  & 


$4  DIALOGVE    IL 

quantes  qu'il  s'en  defuoye:  quand  de  bon  prince 
ildeuient  Charles;?,  quand  feulement  il  prepo- 
fe  fon  priuë  au  public:  augmentant  auec  le  détri- 
ment du  peuple  Tes  coffres  Se  reuënusdors  l'obli- 
gation du  cofté  du  peuple  eft  rompue  :  lors  efl  le 
peuple  deliurê  de  ce  qa  il  deuoit  à  fon  Roy  Ne 
pouuant  l'Empire  &  gouuernement  eltreditiu- 
fte&  légitime,  auquel  fon  a  tellement efgard  au 
bien  particulier  du  Prince  qu'on  en  vient  à  inte- 
reffer  le  public  de  tout  le  Royaume. 

Outre  cequedift  eftdlfautqu'vn  Roy  foit  lé- 
gitimement appelle  à  la  Royauté,  félon  les  cou- 
ftumes&loix  du  pays  pour  pouuoircftreditRoi 
légitime.  Autrement  s'il  vient  à  vfurper  le  feep- 
tre,  il  fe  rend  indigne  du  titre  &  des  priuileges  d'û 
Roy.  Cccy  foit  dit  tout  en  paffant,  en  faueur  de 
c#ux  de  Lorrainetfuriefquels  comme  tu  fçais  mi- 
eux Jespredecefleurs  de  nos  Valois  ont  vfurpë  la- 
Couronne. 

Or  les  Rois  font  appeliez  au  royaume,  ou  par 
fucccflîon  en  lieux  où  le  droit  de  régner  eft  tranf- 
mis  aux  héritiers:  ou  parele&ion.ou  par  fuccef- 
fion  6c  par  eiedion  tout  enfemblc.  Cefte  der- 
nière façon  de  créer  les  Rois  eft  mcrueilleufeméc 
à  fauantage&  bénéfice  du  peuple:  eftant  chofe 
tout  afleuree  que  là  où  le  droit  defucceflîon  eft 
fimplementobferué,  le  plusfouuentla  Royauté 
eft trâ  fportee à perfonnes indignes,doù fort vne 
infinité  de  malheurs  &defaftres,nousrauôs  veu,j 
nous  le  fçauons,  nous  le  fentons  fi  nous  ne  fom-| 
mes  ladres.  Làoùl'eleâionfeule  eft  pratiquée, 
f|n  baille  entrée  aux  feditions&  partialicez,  àcC~ 

qu«i* 


DIALOGVE     IL  85 

quelles  naiflent  le  plus  fouuenc  des  guerres  châ- 
les, ruine  des  peuples  &  eftats.Mais  quâdlacho- 
fe  eft  tempérée,  de  forte  qu'on  ne  reiecte  pas  té- 
mérairement la  famille  fous  laquelle  le  peuple  a 
accouftumé  d'eftre  conduit:  ains  enquiert-on  di- 
ligemment, fi  c'eft  pour  le  bien  du  peuple  de  l'ef- 
lireoureiettenc'efts'y  conduire fagement de  tout 
poinr.  Telle  eftoit  ancienement  la  façon  d'efle- 
u^r les  Rois.  Ainfia  efté  pratiqué  en  l'Empire 
de  Dauid  (duquel  toutefois  Dieu  eftoit  fautheur 
&  en  la  famille  duquel  il  vouloit  conferuer  le  fee- 
ptre)où  lesaifnez  n'ont  pas  efté  eftablis  indiffé- 
remment Rois.  Roboam  après  la  mort  de  Salo- 
mon  fut  appelle  par  droit  de  fucceflion  au  Ro- 
y aume:maisce  fut  par  Tauis  des  douze  lignees,qui 
pour  ceft  effet  s'aflemblerent. 

Ceschofes  ainfi  premifes,  ic  vïen  àlaqueftion 

propofee.  SMeft  loifibleaux  fuiets  de  relifter  au 

magiftrat3&  iufques  où  telle  licence  s'eftend. 

Mais  deuant  toute  ceuuresil  faut  entendre>aue  les 

fuiets  ne  font  pas  tous  d'vne  mefme  condition. 

:cf   Car  les  vns  font  fimplement  fuiets  priuez,  les  au- 

r    très  ne  font  dits  fuiets  qu'à  raifon  du  Megiftrat 

jjï   fouuerain:teIs  font  les  Magi  *  rats  inférieurs. 

Mais  à  fçauoir  mon  fi  le  Souuerain  magiftrat 
tlji  ou  Roy  cft  tellement  fouuerain  ,  qu'il  n'ait  nul 
j:  fors  que  Dieu  eftably  defllis  luy.  Il  femble  bien 
M  î  qu'on  pourroit  dire  que  après  Dieu  le  Roy  eft  le 
■ci  premicr,ie  l'accorde,  mais  non  pas  abfolument. 
^  Car,comme  i'ay  dcfia  dit,  les  gens  n'ont  iamais 
;,  eftëfifots&  mal  auifez  de  donnera  aucun  tan* 
;f-  de  fouueraim:  puiflance, qu'ils  nefefoyent  ton- 


Î6  DIALOGVE    II, 

fioursrcfcrnez  détenir  comme  par  les  renés  vue 
bonne  &  forte  bride,  de  peur  que  la  Royauté,  co- 
rne en  vn  chemin  gliflant ,  ne  tombaft  toft en  ty- 
rannie. 

Mais  ils  n'ont  fceu  fi  bien  faire  (tantle  peuple 
eftaifë  à  piper)  que  ce  malheur,  que  ce  dcfaftre 
nefoitauenu  mille  foi  s. 

Lauthoritç  des  anciens  rois  des  Romains  e- 
ftoit  fouueraine^mais  elle  eftoit  retenue  par  le 
Sénat. 

Lesanciens  Rois  dechaftcz  par  leur  ambition, 
violence,&  paillardifej'authoritë  fouueraine  de- 
meura au  fenat  Romaimtelîement  toutefois  que 
l'authorité  des  Tribuns  du  peuple  leur  feruoit  de 
frein  &  de  bride. 

Les  Lacedemoniens  auoyent  deux  familles  à 
Sparte,  defquelles  ils  eflifoyét  leurs  Rois:le  frein 
&  bride  qui  les  tenoit  en  office  eftoyét  les  Epho- 
res,  c'eftàdire  lesvoyans  ou  regarçians  &  obfciv 
tuteurs.  A  ceux-  cy  eftoit  loifibie  de  condamner  & 
chaftiçr  les  Rois,  qui  abufoyent  de  leur  charge, 
comme  tu  fçais  qu'il  auint  à  Pau fanias. 

Tel  eft  auiourd'huy  en  l'empire  Romain  le 
Sept-virat  :  feauoir  les  Princes  Electeurs.  Ceux- 
cy  n'ont  pas  feulement  droict  d'eftablir  les  En% 
pereurs,  aîns  aufli  de  les  defn  ettre.  Tcfmoin 
€n  eft  Vvenceflaus  Empereur  priuê  par  eux  de 
l'Empire  l'an  140p.  Muniter  recite  la  forme  de 
l'abrogation. 

Lemefme  a  eftê  obfernêaux  Rois  de  France, 
du  temps  que  râuthoritè  des  Eftats(que  ceux  de 
Valois  ont  abbatue  )  eftoit  en  fa  force  ;  laquelle 

auifi 


DIALOGVE     IL  $7 

aufli  s'eftendoit  iufques  là,  comme  tu  fçais,  qu'il 
n'eftoit  permis  auxRois  de  declarer,ny  tane  guer- 
re>ny  dimpofer  tribut  oufubiîdesnouueauxfans 
feconfentea  ent  des  trois^eftats:  cfquels  néant- 
moins  les  gens  d'Eglife  nelloycnt  aucunement 
comprinsrains feulement  ceux  delà  !uftice,ceux 
dclaNoblefle5&  le  Peuple.  Eteftoitleur  aurho- 
rité  telle,qu'ilsdepofoyent  les  Rois  quand  l'oc- 
cafion  le  requeroit  pour  leur  desbauche>infolen- 
ce,  faineantife,  incapacité  &  autres  femblables 
chofes. 

Nos  hiftoires  nous  font  mention,  comme  tu 
fçais  trop  mieux,de  huici  Rois  de  France  defmis 
par  l'authoritê  des  Eftats. 

Childeric  en  eft  l'vn,  defmis  en  l'an  469.  Eu- 
don^l'autre  defmis  vn  peu  après.  Vn  autre  Chil- 
dehc,l'4n  679.  Theodoric  l'an  696.  Chilperic 
l'an  750. Charles  le  Gros,ranS$o.  Ôdon3l'an&94. 
Charles  lefimpleTanpiô. 

Quant  à  noftre  Charles  le  traiftre,ils  ne  l'euf- 
fentia  defmisriln'eft  pas  vray-fcniblable:  ils  euf- 
fent  eu  efgardà  ks  belles  vertus,à  fa  pieté,  à  fa  iu- 
ftice:  ils  euflent  porté  refpect  à  fa  mère  qui  peut 
tout,  &  au  Peron,  quitafurmonte,  &  gouuernc 
tout  à  fon  tour. 

Mais  fi  la  liberté  des  Eftats,  n'euftefté  oppri- 
rrcc,ils  cuflent  bien  defmis  d'autres  Rois,  qu'on 
cuft  peu  nommer  bons, tresbons,  les  comparant 
aux  moindres  traits' de  ceux  queCharlesa  iouë 
aupourc&  miferablepeuple-.commelesRomains 
démirent  Tarqoin  à  raifon  de  Ces  outrages  8c 
violences. 

f  iiij 


83  DIALOGVE     II. 

En  Angleterre  les  Parlemens,  qui  ont  mefme 
puifTancequ'auoyentles  eftats  enFrancc>ont  fou- 
uent  condamne  leurs  Rois. 

Cela  eft  hors  de  toute  doute  que  ceux  qui  ont 
la  puiflance  de  deslier,  ont  aulli  pouuoir  délier. 

Et  partant  es  lieux  ou  ceft  ordre eft  eftably 
qu'il  y  en  a  quelques  vns  qui  feruent  de  bride  aux 
Rois>&  aux  loix  de  feure  garde:! e  dis  que  ceux  là 
fans  faillir  peuuét&doiuentrcfifter  aux  iniques 
ou  prophanes  commandemens  des  Rois,  Et  ne 
peuuét  ceux-là  laiflerla  royauté  &  légitime  gou- 
ueruement  dégénérer  en  tyranniefans  commet- 
tre vne  manifefte  trahifon  entiers  le  peuple-.qui  a 
esleutels  eftats  principalement  à  celle  fin  >  qu'ils 
empefehent  la  tyrannie.  Que  fi  de  malheur  elle  y 
furuienc,  ('comme  nous  la  voyons  par  nos  pèches 
arriueeàfon  comble,difpofant  des  biens  &  des 
corps,de  l'honneur  &  de  l'âme  à  fon  gré)c  eft  aux 
fuiets  priuez  de  recourir  au  remède  vers  les  e- 
ftatsreftant  chofe  toute  aiFeuree,  que  ces  trois  e- 
ftatsfont  comme  fouuerains  magiftrars  par  def- 
fas  le  Roy  en  ceft  endroit, quoy  qu'ils  foyent  pri- 
uez &  au  délions  du  Roy  pourvu  regard  ordi- 
naire. 

Que  fict  droit  là  des  eftats  vient  à  defeheoir 
&  à  fe  perdreMe  te  rcfpons,&  fort  bié  ce  me  fem- 
blc:  que  les  Rois  qui  ont  fifouuenten  leurbou- 
che,quon ne preferit  rien  contre  eux,  nous enfei- 
gnentauffi  dedircqu'iln'y  a  point  .<eprefcriptiô 
contre  les  droits  du  peuple  &  des  eftats.  Et  que 
la  loy  ciuilc  de  laquelle  nous  vfons,  qui  a  la  raisô 
pour  fon  ame,nousenfeigne  &  apprét5qu'vnpof- 

ie/îcur 


DIALOGVE    II.  %9 

feffèurde  mauuaife  foy  ne  peut  prefcrire  aucu» 
nement. 

Les  rois  de  France  promettent'&iurent  à  leurs 
:  Couronnemens,qu'ils  conferueront,vn  chacun  ea 
,  fon  ordre, rcng'%  degré':  quand  ils  fontlecontrai- 
i  re,  qu'ils  violent  les  bonnes  loix  &  les  bons  edi&s 
\  en  quelque  façon  que  ce  foit,ils  ne  font  plus  Rois, 
i   ains  Tyrans. 

S'ils  répliquent:  Il  y  a  cent  ans,  deux  cens>voirc 
t  fix  cens  ans  que  nous  vfons  de  tel  &  de  tel  droit. 
.  (Car  telcft  noftreplaifir)  &pour  autant  ce  droit 
:<  nous  eft  preferit. 

le  refpons ,  que  fi  on  fueillete  les  h  ftoires  de 
\  noftre  France,  on  trouuera  qu'il  n'y  a  pas  plus  de 
y  foixante  ans  que  la  liberté  des  eftats  y  a  efté  op- 
:i  primée ,  &  que  les  Rois  y  ont  eftê  comme  Ton  dit 
:i  mis  hors  de  page.   Mais  quand  bien  ce  feroit  de 
w  plus  long  temps,ie  tourne  dire,quelaprefcriptioi| 
.  contre  les  bonnes  mœurs  &  contre  les  droits  du 
.  peuple  eft  inualide.  Mais  Ton  me  dira  :  Les  eftats 
.  icpeuuent  ou  ne  veulent  s'afTembler,  ou  s'ils  s'a  C» 
>  ~emblcnt,Iaplns  grand  part  emporte,  toufioursla 
.  ncilleure  :  ne  fera-il  donc  permis  à  vne  ou  à  Tau- 
re partie  des  trois  eftats,  ce  qui  eft  loifibleàtou- 
les  trois  enfemble  t  le  refpons  que  non  ,  pour 
.  ^li'eraux  partialitez  qui  s'en  pourroyent  four- 
.  ii c  :  Ayans  à  cefte  fin  efté  établis  trois,  que  toiï- 
...  es  chofes  (e  hflent  aucc  bon  ordre  &  fain  iuge- 
nent  :  &  q«je  le  chemin  toit  couppé  à  la  diflipa- 
ion  du  peuple,  qui  autrement  s'en  pourroit  bien 
nfuyure. 
t^u'eft-il  donques  befoin  de  faire  quand  vne 


^o  D  I  A  L  O  G  V  E     II. 

partie  du  corps  eft  fi  extrêmement  greuec  ,  qu  el-  I 
le  ne  peut  plus  fupporter  fon  mal.?  En  tel  cas  il  1 
faudra  diligement  confidercr,  quelle  eft  la  eau-  I 
fe  de  fes  plaintes  ,  &  le  but  auquel  elles  ten-1 
denc. 

Carif  yen  peut  auoir  qui  fe  plaindront  de  la  ty-  I 
i'annie,enuers  lefquels  toutefois  on  n'vfera  que  de  I 
ïufte&  légitime  commandement. 

Eftans  certains  de  la  bonté  &  iuftice  descom-  | 
plaignans  ,  en  fe  fouuenant  qu'il  n'eil  pas  permis  J 
àvne  partie  ,  foiten  chafteau  ,  ville  ou  prouin- 1 
ce,  ce  qui  eft  propre  &  appartenant  au  tout:  a-1 
près  que  celle  partie  greuee  aura  admonneftcl 
&auerty  les  autres  fes  compagnons  de  leur  de- 
noir  &  charge:  &  qu'ils  n'y  voudront  entendre 
il  luy  fera  permis  &  loifible  par  tout  droit  &  rai 
fon  diuine ,  humaine  ,  politique  &  des  gens:  nor 
de  defmettre  le  tyran  ,  iaçoit  que  par  le  droit  i 
deuft  eftre  définis  :  mais  fort  bien  de  fe  fou  (Irai 
redefafuie&ion,  &defe  deftendre  contre  h  ty 
rannie,  &  violence  de  celuy ,  qui  au  lieu  d'eftr 
Pafteur  &  père  du  peuple  en  eft  le  volleur  &  bri 
gand. 

Cela  peut  il  faire  en  bonne  confcicnce,  &  lait 
fer  périr  cependant  qui  veut  périra  fon  efeient 
N'eftant  aucunement  raifonnable  que  pour  la  laf 
cheté  &  nonchalance  d'au tru  y  mon  droit,  moi 
bien  ,mon  honneur  &  ma  vie,voire  mon  propr 
falut  îoit  abandonné  &  perdu. 

Par  le  droit  Feudal  ,  pour  les  mefmes  caufe 
que  le  vaflfal  perd  le  fief ,  feauoir  pour  félonie 
pour  icelies  mefmes  le  haut  Seigneur  le  perc 

pouj 


DIALOGVE    IL  91 

pourcc  que,comme  dit  laLoyi'obligation  d'entre 
eux  deux  eft  mutuelle  &  reciproque.Le  femblablc 
eft  d'entre  vn  Roy  &  (es  fuiets,qui  luy  font  com- 
me vaflaux. 

Chacun  fçjit  combien  la  puiflance  àes  Sei- 
gneurs j  ou  maiftres  enuers  leurs  ferfs  &  efclaucs 
eft  grande:  toutefois  file  Seigneur  ne  prouuoit& 
fubuient  au  ferf  en  fa  maladie,lc  ferf  fans  autre  ma- 
numiJioneft  déclaré  lib:e  par  la  lov:  laquelle  n'a 
efté  ordonneequ'à  celle  fin  que  ceux  qui  ont  quel 
queaurhoritê  &  puiflance  n'en  vienent  point  à  a- 
bufer. 

La  condition  des  fuiets  ne  doit  pas  cftre  pire 
^ue  celle  des  ferfs.     Que  fi  le  ferf  eft  fait  libre, 
J  quand  fon  Seigneur  abufe  de  fon  pouuoir*  pour- 
•  quoy  ne  fera-il  le  femblabledes  fuiets? 

LesSuifies,  defquels  nous  parlions  n'agueres 
"efom  fouftraits  ,  comme  les  hiftoiresen  fcntfoy 
Je  la  fuietion  &obeiflancede  la  maifon  d'Auftrk 
:he,  à  laquelle  ils  s'eftoyent  obligez  fous  certai- 
nes condirions  :  pource  que  la  maifon  d'Auftri- 
:he  ne  lesdaignoit  accomplir  de  fa  part.  Ainfi 
ont-ils  auiourd'huy  libres  ,  ayans  fecoué,  non 
3as  abbatu  l'Empire  de  celle  maifon  :  laquelle 
:epcndant  cognoiflant  fa  grand  faute  à  approu- 
ve leur  fubftra&ion  &  reuendication  de  leur  li- 
berté. 

Quant  à  nos  ponres  frères  de  la  Rochelle ,  s'e- 
tans  autrefois  diftraits  de  la  fuietion  des  An- 
jlois  ,  ils  fe  foufmirenc  au  Roy  de  France  fous 
ertaines  conditions ,  que  Froilfard  récite  en  fon 
îiftoirt. 


1 

fi  D  I  A  L  O  G  V  E     IL 

Toutes  les  autres  villes  de  la  France  pareille- 
ment fontfoumifes  fous  des  conditions  &  aucc 
fpeciaux  priuileges  ,  qu'on  leur  a  iuré&  promis. 
Puis  que  celuy  à  qui  elles  font  fou  mifes  ,  n'obfcr- 
oe  ce  qu'il  a  promis,  &  qu'il  n'y  a  point  de  moyen 
d'auoirvniuge,  pourquoy  ne  leur  fera-il  loifiblc 
de  fe  diftraire  de  telle  fuiection  }  Et  de  fc  faire  à 
vn  befoin  iullicc  à  eux  melmes  de  tant  de  conçut- 
fions,extorfions,  violences,  paillardifes,cruautez, 
trahirons  &  autres  telles^infa  retez,defquelles  les 
brigans&vollcurs  abufans  du  facrè  nom  de  Roy, 
de  Pieté  &  de  iuftice  ,  commettent  en  leur  en- 
droit. 

Ioram  fils  de  Iofaphat  ayant  fuccedé  à  fon  per 
au  royaume  de  luda3introduifit  les  dieux  eftranges 
Se  le  feruice  des  idoles  parmi  le  peu  pie.Lobna  vil- 
le facerdotale  en  Iuda  voyant  cela,fc  retira  de  luy 
pour  ne  plus  eftre  fous  la  main  de  Ioram:  pource, 
ce  dit  rEfcript-ure,  qu'il  auoit  delaiffé  Dieu  le  Sei- 
gneur de  fesperes.  2.Chron.2.i. 

Il  n'y  a  nulle  doute  qu'entre  nous,  les  loix  diui-i 
nés  ne  doiuent  eftre  en  plus  grand  poix  &  cftim 
que  les  humaines. 

Le  Magiftrat  eft  eftably  pour  élire  en  terreu 
aux  mefehans.  Ceux-là  font  plus  mefehans ,  qu 
violent  les  loix  diuines,  que  ceux  qui  fimplemen 
conrreuienent  aux  loix  humaines.  Or  s'il  e" 
permis  de  fe  fouftrairc  du  magi  ftrat  violant  la  p 
lice  humaine,  à  plus  forte  raifon  de  celuy  qui 
violé tou tes  chofesfainâesjvoire l'humanité  mef 
mes,  qui  a  defpouillé  toutes  affections  naturelles* 
fecoaé  entant  qu'en  luy  efl  tout  ioug  6c  cognoif- 

fanec 


DIALOGVE     IL  pj 

fance  de  la  deité,&  corrompu  &  diflipé  en  toutes 
fortes  la  Religion,  laquelle eft  le  principal  lien  de 
lafocieté  humaine. 

Item  s'il  fautfuyr  la  fedition  en  la  police  hu- 
maine^ plus  forte  raifon  la  faut- il  fuyr  en  TEglifc 
:   de  Dieu  &  afTemblee  Chreftiene  :  laquelle  eft  liée 
\  &  conioinéteeftroitemcntpar  letreflaind  &fa- 
.  cré  lien  du  fûn&Efprit.  Cependant  en  la  tyran- 
,  nieEcclefiaftiqucdu  Pape  ,  qui  a  corrompu  toute 
s  do&rine  6c  violé  tout  ordre  en  rEglife,n'ayante- 
,  fté  permis  d'aflembler  vn  Synode  libre,  quieufte- 
.  fie  comme  les  trois  eft  ats  en  la  poiice,auquel  il  euft 
fallu  recourir,  n'ayant,  dis-ie,efté  loifibledcTaf- 
•  fcmbler ,  parce  qu'il  euft  efté  befoin  le  demander 
:s  aux  mcfmes  tyrans ,  &  par  confequent  approuuer 
|.  la  tyrannie  Papale  :  cependant,  dis-ie,il  a  efté  per- 
iv  mis  a  vne  partie ,  pendant  que  la  plus  grand  parc 
c,  fommeilloit  en  profondes  ténèbres,  defe  diftraire 
i.  d'icelle  tyrannie  ,  fans  encourir  entre  les  bons  le 
nom  de  fchifnatique.  Pourquoy  eftimerons-nou* 
ii-  c«ux-là  feditieux  qui  fe  retirent  de  la  fuiedion 
oc  dVn  magiftrat  periure,  perfide,  cruel opprefleur 
de  peuple.,mange(uiet;de  Tinfameté  duquel  toute- 
ut  la  terre  eft  infectée? 
Ufntt.    Mon  Dieu  que  ie  fuis  aife  de  t'auoir  ouy 
auancer  &dedujre  tant  de  bonnes  &  belles  rai- 
(1  Tons  pour  la  iuftification  de  nos  frères.  Elles  ne 
)0.  font  que  trop  fufïîfantes  pour  prouuer,  qu'il  ac- 
ii  (té  loilîbleà  la  Rochelle  &  autres  villes  &  preu 
ainces  oppreflees  du  reng  defquclles  on  peut  met- 
tre toute  la  France ,  au  quatre  coins  Se  au  milieu, 
delgbeiiTance  &  fuieftion  du  tyran:  fepouric 


94  DIÀLOGVEII. 

moinsdefedeflfendre  contre  linuafion  de  fesfa- 
tellites ,  concufïion  de  Tes  officiers ,  oppreflion  de 
{es  gabelliers,  violences  &  infametez  de  fa  cour: 
Et,  pour  le  dire  en  vn  mot,contrc  tout  ce  qui  pro- 
cède de  luy  &  de  fes  Ianniflaires. 

Et  tant  s'en  faut  qu'en  fe  deftendant,ou  retirant 
du  tyran,  on  acquière  le  nom  de  feditieux,  qu'au  . 
contraire  ceux-là  font  trefmauuais  concitoyens, 
compatriotes,  &  mauuais  voiiins,  qui  nes'adioi- 
gnent  i  eux. 

Lepol.  Cela  efl  hors  de  difficulté.,  que  ceux  qui 
défirent  la  conferuation  de  la  France^  fur  tout  de  i 
l'EglifedeDieu,fedoiuentioindre  à  eux. Et  apeu- 
ré toy,  que  ceux  qui  par  couardie,  ou  autrement 
laiflent  les  fecourir ,  orront  vn  iour  &  à  bon  droit 
prononcer  la  fentence  contre  eux  ,  que  Debrra 
donna  contre  la  ville  de  Meros,  pourtant  qu'elle 
ne  vint  point  à  laidedu  Seigneur  contre  Jabinroy 
deChanaan.  Iug.5.  22.  &  23. 

Cependant  le  Seigneur  ne  lairra  point  de  fai- 
re fon  ceuure ,  pfour  paracheuer  leur  entière  deli-  K 
urance,  comme  il  a  commence ,  ainfi  que  ie  te  di- 
ray.  Mûsiete  prieparacheue  ce  que  tuas  à  dire,  jj. 
&  tedefpeche,  afin  queiayeaulîi  qaelquepeudcj  ' 
loifîr  de  t'entretenir  de  ce  qui  seil  palîéenmon 
voyage. 

Lh*fl.  le  le  veux  bien  :  que  pleuft  à  Dieu  que  les 
Seigneurs  des  cantons,  Papiltes  t'euflTent  ouy  dî-  ; 
feourir  en  plein  Confeil  de  la  iuftice  de  la  caufe  de 
nos  frères,  de  lapuiflancedes  magiftrats,  &  îuf- 
ques  où  elle  s'eftend.  le  m'afieure  que  cela  ioint  a- 
uec  ks  autres  Qccaûons  qu'ils  Qnt  de  tenir  pom 

fufpe< 


DIALOGVE    IL  5>f 

fufpe&esles  forces  des  tyrans,  qui  ne  pardonnent 
iamais  aux  loix,  aux  confédérations  &  ligues:  ains 
plantent  toufiotirs  leurs  limites  là  où  le  bout  de 
leurs  efpees  s'eftend,  les  euft  engardez  dedefpeu- 
pler  leurs  terres  ,  &  de  defgarnir  leurs  maifons  de 
leu rs  gens.  Cela^dis-iejcuft  eflé  fuffifant,pour fai- 
re que  le  Confeil  euft  arrefté  tout  court  les  plus 
ambitieux  &  auares  ,  &  les  euft  engardé d'emme- 
ner leurs  combourgeois  àlaboucherie.Cepemîant 
cela  eft  fait  :  il  n'y  a  plus  d'ordre  ,  &  ie  m'afleure 
qu'ils  ne  feront  pas  grand  mal  aux  noftres  pour  ce 
coup  cy. 

LepoK    le  t'en  refpons  &  te  le  iure  :  ils  n'ont  eu 
garde  d'approcher  plus  près  que  de  l'artillerie  les 
0     murailles  de  la  Rochelle  ,  que  fi  aucuns  ont  paiïc 
outre  ,  ils  ont  efte'tresbien  frottez.    Maisvoilalc 
mal  qu'ils  ont  fait  :  ils  fe  font  fait  battre  &  tuer, 
eux  qui  aiment  leur  hberte,pour  nous  vouloir  ra- 
uir  la  noftfe  :  &  ont  coufiours  en  ce  faifant  vefeu 
deflus  laques  bon  homme.   Puis  rapporteront  au 
retour  l'argent  &  fueur  du  bon  homme,  après 
qu'ils  l'auront  bien  pille.    S'ils  appreneyent  vne 
ito  I  fois  à  cognoiftre  la  grande  différence  qui  eft  d'en- 
tre vn  tyran  &  la  Couronne,qu'ils  appellen ivoi- 
re d'vn  Roy  à  fon  Royaume  :  ie  m'afiïure  qu'ils 
n'auroyent  garde  d'outrager  ,  d'offenfer  &  perdre 
vn  fi  grand  &  puiflant  torps  >  comme  elt  celuy  de 
France,  à  l'appétit  d'vn  feul  tyran,  &  pour  les  paf- 
fionsd'vne  femme. 
I  Vhtïi.  Certainement  ie  le  croy.Mais,comme  i'ay 
3iS'*|  dit ,  c'en  eft  fait  pour  ce  coup  cy  :  vne  autrefois  ils 
rpotii  I  pourront  eftre  pofïîble  quelque  peu  plus  fages. 


iiaoi 
je* 


/ 


$6  DIALOGVE    II, 

Quant  aux  Cantons  de  la  Religion  ,  ils  n'ont 
garde  d'y  auoirenuoyé  de  leurs  gens:piultoft  leur 
ont-ils  deffendu  fur  peine  de  la  vie  d  y  aller,  & 
commandé  de  fe  tenir  prefts  &  armez,  tant  ils  ont 
craint  es  premiers  iours  après  le  maifacreque 
quelque  orage  tombaft  de(Tuseux,&  far  leur  cftat. 
Et  cela  a  efté  caufe ,  aucc  la  crainte  aulîi  qu'ils  a- 
uoyent  de  faire  naiftrevneguerreciuile  d'entre  eux 
&  les  cantonsPapiftes,qui  de(îa>comme  ic  t'ay  dit, 
cftoyent  embarquez  du  code  du  tyran,qu'ils  n'ont 
baille  aucun  fecoursà  nos  frères  rqjoy  qu'ils  con 
feffaflent  ingenuement  dyeftretenus  6c  obligeât 
par  la  loy  de  Dieu  &  des  hommes. 

Bien  eftvray  qu'ils  ont  monftré  &  tous  leurs 
fuiets  auflî  d'auoir  vn  extrême  defplaifir  &  corn- 
palïiondenoftrefait:  malfeurant  en  tcfmoigna- 
ge  de  leur  bonne  volonté  que  tous  les  François 
Huguenots  forufeis  feront  les  tresbien  venus  Se 
feurement  conferuez  en  leurs  terres  &  qu'ils  n'ou 
blieront  rien  du deuoir  de  charité  enuers euxrmais 
qu'ils  ne  pouuoyent  du  tout  rien  plus  que  cela 
pour  maintenant  :  défia  auoyeht-ils  recueilly  à 
Bafle  &  bien  fort  honorablement  les  petits  fei- 
gneurs  de  Chaftillon,&  de  Laual .Mefdames  d'An- 
delot  &  de Telignyja  damoifelle  de  Laual,&plu. 
iîeurs  autres  gentilshommes  &  peuple  François,! 
&  auflî  bon  nombre  de  Miniftres  réfugiez  >  qu'ils  r| 
entretienent  çà  &  là  à  leurs  defpens  deffus  leur$r 
terres. 

Le  fol.  Dieu  foit  loué ,  de  ce  que  leur  charité  au 
moins  fcmonftrcen  cela  qu'ils  recueillent  liben 
ralement  ses  ieunes  Seigneurs  &:  acxs  autres  fre« 


DlALOGVE    IL  97 

res  François  :  ils  ne  fçauroyent  mieux  condamner 
routes  les  actions  du  tyran  ,  fes  profcriptions  & 
cruautez  ,  qu'en  vfant  o'hofpitalité  enuersles  po* 
ures  opprefiez  qu'ils  iuftifient  en  les  hébergeant- 
L'bi/t.  le  t'aifeurd'amy, qu'ils  le  font  fore  volon- 
tiers.  Le  femblable  auil(ce  que  i'auois  oublie  à  te 
dire)  font  les  Seigneurs  Proteiians:  &  de  mefmela 
roy  ne  d'Angleterre  par  tout  fon  Royaume  &  pais, 
recommandant  les  eltrangers  autant  qu'elle  peut 
àfcsfuiets. 

Lepo'.  Dieu  leur  vueille  rendre  ,  &  à  tous  ceux 
qui  vfent  de  telle  ch  :rité  ,  le  guerdon  qu'il  leur  a 
promis  au  nom  de  fon  nls  lefus  Chrift  nofire  Sei- 
gneur, 

Chift.  Ainfi  foit-il.Or  ay-ie  acheué  de  te  dire  tout 
:epeu  quei'ayexploiitéen  mon  voyage,  excepté 
tourne  point  mentir,  quelques  particulantez  fe- 
:retes ,  qu'on  m'a  change  de  faire  entendre  à  ceux 
a;  juinous  ont  enuoy  é.C'eft  maintenant  à  toy  1  amy, 
il  im'entretenir  à  ton  tour  de  ton  voyage. 
Lepo!.  C'eftbienraifon.  Sus  donc,  efeoute. 

Ainfique  rapprochais  la  France  ,  par  tout  la 
ni  ie  Jogeois  foyois  tant  dire  de  nouuelles  des 
toileries  &  inhumankez  quVnexerçoitordinai- 
ement  par  les  chemins,  emmy  leschan  ps  &  par 
es  villes,  Si  ie  tenois  cela  pour  fi  certain,  qu'il  me 
emblbitbien  que  iallois  à  vne  mort  toute  pie- 
ente,ou  bien  à  vn  fécond  enfer:tel!ement  que  peu 
'en  fallut ,  tant  mon  infirmité  fut  grande ,  que  ie 
ie  rebroffaffe  mon  chemin  auec  vn  vœu  de  ia- 
nais  ny  rentrer.  Et  n'etift  elle  que  noftre  Dieu, 
.  jue  ie  me  prins  lors  2  prier  7  me  fortifia  &  me  fie 


* 


93  DIALOGVE    II. 

pafler  outre  fur  toutes  ces  difficukez  ,  i'euffefuy 
auec  vn  lonas,  pluftcft  que  de  faire  ma  charge.  A 
la  fin  ie  m  y  hazarday  :  mais  ie  ne  fu  pas  fi  toft  en 
France,  que  dés  la  première  iournee  ie  m'apperccu 
trop  clerement  quei'eftois  au  vray  monde  clés  mi- 
{ères  &  dans  vn  royaume  de  belles ,  ou  bien  plus 
toft  de  traiftres  &  brigans.   A  la  première  hoilel- 
lerieoù  ielogeay,  ientendy  vn  qui  feplaignoit  de 
la  grande  cherté  de  viures:  l'autre  difoit:  lesgrof- 
{cs  tailles  qu'on  va  redoublant  tous  les  iours  ,  ces 
grands  impofts  nous  ruinent, hous  mangent:  & 
puis  les  inuentions  nouuelles  que  ces  bougres 
d'Italiens  donnent  au  Roy  pour  arracher  du  peu- 
ple tous  les  deniers  de  fa  fueur,  nous  achenentà 
bon  efcient  de  peindre  :  au  diable  foyent  les  A- 
theiftes  :  ils  vienent  la  plus  part  en  France  pour 
nous  aider  à  efeorcher  ,  pour  nous  gabeller  & 
»ous  tondre  ,  &  pour  fuccer  iufques  au  fang  les 
poures  gens.  Les  autres  y  vienent  auec  vne  mai» 
de  papier ,  ou  auec  vn  liure  de  raifons  yDieu  fçait 
que!  liure:  ils  dreflent  après  leur  banque  dans  Pa- 
ris, dedans  Rouen,ou  dedans  Lyon:  &  lors  qu'ils 
ont  bourfe  garnie,  ils  font  le  faut ,  la  Banque  rou- 
te. C'eftle  vray  moyen  de  gaigner ,  voire  de  paf 
feren  crédit  les  plus  grands  Princes  delà  France. 
Et  qu'il  foit  vray  qu'on  le  demande  au  Peron,  au 
conte  de  Rets.   Tu  te  trompes ,  repliquoit  l'au- 
tre, il  eftparuenu  autrement  que  tu  nepenfesle 
bon  homme  :  ne  fcay  tu  pas  ce  qu'on  dit  en  pro 
uerbe  : 

Pour  bien  feruir  &  loyal  eftre, 
De  Maquereau  on  deuient  traiftre: 

Traiftrc 


DIALOGVE    IL  99 

Traiftre,  Maquereau  &  Ruffien 
Ne  peut  faillir  d'auoir  du  bien. 
De  par  ie  gibet ,  c'eft  le  moyen  de  parifcnir.  Là 
Roy  ne  mère  ayant  reccu  ccftuy-là  *  dont  tu  par- 
les ,  entre  fes  premiers  eftallons ,  la  recognu  ertrc 
Vn  digne  inftrument  pour  illuftrer  la  grandeur 
de  fa  race ,  &  la  Maiefte  de  Ces  enfans ,  pour  re- 
drefler  les  ruines  de  la  France  ,  &  pour  appuyer 
&  fouftenir  ce  poure  Royaume  >  que  ceux  de 
Guyfe  auoyent  tant  esbranfle  :  qui ,  lequel  don- 
ques }  ce  Landry  ,  ce  fils  de  putain  du  Peron  :  la 
maie  perte  qui  lecreue  auecfa  dame  Brunehaut, 
repliquoitvn  autre  poure  honimc:  ils  ont  fait  eux 
deux  plus  de  mal  que  ne  firent  iamais  enfemble 
tous  les  Lorrains  &  les  Guifars  :  ce  n'eftoit  lors 
que  belles  ro fes  au  prix  des  ronces  ,dont  ceux-cy 
efgratinoyent  le  poure  peuple.  Et  puis  les  Lor- 
rains y  les  Guifars  ,  ce  font  des  Princes  appar- 
tenansen  pluiîeurs  fortes  à  la  France  :  &poffî« 
ble  aulli  que  la  France  leur  pourroit  bien  appar- 
tenir. 

Mais  ces  deux-cy  ces  Florentins  ,  auec  l'afne 
qu'ils  ont  choifi,  ce  mefchant  bougre  de  Chance- 
lier :  ces  trois  Italiens  tant  fameux ,  chacun  fcah 
d'où  ils  font  venus:mais  on  n'entend  pas  leur*  me- 
nées. 

le  ne  feay  pas  son  les  entend,  difoit  vn  autre, fi 
fcay-ie  bien  qu'on  efl  bien  ladre s'on  ne  les  fent. 

Ce  font  ceux  là  qui  nous  ont  remis  auec  le 
Gonfage,  &c  Lanfac  ,  ainfi  auant  dedans  les  mi- 
fercs  &  calamitez ,  qui  nous  accableront  tous  en- 

S    U 


ioo  DIALOGVE    II. 

Adiouftcz  y  le  Roy  luy-mefmes,  Se  fon  frerc  le 
beau  Monfieur  :  ne  vous  fçauriez  dire ,  lequel  de 
tous  ceuxlà  vaut  mieux  quei'autre.  Quepleuftà 
Dieu  qu'ils  fuiTent  tous  chaftrez  comme  ils  le  mé- 
ritent. Lechaftiment  du  Parricide,c'eft  de  les  iet- 
ter  à  val  l'eau  dans  vn  fac  de  cuir  ,  bien  coufu  auec 
vn  ferpent,ce  me  femble  ,  vn  coq  &  vn  finge  auffi. 
O  que  cela  conuiendroit  bien  à  vn  Charles  le  par- 
ricide! à  Catherine  la  couleuure,  le  coq  feroit  no- 
ftre  Mon  fieur,  &  le  Peron  fei  oit  le  linge  :  ce  feroit 
aflez  de  ces  quatrc,Ies  autres  auroyent  belle  peur. 
On  purgerok  toft  le  Royaume  de  gunemeçs  :  ie 
rn  afieure  bien >  dlfoit  Thofte,  que  s'ils  s'en  vont  à 
la  Rochelle,  ils  n'en  reuiendront  ia tous  :  ou  il  y 
aura  de  la  iuftice  auffi  peu  au  ciel  qu'en  la  France. 
Toutefois  ceux  cy  n'ont  garde  d'aller  anant  dans 
la  meflee,ils  craignent  les  coups,les  tyrans.  Mais  il 
y  font  aller  les  autres  pour  en  auoir  leur  pafTe- 
ternps.  Hë  quedebraues  gentilshommes,  que  de 
feigneurs,que  defoldatsy  vont  mourinc'eft  grand 
pitiére  eft  grand  dommage.  Si  l'eftranger  nous  ve- 
noit  fur  les  bras,  A  dieu  la  France  elle  tomberoit 
aifément  es  mains  du  premier  aflailiant ,  mainte- 
nant qu'elle  eft  defpourueue,  &  qu'elle  s'en  va  def 
pouillantiournelîement  de  fes  bras  droits,  de  fes 
parreins,fes  deffenfeurs. 

Voila  la  plus  part  des  deuis  que  i'entendois  te- 
nir à  table  >  auprès  du  feu  dans  les  logis.  Et  Dieu 
fçiit  (î  ces  harengueurs  en  defpitant  à  tous  propos 
accompagnoyent  leurs  beaux  difeours  de  iure- 
mens  &  de  blafphemes,  ie  n'eu  onques  tant  de  re- 
gret 7  i  eftois  contraint  leur  latfler  dire ,  ie  n'ofois 

point 


D  I  A  L  O  G  V  E     IL  101 

point  me  defcouurir  ny  faire  femblantde  mon- 
(trer  quel  des  partis  ie  maintcnois.O pendant  i'al- 
loîs  pourfuyuant  mon  chemin)n,ayanr  eu  prefque 
iamais  faute  d'vn  entretien  de  mefme  eftoflfe  félon 
les  gens  queierencontrois  :  Dieu  voulut  qu'vn 
iour  ie  trouuay  par  les  chemins  deux  gentilshom- 
mes  de  la  Religion,  qui  s'eftoyent  depuis  les  maf- 
facres  reuoltezdcpeurde  la  mort,bien  montez  & 
armez  de  mefmes  qui  s'en  alloyent  tout  droit  au 
camp  aflcmblé  deuant  la  Rochelle:  non  pas,  -  e  di- 
foyent-ils^afin  défaire  malauxaffiegez:  que  plu- 
ftoft  ils  mourroyent  mille  morts  que  le  penfer: 
ains  feulement  p^ur  empefcher  qu'on  ne  confi- 
fcafttous  leurs  fiefs  &  qu'on  les  rendift  roturiers, 
fuyuantlebanqui  en  eftoitfait  &  publie  par  tou- 
te la  France  contre  ceux  qui  rcfuferoyent  de  fc 
trouuer  en  celle  armée:  &  auffi  pour  plus  feure- 
mentgarantir,eux  &  leurs  familles  ea  monftranc 
l'atteftation  de  leur  feruicc. 

Ces  pouresgens  à  demy  morts  delà  fafcherie 
qu'iîs  auoyent  dauoir  ofïenfe  Dieu  contre  leur 
confeience  portoyent  vn  incredible  regret  des 
cruautez  exercées  fur  nos  freres,des  trahifonsadet 
loyautez  Se  autres  confufions  qu'on  voyoit  em- 
my  le  Royaume  Ec  en  foufpirant  maintefois  mon 
ftroyent  de  porter  vne  cnuie  de  recouurer  leur  li- 
berre- corn  me  qu'il  fuft ,  fiifl>ce  au  prix  de  leur  vie, 
fi  l'occafio  i  s'y  prefentoir. 

Ceux  là  m'afleurcrent  que  Sancerre,  où  i'auois 
enuie  d'aller  tout  premièrement  eftoit  de  bien 
près  affiegee  &  la  Rochelle  tout  de  mcfmes,  qu'il 
n'y  auoit  moyen  d'y  entrer  ou  de  fe  glifler  dans  le 

s  "i 


ici  D  I  A  L  O  G  V  E     II. 

parc  des  ouailles  qu'en  fe  méfiant  auec  les  loups, 
lors  qu'il  y  a  efcarmouche  dreflt  e:mais  que  le  dan  - 
ger y  eftoit  grand  de  toutes  parts.Oyant  cela  après 
auoir  prins  langue  d'eux  farce  qu'ils  fcauoyent 
de  l'eftat  de  nos  frères  affiegez  :  entendant  qu'ils 
eftoyent  aflez  bien  garnis  pour  quelques  temps  & 
refolus d'eux  tresbicn  deffendre,ic  prins  mon  che- 
min tout  droit  vers  nos  frères  du  Dauphine,que 
ietrouuayen  plufîeurs  endroits  de  leur  poure  pa- 
trie efpars  fous  diuers  Capitaines ,  qui  par  monta 
gnes  &  couftaux ,  qui  par  les  champs  »  qui  pat  les 
villes,parles  villages  &  chafteaux. 

Montbrun ,  Mirebel ,  l'Edyguier,  &  auec  eux 
nombre  de  gentilshommes  eftoyent  ceux-là  qui 
conduifoyent  nos  poures  frères  ramafTez,  armez 
au  moins  mal  qu'ils  ont  peu  pour  fe  conferuer 
tous  enfemble  contre  l'effort  des  eimemis,!efquels 
ils battoyent bien  fouucnt  &  eftoyent  battus  à  leur 
tour. 

Apres  que  i'eu fait  entendre  aux  principauxdes 
Chefs  &  du  Confeil  l'occafion  de  ma  venue,  8c 
qu'ils  m'eurent  ouy  tour  au  long,  ils  remercièrent 
beaucoup  de  fois  Dieu  &  l'Eglifeqai  m'auoiten- 
uoyéjdelabone  fouuenance  &  compaffion  qu'el- 
le auoitde  leureftat,  des  bonsauis  &  fainctes  or- 
donnances, que  Daniel  leur  auoit  dreffees  :  les  re- 
cognurent  fort  neceflaires  à  leur  conferuation. 
Mais  pour  ce  qu'il  y  pourroit  auoir  des  difficul- 
tés fur  quelques articles:&  principalement>quand 
il  feroit  queftion  de  les  mettre  en  pratique,  pour 
le  peu  decognoiflànceque  les  François  ont  d'vn 
•cftat  libre  3  &  bien  conduit  ;  ayans  efte  prefque 

toujours 


DIALOGVE     IL  10g 

toufîours  nourris  en  feruage  ,  &  commandez  à 
baguette  comme  Ton  dict,  auplaifir  de  ceux  que 
les  Rois  leur  efleuoycnt  deflus  la  tcfte  :  Car  tel 
eftoit  leur  plaifir  :  Ils  prioyent  que  ie  ne  trouuaf- 
fe  pas  eftrange  Ç\  eux,  (qui  auoycnt  eliroi&econ- 
federation  ,  &  intelligence  auec  nos  frères  de 
Languedoc,  Viuarez,  &  autres)  merenuoyoient 
aues  quelqu'vn  d'entre  eux  au  Confeil  qu'on 
tiendra  à  Nifmes ,  pour  ordonner  de  leur  cftat  Se 
police. 

Quant  à  eux  ,  ils  cognoifloyent  facilement 
qu'ils  auoyent  befoin  parmi  eux  de  ces  deux  nerfs 
tant  excellens  pour  tenir  les  vices  en  bride,  &Ies 
foldats  en  leur  deuoir-.à  feauoir  de  la  dîfcipline  Ec- 
clefiaftique,  &  de  la  difeipiine  militaire  :  ayans  au 
refte  tout  ce  qui  rendoit  les  hommes  hardis,  & 
vaillans  :  A  feauoir  eft,la  bonne  caufe,qui  rend  la 
confeience  tout  alfeuree ,  d'où  le  bon  cœur  a  ac- 
couftumë  defortir ,  &  laneceflîtede  fedeffendre, 
qui  rend  les  couards  courageux  pour  conferuer 
leurs  biens,  leurs  vies,  leur  honneur,  leurfalut,  & 
ecluy  de  leurs  familles,  contre  la  rage  de  cestrai- 
ftres,  quilesafTailIent  à  crédit,  d'vn  cœur  anime  i 
mal  faire,  altère  du  fang  innocent ,  qu'ils  eftoyent 
tous  bien  refolus  de  iamais  plus  ne  s'y  fier  :  6c  de 
ne  plus  pofer  les  armes ,  quelque  paix  qu'on  leur 
feeuft  offrir,  sonne  leur  bailloitde  bons  gages, 
bons  oftages,&  refpondans. 

Sur  ces  mots,  de  ne  pofer  les  armes  ,  pource 
que  le  feigneur  de  Gordes,qui  commande  pour  le 
tyran  en  Dauphiné ,  auoit  referit  à  quelqu'vn  de* 
chefs  de  nos  frères  ,  des  lettres  fort  douces  ,  iuy 


io4  D  I  A  L  O  G  V  E    \  h 

promettant  de  le  conferuer ,  &  bien  traiter  ,  s'il 
vouloit  mettre  bas  les  armes,  il  y  en  eut  en  la  com- 
pagnie qui  releuerent  ces  mots  (de  ne  plus  les  po- 
fer) leur femblant  bien  qu'ils  nepourroyent moins 
faire,  quand  cela  feroit  commande  par  le  tyran, 
(ne  voyans  pas  les  bonnes  gens ,  que  c'a  efté  touf- 
iours  la  rufe  des  ennemis,  de  les  defarmer  premiè- 
rement, pour  les  furprendre  plus  ài'aife  fous  le 
beau  manteau  de  la  paix.)  L'opinion  de  ceux-cy 
fut  caufe  que  la  refolution  fut  reuoquee  en  doute, 
&  la  queftion  mife  fur  les  rengs,à  fçauoir  mon  qui 
premier  doit  laiffer  les  armes  ,  nos  ennemis,  ou 
nous.  La  matière  fut  debatueàpîein  fonds,  pro, 
&  contra,  iufques  à  ce  qu'vn  ieune  homme ,  bra- 
ue>&  gaillard  quiarentendementbienfait,  nour- 
ry  aux  lettres,&  aux  armes,&verfé  en  matière  d'e- 
ftat,  là  refolut  en  celle  forte ,  &  prefque  fous  ces 
mefmes  mots. 

Si  on  difpute  par  le  droit ,  il  n'y  a  celuy  qui  ne 
confefle  qu'on  ne  peutiuftement  requérir  qucl- 
cun  qu'il  cefle  de  parer ,  de  mettre  la  main  au  dé- 
liant, &  de  fe  deftendre,  que  premier  on  n'ait  ceffe 
de  tirer,  de  frapper,  &  doftenfer:  car  eftant  toute 
chofequiavie,  naturellement  apprinfe  à  la  con- 
feruer, ceft  confequemmenr  vn  ordre  du  tout  na- 
turel que  qui  cerche  de  i'ofter>  doit  cefTer>  premier 
que  celuy  qui  ne  tafche  qu'a  la  retenir  :  &  ne  fe 
peut  p  refumer  qu'il  en  laifle  la  volonté,  tant  qu'il 
en  retient  les  moyens  tous  de/ployez  entre  fe$ 
mains.  Donc  pour  vuider  cefte  queftion  ,  il  faut 
voir  qui  eft  1  agrefle  »  &  qui  fagrefleur ,  qui  pour- 
fuit  j  &  qui  fauue  fa  vie:  qui  tire  les  coups,  Se  qui 

met 


D  I  A  L  O  G  V  E    I  I.  ioj 

met  le  bouclier  au  deuant>&  cela  fait,  elle  eft  re- 
fblue. 

Chacun  fçait,que  quelques  mois  auât  ces  trou 
blesderniers,les  François  de  la  religion  monftre- 
rent  bien  qu'ils  fevoyent  merueilleufement  en  la 
parole  de  celuy  qu'ils  cuidoyent  eftre  bon  Roy, 
quand  ils  remirent  volontiers  entre  fes  mains* 
longtemp>auantleterme,lesvilies  qu'il  leur  a* 
uoit  baillées  pour  s'y  couurir  cotre  les  coups  des 
ennemis  publiques  de  la  paix. 

Cefte  iîance,ne  pouuoit  eftre  fans  grande  a- 
mour  :  ne  cefte  amour,fans  fort  prompte  obeif- 
fance.  Us  eftoyent  tous  paifibles,&  auoyenttel- 
ment  efface  de  leur  efprit  toute  fouuenance  de 
guerre,qu  a  peine  fe  fouuenoyenc-ils  où  eftoyent 
leurs  armes. 

Le  24.  d'Aouft  par  le  malheureux  Confeil  des 
perfides,proietté  de  plus  longue  main,  fous  l'ap- 
paft  de  banquets  &  nopcesjes  principaux  d'en- 
tre eux  furent  meurtris  dans  le  palais  Royal, & 
danslacapitalle  ville  du  Royaume:  ce  maflacre 
fut  fuyui  prefque  par  toutes  les  autres  principa- 
les villes, contre  la  volonté  du  roy  Charles  neuv- 
ième, Vil  faut  croire  à  fes  premières  letres  de  de- 
clatation)nonobftantqueles  officiers  de  fa  Co^- 
ronne,fes  autres  fatellites  ,courtifans  ,&  archers, 
&  les  gouuerneurs  des  prouinces(  comme  cha- 
cun fçait)commençafltnt  la  tueric,&  que  les  par- 
lemens,&  fïeges  Royaux  y  tin  lient  la  main:&  que 
les  maifonsde  ville  fiflent ,  ou  aidaffent  l'exécu- 
tion te'lcment  qu'en  l'efpace  de  quelques  iours, 
tous  ceux  de  la  Religion  qui  fc  rettouucrent  ci 


ïo£  DIALOGVE   II, 

villes  furent  miferablement  mis  àmortrencores 
tautesfois  ne  prifmes  nous  pas  les  armes:  mais 
partie  de  nous  fe  contenta  de  fuy  r,  partie  de  fer- 
mer la  porte,  parvn  mouuemét  naturels  la  mort 
qui  nous  pourfuyuoir. 

Finalement  quelques  vns  de  nos  frères,  fon- 
dez furlefdites  lettres  que  le  roy  Charles  auoit 
efcrites/efquelles  il  declaroit,  que  ceux  de  Guy  fe 
auoyent  commence  ces  tueries  à  Paris,  pour  pre- 
uenir  la  vengeance  que  l'Amiral  reguar y  euftpeu 
faire  de  faj  bleiïeure,ou  fes  amis,  pour  l'indigna- 
tion qu'ils  en  rceeuoyent,  &  fur  quelques  autres 
déclarations  qu'il  faifoit,  que  ces  MaflTacres  auo- 
yent eftë  faits  contre  fa  volonté,  &  qu'il  en  feroit 
la  punition,  fe  refolurent  de  deffendre  leurs  por- 
tes,contre  ceux  qui  auec  grofles  armées  venoy  et 
pour  leur  coupperla  gorge  dans  leurs  mâifons: 
&  après  infinies  proteftations,  voyans  les  glaiues 
teints  du  fangdenos  frères, apprêtiez  contre  le 
leur,  çercherent  les  moyens  de  s'en  parer  ,  &  fe 
couurirau  moins  mal  qu'il  leur  fut  poflîble. 
Dont  il  appert  que  nous  auons  prins  les  armes 
pour  nous  deffendre,&nonpouroffenfer  au truy, 
&  que  par  confequent  c'eft  à  ceux  qui  pourfuy- 
tient  noftre  mort,de  mettre  les  armes  bas  les  pre- 
miers. 

Laloyciuile  permet  à  l'efchue,  pourfoyui  par 
fbnmaiftre  courrouce,  l'efpee  au  poingrprcft  de 
la  luy  mettre  au  trauersdu  corps ,  de  luy  fermer 
la  porte  de  fa  chambre  mefme,pours'y  fauucr,  & 
s'il  la  veut  forcer>de  la  barrer  le  mieux  qu'il  peut: 
&  s'il  l'efforcé  plus  outre,  defe  mettre  cotre  luy, 

pouy 


DIALOGVE    IL  107 

!  Pour  iuy  empefcher  l'entrée. 

Que  fi  ce  n'eft  point  letnaiftrc  qui  fait  ceft* 
violence:mais  quelques  gallands  de  maiftres  fer- 
uiteurs,qui  fouslauthoritédumaiflrele  veulent 
tuer,  il  n'y  a  doute  que  la  loy  ne  luy  permette  en- 
j  coresd'auantage.Et  fionluy  dit,qu'il  ouurehar- 
1  ciiment,  qu'on  ne  luy  fera  point  de  mal,  &  qu'il 
refufe  de  ce  faire  tât  qu'on  a  des  armes  à  la  main, 
il  n'y  aura  aucun  qui  le  condamne:  d'autant  qu'en 
lefpouuantement  où  ileft  réduit,  ne  pouuant» 
s'ilouure,  &  qu'on  levueille  tromper,  auoir  re- 
cours qu'àfe  ietter  parles  feneftres,  il  ne  peute- 
ftre  affeuré  qu'on  n'ait  point  de  volonté  de  lujr 
nuire,  tant  qu'il  voit  qu'on  en  retient  les  moyens, 
en  fa  main. 

Or  les  Rois,qnancl  ils  font  bons,  font  appel- 
iez Pères  du  peuple,  &  par  confequentils  doy- 
uent  traiter  leurs  fuicts  comme  enfans.  Et  la  loy 
quidonnoit  aux  Maiftres  puiflance  de  vie  &  dç 
mort  fur  les  efclaues,(qui  depuis  fut  fort  modérée 
par  les  Empereurs)  n'eut  oneques  lieu  furies  en- 
fans.  Dont  appert  qu'é  ce  cas.il  eft  beaucoup  plus 
permis  aux  enfans,  qu'aux  efclaues  :  &  plus  requis 
des  Pere$  que  des  Maiftresreftant  choie  toute  af- 
feuree  que  les  fuiets  doyuent  eftrc  tenus  en  autre 
rengqued'efclaues. 

Quel  fera  donc  l'office  d'vn  Père  en  ceft  eti- 
droic,dvn  pere)dis-ie,s'ainfi  le  faut  nommer)  que 
les  enfans ,  de  la  bonté  defquels  il  a  fi  fouuent  a- 
bufene  redoutent  pas  fans  grande  occafion,  vo- 
yans  leurs  frères  tout  frefehement  morts  deuant: 
kursyeux?  Sera-ce  feulement  de  leur  monftrer 


105  D  I  A  L  O  G  V  E     1 1. 

bon  vifage'de  leur  parler  doucemenr  d'vne  paix? 
de  leur  monftrer  la  main  ?    Mais  quand  ils  la  vo- 
yent  armée  d'vn  glaiue  tout  fanglant  :  quand  ils  le 
voyentenuironné  de  ceux  qui  les  ont  tuez,  &  de 
leurs  plusgrands eonemis:mais  quand  ils  fçauent 
que  luy  mefmea  commande  tout  ce  forfait  :  a  a- 
noaê  tous  les  maffacres,&  proiette  les  trahifons, 
Eft-ii  poffible  qu'ils  le  piuifent  reputer  aucune- 
ment Père?    Et  quand  bien  ils  feroyent  fi  fols, 
pourront-ils  bien  hau (Ter  leurs  yeux, pour  luy  co- 
templerle  vifage,ou  prendre  garde  à  ce  qu'il  dit; 
Que  fera  donc'vn  Pfeudo-perepour  ofter  ceux 
de  defefpoir  qu'il  deuft  traiter  ainfi  qu'enfans,  & 
pour  les  garder  s'ilpourfuit  defe  précipiter  tout 
outre?  Il  iettera  pour  le  moins  fon  efpee,il  laif- 
fera  toutes  Ces  armes  bas.  Il  fera  retirer  ceux  def- 
quelsilsfe  mesfient.llcaflerafesfateliites.il  cha- 
ftiera  tous  fes  bourreaux  ,  condamnera  tous  fes 
forfaits.  Lorss'approchant  de  Ces  enfan s,  lescon- 
fblera  de  paroles:  les  defehargera  de  toute   crain- 
te, &  leur  tendra  fa  main  plus  douce:  alors  il  ne 
fautparauenture  point  douter,  qu'ils  ne  s'atten- 
driflent,  qu'ils  ne  fondent  en  larmes,  &  nefe  iet- 
tent  comme  à  Ces  pieds  s'ils  font  vne  fois  affeurez 
que  ces  façons  luy  procèdent  du  cœur. 

Que  fi  Ton  dit  qu'il  y  va  de  la  réputation  d'vn 
Roy  defairelefemblable,  ie  dy  donc  qu'il  n'eft 
pas  honorable  à  ce  Roy- là  de  porter  titre  de  Père 
de  fon  peuple,  veu  que  les  titres  fe  donnent  pour 
feffeâ:,  &  ceft  effet  conuient  à  ce  nom-  là. 

Entre  deux  combatans  en  vn  duel,il  y  a  de  l'ho 
lieur  à  qui  fait  quitter  les  armes  à  fa  partie.  Entre 

deux 


D  I  A  L  O  G  V  E     II.  ip^ 

deux  Princcs,à  qui  contraindra  fon  ennemy  vain- 
cu,defnuê  de  fes  armes,  hors  de  tout  efpoir,  de  re- 
quérir la  paix.  Car  on  combat  à  qui  fera  le  plus 
fort  &  lepluspuiflant  :mais  quand  entre  le  Pè- 
re &  lesenfans  pour  la  mefchanceté  du  père  on 
en  vient  là,  l'honneur  du  père  eft  acheuë  de  per- 
dre, s'il  s'eflaye  de  les  vouloir  forcer,de  leur  faire 
rendre  les  armes  le  pied  fur  la  gorge,de  les  mener 
en  triomphe  liez  au  derrière  de  fon  chariot.  Ce 
luy  eft(dis-ie)vn  trop  lourd  deshonneur  de  le  fai- 
re.-c'eft  fe  rëdre  ignominieux  foy-mefmeJ&  pour- 
chaflerfa  honte  à  fes  defpens. 

Son  honneur  elt  de  fe  monflrer  bénin, &  doux, 
enclin  à  pitiê,recercher  tous  moyens  de  les  rega- 
gner^ les  retirer  du  defefpoir  où  il  les  a  mis.  Et 
le  Prince  qui  ne  fuit  cefte  voye,fous  vnfaux  pré- 
texte de  conferuer  fa  réputation,  la  perten  ce 
pcint5&  acquiert  celle d'vn  tyra  inhumain.Pour- 
ce  auffi  qu'on  penfe  que  ces  fuiets  vienent  en  cô- 
petenceauec  luy,  &  qu'il  veut  monftrer  qu'il  eft 
plus  fort  qu'euxrcomme  ainfi  foit  qu'il  deut  mon- 
ftrer(s'il  luy  eftoit  poflible)qu'il  eft  meilleur  Prin- 
cc,qu  ils  ne  font  fuiets:  &  plus  benin,&  clément, 

,   qu'ils  ne  font  obeitians. 

Les  bons  Princes,  font  eftimez  eftre  l'image 
de  Dieu  en  terre.    Dieu  auquel  les  hommes  font 

«j   plus  tenusqu  aux  Rois  &  Princes,  veut  auoir  ceft 
honneur denousaimerpremier  que  nousluy:& 

r   ne  le  pouuons  aimer,que  premier  il  ne  nous  aye 
aimez ,11  ne  fe  courrouce  iamais  iniuftement,cô- 

■    me  les  homes  à  tontes  heures  :&  toutefois  il  cef- 
fepluftoft  de  nous  hay r,que  nous  luy:&defpouil 


îio  DIALOGVE     IL 

le  pluftoft  fesarmes,que  nous,noftre  rébellion. 

L'amoureft  vne  vertu  non  petite,&  naturelle-» 
ment  veut  commencer  du  plus  parfai£t,du  vray 
Prince,vers  fes  fuietsrdu  vrai  père, vers  fes enfans, 
defccndant,pluftoft  que  montant  :  6c  lors  par  vne 
certaine  reflexion  les  enfans  commencent  à  aimer 
le  Pere:les  fuiets,le  Prince. 

Et  corne  ceftaux  pères  de  comencer,  aullîcfl:- 
ce  à  eux-mefmes  de  recômencer,s'il  s'interrompt 
&  s'ils  vienent  à  desfiance,  de  cercher  les  moyens 
de  les  aflTeurer. 

Brief,  qu'on  confidere le droit,oul'honneur, il 
cfttoufiours  requis  à  vn  Roy,  de  quitter  les  ar- 
mes premier  ,  que  &s  fuiets  :  à  plus  forte  raifoa 
l'eftil  requis,ô  compagnons,  à  vn  tyran,  traiftre, 
&perfide,duquel  le  mieux  traité  de  fes  fuiets  re* 
çoitee  mal  de  luy  eltre  ferf,&  efclaue,  cotre  tout 
droit  &  deuoir. 

Ce  ieune  homme  fembla  fi  vieux,  fi  prudent 
&  fage  en  fon  difeours,  qu'il  n'y  eut  homme  en  la 
compagnie  quinecouruft  de  pieds,&  mains  tout 
foudain  après  fonauis:ainfi  fut  la  première  refo- 
lution  d'entre  eux  prifedene  plus  fe  defarmer, 
pendant  que  le  tyran,  &  Ces  fatellites  feroyent  ar- 
mez, comme  de  nouueau  confirmée  par  les  voix 
&  fuffrages  de  tous  les  affiftans:  aufquels  fuyuanc 
les  raifons  de  ce  vieux  ieune  homme  fembla  bon 
d'ainfi  le  faire:  tant  pourconferuer  la  réputation 
du  roy  Charles  neufieme,  auquel,  comme  à  bon 
père  de  famille  (  car  ainfî  auflS  s'appelle  il  foy- 
mefme  )  touche  de  fe  defarmer  le  premier  :  Que 
!(&  plu$  véritablement  )  pour  garder  auec  leurs 

vies 


, 


D  I  A  L  O  G  V  E     I  î.  iiï 

vies,cequ'ilsdoyuent  auoir.de  plus  cher  en  ce 
monde.  Surquoy  ils  fe  ramentoyent  IVn  à  l'au- 
tre ce  que  Nancé  capitaine  des  gardes  du  tyran, 
fit  par  (on  commandement  en  la  iournee  de  la 
trahifon,aux  gentils  hommes  couchez  en  l'an- 
tichambre du  Roy  de  Nauarre:  lefquels,  com- 
me tu  feais,  il  fit  tuer,le  tyrâ  les  regardât  d' vnefe- 
neftre,àlaportedu  Louure,  après  les  auoir  tous 
defarmez  de  leurs  efpees,&"  dagues,  &  plufieurs 
autres  exemples  dçs  anciens,&  modernes  tyrans 
qui  en  ont  vfé  tout  de  mefmes. 
fct  fur  tout  ils  fe  refouuenoyent ,  comme  d'auer- 
tiflemens  trefnotables  ,  de  ce  Bordereau  de  mé- 
moires qui  fut  enuoyé,comme  tu  fcais,au  defunâ: 
Amiral  ,vn  peu  auant  les  noces  tragiques  de  la 
foeur  du  tyran>lequelbordereau,tous  eux  difoy- 
ent  vouloir  apprendre  par  cœur,  pour  ne  l'ou- 
blier à  iamaisiayant  comme  ils  difoyent  le  mef- 
prisd'iceluy  eftëcaufedela  ruine  &  des  miferes 
que  nous  fouffronstous  auiourd'huy. 
Lhu  Voila  de  bonnes  gens,  &  bienrefolus.  Dieu 
les  vueille  fortifier, &  maintenir  en  leur  fainâ: 
propos.il  vaut  mieux  eftre  fage  tard ,  que  de  ne 
lettre  iamais:&  ne  le  pouuant  eftre  aux  defpens 
d'autruy.il  vaut  mieux  l'eftre  à  (ks  defpens  :  voi- 
re>aux  defpens  de  fes  freres:(quoy  que  le  prix  foit 
par  trop  cher)que  de  ne  lettre  point  du  tout ,  ny 
à  quelque  prix  que  ce  foinfefouuenant  qu'ils  ont 
affaire  à  des  ennemis,qui  fe  /ont  toufiours  plus- 
toftferuis de noftre (implicite,  pourqous  nuire, 
que  des  moyens  qu'ils  euffenc. 


Ii2  D  I  A  L  O  G  V  E     IL 

L'Italien  nous  enfeigne  vnecresbonne  leçon 
en  fon  mefehant  petit  prouerbe.    Non  viti  fida- 
re  (dit-il)  &c  non  faraiingannato.    C'eft  à  dire  ne 
t'y  fie  point,  &  tu  n  y  feras  pas  trompè.S  il  fut  îa- 
mais  temps  défaire  fon profit  de  la  rufe,  &  mali- 
ce Italiene,  il  eft  maintenant.    Et  s'i!  y  eut  iamais 
gens  contre  lefquels  ilayt  eftê  de  befoin  dem- 
ployer  &  le  bec,  &  les  ongles,  de  fe  feruir  de  tou- 
tes peaux,d'eflancer  toute  forte  de  chiens  &  de  1  e- 
uriers,  voire  bien  de  dogues,  Françoisj&r  Anglois 
il  ne  m'en  chaut:e  eft  maintenant  qu  il  le  faut  fai- 
re contre  ces  furieufes,  &   enragées  beftes  Me  Ji- 
ci  Valoyfes:maintenant,  dis-ie,qu'il  n'y  a  ny  loy, 
ny  foy  qui  de  ces  gens  retiene  1  j  malice.  Mais  ie  te 
priepourfuy. 

LepoL   Apres  celle  refolution,  deux  de  la  troupe; 
furent  ordonnez  pour  venir  auecmoy  en  Lan- 
guedoc: afin  de  faireentendre  aux  noflres,la  con- 
clufion  de  ceux  du  Dauphiné,  &d'en  rapporter 
du  Confeil gênerai  ce  qu'il  trouueroit  bon  défai- 
re pour  la  conferuation  d'eux  tous.    Eftansarri-< 
uez  àNifmes>(où  le  Confeil  de  plufieurs  prouin- 
ces,viljfs,villages  &chafteaux  faif>nsprofefïion 
de  la  Religion,fut  aflfemblé)  luy  ayant  fait  enten- 
dre le  contenu  de  ma  charge  &  ceux  du  Dauphi- 
né  leur  légation:  après  quils  eurent  monftrë  cô- 
bienils  eftoyét  ay Ces  de  noftre  venue:  qu'ils  nous 
eurent  remercie  du  bon  office  que  nousfaifions: 
&  de  la  peine  que  nous  pren  ons  pou  r  le  corps  de 
TEglife  Françoife,  ils  merefpondirent ,  que  défia 
deuant  ma  venue  le  Confeil  efeoit  fuffifamment 
auerty  de  farreft?  auis  &  ordonnances  que  Da- 
niel 

■ 


DIALOGVE    IL  uj 

nîel  auoit  donné  en  nos  affaires  par  vn  petit  dia- 
logue qui  a  couru  imprimé  ,  contenant  vn  deuis 
paiîe  d'être  l'Eglife.  Alithie,&  nous  autres  :  qu'ils 
eftoyent  bien  aifes  de  l'auoir  veu3&d'eil:re  aduer- 
tis  par  le  menu  des  a&ions  de  nos  ennemis  :  qu'ils 
voudroyent  bien  que  les  tyrans  enflent  aum  veu 
ce  Dialogue  :  afin  que  cognoiffans  en  telle  pein- 
ture muette  leurs  vilainies ,  ordures.trahiions,&; 
çruautez,  que  la  peinture  viue  du  fang  innocent 
qui  crie  vengeance ,  va  tous  le^iours  ramenteuât, 
deuant  le  iugement  de  Dieu,  &  l'humanité  des 
hommes,ilsapprinflent  comme  Iudas^eftans  con- 
uaincusen  eux-mefmes  de  l'auoir  fort  bien  meri» 
té,d'efpargner  la  peine  au  bourreau^s'eftranglans 
tous  à  la  bonne  heure.  Que  puis  que  ces  perfides 
n'ont  pas  eu  honte  de  commettre  telles  infâme- 
tez,qu'ô  ne  doit  point  craindre  de  les  publier  par 
tout  Fvniuers  :  &  corne  ils  ont  noircy  leurs  âmes 
de  crimes  fi  exécrables ,  qu'on  ne  doit  point  faire 
difficulté  de  noircir  leurs  renommées  par  la  lé- 
gende de  leurs  vies:ôc  quât  au  refte3il  y  a  certains 
Catholiques,  &  autres  François,  qui ayans hor- 
reur de  la  confufion  que  ces  maftinsFlofentins, 
leurs  enfans  &fuppofts  ont  introduit  en  France: 
vont  ramaflfant  au  vray  en  tous  lieux  &:  places  le 
furplus  de  leurs  faits  &c  gePces  qu'ils  mettront  en 
lumière  au  premier  iour,  auec  la  légende  fecrette 
des  honneftetez  de  la  cour,&  feront  aulîi  toucher 
au  doigt  à  toute  la  Noblefle  &:  peuple  François 
endormy  d'vn  trop  profond  fomne  les  indigni- 
té/ ,  extorfions  &:  pitleries  insupportables  que  le 
esfatellites  5  hors  de  la  Religion  (de  Lv- 


ii4  DIALOGVE     IL 

quelle  ils  n'ont  cure  )  feulement  en  ce  qui  touche 
la  police ,  eftat  &  gouuernement  du  Royaume,e- 
xercent  iournellement  furies  biens  5  vie  &  hon- 
neur des  poures  François.  S'atfeurans  que  ce  fera 
vn  bon  moyen  pour  faire  qu'il  s'en  trouue  quel- 
ques vns  d'entre  vnfi  grand&comme  infini  nom- 
bre d'eiclaues  &c  forçats,  qui  feront  contraints  de 
honte ,  ou  de  regret  pluftoft  au  prix  de  leurs  vies 
de  recouurer  leur  liberté  auec  celle  de  leur  patrie. 
iJhtft.  Telles  gens  mériteront  bien ,  fi  Dieu  veut 
qu'aucuns  il  s'en  trouue,qu'on  leur  dreife  des  Ûa- 
tues,ainfi  qu'à  des  libérateurs  &  pères  de  toute  la 
France.Et  ne  doute  pas  fi  cela  aduient  (  comme  il 
eft  trefiieceifaire  )  que  tout  le  Royaume  ne  repo- 
fe,quiconque  foit  que  l'on  eflife  pour  s'aifeoir  au 
throne  vacant.    Iamais  le  fils  de  ce  kige  inique, 
que  Cambyfes  fit  efeorcher  pour  orner  le  fiege 
iudicial  de  fa  peau  à  caufe  des  torts  &  iniuftices 
qu'il  faifoit  au  peuple  de  Perfe ,  ne  fut  plus  hom- 
me de  bien  eftant  aiîis  fur  la  peau  de  fon  pere> 
que  feroit  celuy  qui  fuccederoit  au  tyran  >  quand 
bien  ieroitvn  de  Ces  frères:  conlîderantlamal- 
heureufe  fin  où  la  tyrannie  conduit  ceux  qui  l'e- 
xercent. Mais  ie  te  prie  comme  s'eft  fait  cela,  que 
l'on  ait  imprimé  nos  deuis  que  nous  euimes  auec 
Alithie?  Et  qui  eft  ce  qui  les  peut  auoir  rédigez  fî 
toft  par  eferit? 

hepol.  le  ne  te  le  fçaurois  dire ,  fi  d'auenture  ce 
n'eft  Eufebe  Philadelphe  qui  fut  presét  à  nos  dit 
cours.  Mais  tant  y  a  qu'ils  font  imprimez,  enco- 
res  m'a  on  fait  entendre  qu'vn  Catholique  en  a 
elle  Imprimeur  :  &  qu'il  en  a  vendu  luy  mefmes  à 

beau™ 


î)l  A  LO  G  VE    ir;  115 

beaucoup  de  Tes  côpagnons  auec  vn  certain  autre 
liure  qu'on  nome  des  fureurs  Frâçoiles,qu'vn  AL- 
lemâfiten  Latin  toft  après  lesiours  dumaiïacre. 
X'^/.Nous  fommes  tous  tenus  à  ceux  qui  s'eifayét 
de  nous  remettre  le  cœur  au  ventre  ,  comme  on 
dit.  Dieu  vueille  que  tout  cela  ferueàrefueillet 
lesfèpt  dormans. 

Lepol.  On  m'a  dit  qu'il  a  ia  ferui  &  feruira  enco- 
re d'auantage  ,  n'en  doute  pas.  Les  forts  font  bien 
fort  efchauffez.     Mais,  pour  reuenir  à  mon  dire, 
le  Confeil  de  Niimes  me  fit  aufli  entendre  en  ce 
que  touche  les  quarante  articles  dé  la  police  de 
Daniel(car  autât  y  en  a-il  de  marquez  en  ce  Dia- 
logue imprimé  )  qu'ils  les  trouuoyent  fort  bons, 
fain&s  &c  dignes  .d'eftre  obferuez  &  gardez  en  ce 
principalemét,qui  touche  la  difcipïineEcclefîafti- 
que  &  la  difcipline  militaire  qu'ils  confelfoyent 
eilre  labride,  î'efperon,  l'efpee  &  le  bouclier  IV 
ne  d,e  l'autre  :  &  toutes  deux  enfernble  la  targe,  la 
garde  &  le  iouftien  de  nous  tous  :  ils  trouuoyent 
aulîi  fort  neceiïaire  le   dernier  d'icenx  articles, 
iuyuant  lequel  nos  frères  du  Dauphiné  le  font  re- 
iolus  de  ne  ïamais  plus  le  delarmer ,  qu'ils  auoyét 
airelle  de  faire  aufli  le  femblable  3    îufques  à  ce 
qu'ils  voyent  la  tyrannie  bas  &  court  bridée  par 
nos  anciennes  loix  de  la  France  auec  des  bons  & 
bien  atleurez  gages  5  gardiens  delà  liberté  ciuile 
des  François.  Et  cependant  îlsauoy^nt  enuie  de 
dreifer&  entretenir  après  tant  de  malheur^qui 
leur  font  auenus  par  leur  foetc  crédulité  ,  vn  er.at 
aflfeuré  ,  qui  approchait  tant  que  faire  le  pouiroU 
jeluy  quieltoii  iadis  en  leurs  prouinces. 

h       !j 


ï\6  DIALOGVE    IL 

Pour  ce  faire  ils  auoyent  donné  charge  à  fept 
des  plus  aduifez  obferuateurs  de  l'antiquité  de  re- 
cueillir de  tous  les  bons  liures  qui  traitent  Thi- 
ftoire  &  eftatancien  des  François  ik  Gaulois,l'or- 
dre ,  police  &  forme  de  gouuernement  qui  eftoit 
parmi  eux,auant  que  la  tyrannie  fuft  en  règne  :  &c 
particulièrement  celuy  de  leur  patrie  du  temps 
que  la  religion  en  fuft  chalïee ,  pour  ramener  le 
tout  à  leurs  principes. 

Vh'u  C'eft  tresbien  fait  : pleuft  à  Dieu  que  i'y  fut- 
fe  pour  leur  en  dire  ce  que  i'en  fçay.  Le  docte 
Pafquier  en  fon  liure  des  recerches  de  la  France, 
releuera  grandement  de  peine  ces  fept  députez» 
Et  le  grand  Hotoman  en  là  Francogaule,  qu'il  a 
mis  de  nouueau  en  lumière  lesenietterahors  du 
tout  tant  il  cotte  dextremeut  les  paflages  qui  peu- 
uent  feruir  en  ce  fait. 

Ce  feroit  vne  belle  chofe ,  Ci  l'on  pouuoit  (  en 
retenant  Pâcienne  religion)  que  les  Albigeois  du 
temps  du  comte  Raymond  :  les  poures  de  Lyon, 
ceux  de  la  vallée  de  Pragela,  ceux  de  Cabrieres  & 
Merindol  ont  tenu  &*  que  nous  tenons  auiour- 
d'huy  plus  dépurée  (Dieu  mercy)  ramener  ceft  e-  ■ 
ftat  prefent  tout  confit  &  rouillé  en  vices  au  mo-  f 
délie  de  ce  temps-là.  Ceft  vn  auis  que  tu  fçais  bié 
eftre  le  fouuerain  remède  à  vn  eftat  du  tout  pour- 
ry  &  preft  à  cheoir  comme  eft  celuy  de  France. 
Lepol*Cé\a  eft  certain  :  &"  s'appelle  radreflfer^non 
pasrenuerierl'eftat5le  ramener  à  Ion  principe.Et 
pour  certain  ces  bonnes  gens,  pour  la  part  qui  les 
toucheront  fur  le  point  d'en  venir  là. 
Uhs.  O  le  beau  trait  que  ce  feroit!  pourueu  qiut 

fuft 


D  I  A  L  O  G  V  E    IL  u7 

flift  fuyui  des  autres  pays  de  la  France*  Ceieroft 
vne  belle  pierre  philofophale,  pour  enrichir  les 

(coures  gens  qui  iont  rongez  iuiques  aux  os  par 
es  enfans  de  Catherine.  Au  moins  feroyent-ils 
defchargez  desimpofts  &  tailles  nouuelles. 
LepoL  Tu  dis  vray.  Quant  au  furplus  de  la  poli- 
ce Se  Tordre  de  Daniel  5  le  Conieil  a  efté  aufli 
d'aduis  de  le  pratiquer  en  fubftance,retenâttouf. 
iours  toutefois  les  noms  des  charges  Ôc  eftats  ac- 
couftumez  en  leurs  prouinces.  Vray  eft  qu'ils  co- 
gnoiflent ,  qu'il  y  aura  grande  difficulté  aux  Ele- 
ctions es  premières  charges ,  pource ,  que  le  peu- 
ple n'eft  pas  accouftumé  d'aller ,  comme  Tancieii 
Romain,  quérir  leur  Di&ateur  ,  leur  maieur  ou 
gouuerneur  à  la  charrue  après  les  bœufs.  Et  leurs 
gouuerneurs  n'ont  iamais  accouftumé,  comme 
vn  QuintiusCincinnatus^  de  retourner  à  la  char- 
rue après  que  la  guerre  eftpaiTée  ou  que  leur  char- 
ge eft  expirée. 

Ains  au  contraire  vn  Caporal  veut  eftre  quant 
&  quant  fergeant ,  le  Sergeât  veut  eftre  enfeigne, 
l'Enieigne  Lieutenant ,  le  Lieutenant  Capitaine. 
Etainiitouiiours  en  auant  fans  s'abbaiflbr  nyfe 
defmettre,en  danger  de  monter  trop  haut. 
Uhi.  Voila  qui  va  mal.  Les  Romains  quoy  qu'ils 
fuirent  au  trement  ambitieux  &cupides  d'hôneur 
Se  gloire  auoient  en  telle  recommandation  le  bié 
&  honneur  de  leur  République,  qu'ils  quittoy- 
ent  volontiers  du  leur  pour  le  falutde  leur  pa- 
trie. En  ceft  endroit  principalement  ilsauoyent 
cela  de  bon  qu'ils  ne  refufoyent point  d'aller  co- 
rne perfonnes  pnuees  en  vne  armée,  à  laquelle 

h     îij 


iï8  DIALOGVE,     IL 

Tannée  au  parauant  ils  auoyent  commandé  en 
chef. 

Quintus  Fabius  ayant  efté  Côful  marcha  gay- 
ement  fous  Ton  frère  Marcus  Fabius,  EtMan- 
Hus  Conful  en  vne  armée  contre  les  Thofcans, 
nerefufadefe  trouuer  en  la  bataille  commandé 
de  ceux  qui  liiy  auoyént  obei.C'eftoit  vn  ordinal 
reà  Rome  que  celuy  ne  de.rdaignoit  pas  d'acce- 
pter la  petite  charge  qui  auoit  exercé  la  plus 


mde. 


Et  combien  que  cela  ne  femblaft  pas  honora- 
ble pour  le  priuéj  fi  eftoit-il  bien  fort  vtile  pour 
le  public:  car  à  ia  vérité  dire  vne  République  fe 
doit  beaucoup  plus  alfeurer  &  efperer  d'auantage 
es  deportemens  d'vn  citoyen  qui  dJvn  grand  de- 
gré defcend  volontiers  au  bas  ou  médiocre,  que 
non  pas  de  celuy  qui  ne  tache  qu'à  monter  3c  à 
deuenir  grand.  A  vn  tel  on  ne  fe  peut  guère  bien 
raifonnablemét  fier  s'on  ne  Taccompagne  tout 
iours  de  gens  detelreipect,  de  telle  vertu  &  ré- 
putation qui  peuirent  par  vn  graue  &  prudent  Cô 
ieil&  par  leur  autorité  modérer  le  deiîr  de  nou- 
uelleté  3c  de  remuement  qui  fe  pourroit  facile- 
ment loger  dedans  le  cœur  3c  cerueau  d'vn  tel 
homme. 

LtvoK  II  eft  anfi.  Et  aufli  nos  frères  elperent  que 
la  Noble  (Te  fille  naturelle  &  légitime  de  la  vertu 
&prudence,qui  afavraye  fource  de  la  crainte  de 
Dieu,  fe  lairra  tellement  conduire  au  defir  qu'el- 
le a  de  voirlereçne  de  Dieu  auancé,  3c  TEgliie 
conleruee,  qu'elle  fera  fort  aifément  tout  ce  qui 
pourra  appartenir  au  bien  d'vn  fi  précieux  ferui- 

ce  3c 


D  I  A  L  O  G  V  E    IL  u9 

ce  &c  à  la  liberté  de  fon  eftat  &  de  fa  patrie  ,  pre- 
pofant  touiîours  le  public  à  Ion  particulier  pro- 
fit. 

Que  le  peuple  auffi  respectera  de  tant  les  No- 
bles qui  logeront  cefte  vertu  >  mere-nourrice  de 
Noblelfe,  qu'il  n'y  arien  qu'ils  ne  facët  pour  leur 
obéir  en  ce  qui  fera  de  leur  charge  5  &  pour  les 
honorer  en  priué  autant  qu'ils  peuuent  defîrer 
d'eux.  Et  qu'au  refte  tous  ces  deux  Eftats  le  iou- 
uiendront  auec  celuy  de  la  Iufticede  cequeVa- 
lerius  Coruinus  qui  fut  fait  Conful  dedans  Ro- 
me le  vingtroifieme  an  de  ion  aage  5  dit  pour  lors 
à  fes  ibldats  :  que  le  Confulat  eftoit  le  guerdon  & 
le  prix  de  la  vertu  &  non  du  fang.  Et  aufli  tous  en- 
semble par  vne  bonne  intelligence  s'en  iront  cer- 
cher  la  vertu  &  la  fuffifance  ?  là  où  elle  fera  logée, 
fans  refpe£t  de  l'aage  ou  du  fang,pour  l'efleuer  en 
tel  degré  qu'ils  cognoiftront  eftre  propice  pour 
leur  commun  bien  &  lalut. 
L'ht.  Si  cela  eft  bien  pratiqué  ce  fera  vne  belle 
chofe.  Auflî  fi  cela  ne  s'y  trouue,i'efpere  bien  peu 
de  leur  fait. 

Lepol.  Ne  doute  pas  qu'il  ne  fe  face ,  i'en  ay  bon 
gage ,  Dieu  mercy  ,  il  fcroit  bon  voir  que  ceux-là 
qui  profelïent  vn  Iefus  Chrift  .filfent  conte  de 
leur  honneur  au  détriment  de  fon  Eglife  ,  &  à  la 
perte  du  troupeau  :  ou  que  l'ambition  malhcu- 
reufèregnaft,oiL  l'efpritde  Dieu  doitauoir  fou- 
uerain  Empire. 

L'Aii?.Ian'aduienne,  ce  feroitaffez  pour  tout  rui- 
ner. Car  cefte  ambition  a  toufiours  ruinç  les  Re- 
publiques. 

h     iiij 


j2o  DIALOGVE    IL 

\.epoL  Ne  crain  pas,  tout  ira  bien  ,  Dieu  aidant, 
Aufurplus  touchant  les  autres  principaux  arti- 
cles de  la  police  de  Daniel  ,  comme  i'ay  dit  ,  ils 
font  refblus  de  les  pratiquer  en  fubftance  ,  fingu- 
lierement  le  17.  ou  il  eft  parlé  d'elîire  au  Maieur 
general,ou  gouuerneur  cinq  ou  fix  lieutenans,  nô 
pour  commander  tous  à  vn  coup ,  ains  vn  après  la 
mort  ou  defmife  de  Taut.e,  la  mort  dis-ie,  qui  en 
peutaduenir  ordinairemét  ouextraordinahemét 
par  Taguet  ou  poifon  de  Pennemy,pource  que 
ce  bon  nombre  de  lieutenâts  conferuera  le  Chef 
&  les  membres  -en  plus  grande  feureté  :  le  Chef, 
pour  autant  que  Tennemy  dira ,  pourquoy  le  fe- 
rons-nous tuer?  Il  y  a  des  Lieutenans  qui  feront 
fjofïlble  mieux  que  luy.Les  membres,pource  que 
e  Chef  mourant  ils  ne  feront  pourtant  defprou- 
ueus  de  chef,comme  il  nous  eft  aduenu  en  ce  der- 
nier maflacre  du  mois  d'Aouft,à  noftre  trefgrand 
regret  &  ruine. 

Le  Confeil  trouua  auflî  fort  bons  les  22.  23.  & 
24. articles  de  Daniel.  Le  2  z. leur  fembla  tre£ne- 
celïaire  pour  deux  raifons  :  Tvne  pour  empefcher 
que  aucun  des  chefs  ou  quelque  autre  citoyen, 
n'attente  ny  entrepren  ne  rien  fur  &  au  preiudice 
de  leur  commun  eftat  &  liberté  ciuile  :  l'autre, 
pource  que  cela  aduenât,  ou  eftant  fauftemét  cui- 
dé  &  creu  par  le  peuple  &  impofé  à  quelqu'vn 
des  grands ,  le  peuple  aura  dequoy  s'en  refoudre 
en  propofantTaccufation,  &pourfuyuant  l'accu- 
fé  /i  befoin  eft ,  pour  le  rendre  conuaincu,  le  faire 
condamner  &  punir  félon  que  le  mérite  le  re- 
querra. 

LU 


D  I  A  L  O  G  V  E    IL  nt 

Vbi,  Cela  va  bien.  Car  autrement  il  pourroit  a- 
uenir  tout  plein  d'inconueniens,s'il  n'ertoit  loifï- 
ble  d'accuferles  plus  grands.  Et  s'il  n'y  auoitor- 
dre  fuftifant  eftably  pour  les  chaftier.  QoelquVa 

f>ourroit  complotter  auec  Pennemy  :  le  peuple  ia- 
oux  de  fa  libetté  ne  pourroit  que  mal  volontiers 
fouffrir  fes  defportemens ,  on  luy  drefîeroir  des 
parties.  Celuy4à  qui  Te  vpudroit  preualoir  de  fes 
amis,on  viendroit  de  là  aux  factions  &  partialités 
&  moyens  extraordinaires ,  qui  font  la  ruine  des 
eftats  libres.  Ous'ileftoit  loiiible  de  calomnier 
&  faire  courre  de  faux  bruits  par  cy  par  là  contre 
vn  chacun:  comme  il  eft  auenu  maintesfois  qu'on 
amis  à  fus  aux  plus  gens  de  bien  qu'ils  auoyent 
defrobé  le  threfor publique  à  d'autres,qu'ilspou- 
uoyent  bien  prendre  vne  telle  ville  s'ils  eunent 
voulu  :  &  à  d'autres  qu'ils  ont  vendu  pluftoft  que 
rendu  par  force  vn  pel  chafteau,&:  plusieurs  autres 
telles  calomnies. 

Si,  dis-ie,  il  efloit  impunément  permis  de  ca- 
lomnierai n'y  auroit  homme  de  bien,  qui  ne  fuft 
defgouté  de  fa  charge,  l'ennemy  fe  pourroit  pre- 
ualoir de  telles  fautes ,  &  en  fomme  tout  iroit  en 
confaiîbn.  Comme  il  cuida  auenir  à  Rome, après 
que  Furius  Camillus  l'eut  deliuree  des  mains  des 
François, 

Iliembloit  bien  que  tous  les  citoy es  Romains 
fans  faire  tort  à  leur  réputation  deuoyent  céder 
à  la  vertu  de  ce  grand  Camillus,  comme  de  leur 
libcratenr5&  à  la  vérité  aafïl  chacun  luy  deferoit 
volontiers  le  premier  rang.  Le  feulManliusCa- 
pitolinus  ne  pouuoit  fupporter  de  le  voir  en  tcL 


iti  DIALOGVE    II. 

le  réputation  &  credit,efmeu  d'vne  mefchante  e- 
mutation  &ialoufie,&  d'vne  bonne  opinion  de 
ioy  mefme:  luy  femblant  bien  d'auoir  pour  le 
moins  mérité  enfauuant  le  Capitole  des  mains 
des  François,  autant  que  meritoit  Camillus  en 
les  dechallant  du  tout.Cela  fut  caufe  que  tout  ou- 
tré dfenuie  ne  fèpouuant  contenir  pour  la  gloire 
&  renom  de  Camillus,  il  alla  femât  parmi  le  peu- 

5>Iepluiîeurs  feux  bruits  encontre  luy ,  &c  contre 
es  Sénateurs  Romains,  pour  les  mettre  en  mau- 
uaife opinion  enuers  le  peuple.  Entre  autres  cho- 
ies il  difoit  que  le  threfor  qu'on  auoitaffemblé 
Jyour  bailler  aux  François  &  racheter  le  Capito- 
e,  auoit  efté  vfurpé  par  quelques  wns  des  grands: 
que  C\  on  le  pouuoit  rauoir  on  le  pourroit  conucr- 
tir  au  profit  publique,foulageant  d'autant  le  peu- 
ple des  tributs  ordinaires,  ou  en  acquittant  quel- 
que autre  debte.  Ces  faux  bruits ,  cefte  calomnie 
fembla  de  telle  importance  &  de  fi  dangereufe 
confequence  au  Senat,qui  voyoit  de/ia  comme  le 
peuple  commençoit  àtumultuer,  qu'il  fut  con- 
traint, poqr  remédier  à  la  defunion  Se  defordre 
qui  s?en  pouuoit  enfuyure,  de  recourir  au  moyen 
extraordinaire ,  qui  eftoit  accouftumé  parmy  eux 
es  extrêmes  dangers,  feauoir  de  créer  vn  Dida- 
teur  dedans  Rome  pour  cognoiftre  de  ce  fait. 

Le  Di&ateur  créé ,  il  fait  appeller  Manlius  dé- 
liant luy ,  &  eftant  le  Dictateur  conduit  au  milieu 
des  Sénateurs ,  &  Manlius  au  milieu  du  peuple  en 
vne  place  publique.  Là  Manlius  fut  interrogué 
de  ce  qu'il  fçauoit  du  threfor  publique ,  &  luy  fut 
cômandé  de  dire  entre  mains  de  qui  il  le  cuidoit 
/  eftre, 


D  I  ALO  G  VE     II.  m 

eftre,  que  les  Sénateurs  auoyent  aufïi  bonne  en- 
uie  de  le  fçauoir  comme  le  peuple.  Mais  pour  ce 
que  Manlius  n'en  reipondoit  point  pertinemmét* 
ains  en  tergiuerfant  difbit  qu'il  n'eftoit  ia  befoin 
de  leur  dire  ce  qu'eux  mefmes  fcauoyent  trop 
mieux, il  fut  mis  en  prilbn  par  l'authorité  du  Di- 
ctateur ,  qui  de  calomniateur  fit  deuenir  par  ce 
moyen  Manlius  accufateur.  Et  eftcnt  par  après 
fa  faulîeté  &r  enuie  connue  fut  chaftié  ,  comme  il 
le  mentoit. 

Par  là  &  par  autres  exemples  auenus  en  beau- 
coup de  Republiques  mal  ordonnées  Ton  peut 
voir  aifément ,  combien  de  maux  peuuent  auenir 
en  vn  eftat  grand  ou  petit  au  détriment  de  la  li- 
berté ciuile:fi  ceftordre  &  liberté  de  pouuoir  ac- 
cufer  quiconque  foit  d'entre  les  gras,  n'y  eftefta- 
bly.Noftre  France  depuis  que  Tordre  des  trois  e- 
ftats  a  efté  fupprimé,que  les  officesde  Iudicature, 
de  Confeillers  &  Prelidens,  Se,  pour  le  dire  en  \n 
mot,  depuis  que  la  police  &  la  iuftice  a  efté  e- 
ftouffee  &  corrompue  ,  vendue  en  gros  &  en  me- 
nu en  a  produit  d'exemples  lamentables. 

Il  ne  faut  que  fe  remettre  en  mémoire  les  ca- 
kmitez  auenues  pour  le  maflacre  fait  a  Vafty  par 
le  duc  de  Guy  le:  &  celles  qui  ont  enfuyui  la  con-< 
iuration  du  Triumuirat ,  contre  lequel  nul  n'o- 
foit  mot  former ,  quoy  que  l'on  feeuft  ics  entre 
prîtes. 

Aufquclles  on  nola  s'oppefer  qu  auec  vnebic 
forte  armée  ,  laquelle  ftiyuie  de  plufieurs guerre^ 
'cunles  a  fait  tomber  lapoure  France  de  laficure 
en  vn  chaut  maheomme  Ton  dit. 


U4  DIALOGVE    IL 

Le  pol.  Cela  n'eft  que  trop  véritable  :  Or  ces  rat- 
ions &exéples  auec  quelques  autres  fembîables, 
qui  furent  amenez  ,  ont  efté  caufe  que  nos  frères 
de  Nifmes  fe  font  refolus ,  comme  ie  t'ay  dit,cTe- 
ftablirceft  ordre  parmi  eux.  Sçachans  Tauantage 
qui  leur  en  peut  reuenir3&:  le  bien  que  la  création 
des  Tribuns  du  peuple  (  qui  eftoyent  les  gardiens 
de  la  liberté  ciuile  &quipouuoyent  à  vnbefoin 
former  les  procès  aux  plus  grands)  a  apporté  à 
Tanciéne  Rome  du  temps  d'vn  Martius  Coriola- 
nus  &  autres  f  emblables  efprits  qui  eftoient  rete- 
nus en  crainte  par  Tauthorité  d'vn  tel  magiftrat. 
Quant  au  2j.article,ce  qui  le  leur  a  fait  approu- 
uer  a  efté  la  fouuenâce  qu'ils  ont  des  desbauches 
ôc  licence  à  mal  faire  que  la  pratique  contraire  a 
caufépar  cy  deuanten  leurs  armées  ,&  en  leurs 
villes  &  retraites.  Sid'auenture  iladuenoit  qu'vn 
gentilhomme,vn  capitaine  ou  foldat  qui  eult  fait 
quelque  force?larcin,meurtre,ou  autre  telle  veil- 
la querie  fiift  condamné  à  mourir ,  à  eftre  harque- 
bouzé^ou  à  palfer  par  les  piques.  Si  ceftuy-là  met 
mes  auoit  Fait  quelque  bon  feruice  auparauant, 
il  n'y  auoit  pas  faute  de  quelques  fauoris  des  gras 
qui  venoyét  foudain  aux  requeftes  intercéder  en- 
tiers le  chef  pour  la  vie  du  côdamné5qu'ils  difoiét 
eftre  bon  foldat,ou  quelque  braue  gentilhomme, 
qu'il  eftoit  bien  à  cheual,  qu'il  droit  bien  l'arque- 
boufade ,  que  c'eftoit  grand  dommage  de  le  faire 
mourir,  &  autres  femblables  remonftrances ,  voi- 
lée bien  fouuent  remonftrances  de  ce  qu'il  n'auoit 
iamais  fait,par  ceft  artifice  ils  importunoyent  tel- 
lement le  chef  qu'ils  fe  faifoyent  donner  le  crimi- 
nel 


D  I A  L  O  G  V  E    II.  115 

nel,  &  faifoyent  aller  en  famée  toutiugement  Se 
condemnation.Dontiladuenoit  que  le  condam- 
né au  lieu  de  s'amender  alloit  multipliant  Tes 
fautes,cuidant  que  tout  luy  fuft  permis  fous  coil* 
leur  qu'on  le  penfoit  eftre  braue  ,  gaillard  &c  bien 
adroit  foldat. 

Vbi.  Cela  eft  bien  fort  dangereux  :  il  n'y  a  celuy 
qui  ne  condamne  le  fait  des  Romains  en  fembla- 
ble cas, quand  pour  les  mérites  d'Horace,  qui  par 
fa  vaillance  auoit  vaincu  les  Curiaces,&:  rendu 
par  ce  moyen  là  Rome  maiftrelfe  des  Albains, 
ils  luy  remirent  la  fratricide  quil  auoit  commis 
enuers  fa  fœur  >  laquelle  il  meurtrit  au  retour  de 
fa  vi£toire,pour  le  regret  qu'elle  portoit  d'y^uoir 
perdu  fonmary.  Au  lieu  qu  Horace  deuoit  eftre 
chaftié  par  fupplice  de  mort ,  comme  il  le  meri- 
toittresbien. 

Il  vaut  beaucoup  mieux  pratiquer  ce  que  les 

Romains  plus  auifez  firent  par  après  enuers  leurs 

citoyens  oc  foldats  en  rémunérant  les  bienfkits& 

bons  leruices  de  quelque  honneile  petit  guerdon 

félon  la  portée  de  la  republique  ik  dilpenfation 

du  temps  :  &  en  chaftiant  rudement  les  vices  &C 

les  lafchetez  >  corne  ils  firent  enuers  Manlius  Ca- 

pitolinus.    Auquel  pour  auoir  fàuué  le  Capitole, 

comme  iete  diiois  n'agueres,  ils  donnèrent  vue 

petite  mefure  de  farine(preient  aifez  conuenable 

pour  ce  temps-là)  en  recognoilfance  de  fa  vertu, 

&c  ne  lailferentpas  pourtant  de  le  condamner  &i 

îetcer  après  du  haut  en  bas  du  mefmeCapitole 

qu'il  auoit  peu  deuant  gardes  à  caufe  de  la  ieditia 

qu'il  auoit  caide  faire  naiftre  dedans  Rome  pat 


; 


m  DIALOGVE    IL 

fon  enuie  &  mefchante  nature. 

Lcpol   II  vaut  beaucoup  mieux ,  vrayement  aufîi 

nos  gens  en  font  bien  là  logez. 

Quant  aux  lî.&c  iq.axtic1té8,nos  frères  cognoif. 
fans  de  quelle  importance  ils  font^n'ont  garde  de 
faillir  aies  obferuer  ,  ains  en  font  du  tout  refolus. 
Ils  icauent  qu'aux  guerres  palfees  ceux  des  enne- 
mis aufquels  ils  donnoyent  la  vie^ceux  qu'ils  pre- 
noyent  à  mercy  les  lailfant  aller  bagues  fauues, 
comme  ileft  aduenu  fouuent,  le  lendemain  014 
l'ancre  après ,  au  lieu  de  leur  içauoir  bon  gré  de  la 
vie  qu'on  leur  laiifoir.venoyentpour  rauirlaleur 
Jfèmonftransplus  cruels  ôc  rudes  qu'ils n'auoyent 
efté  parauant.  Ainiî  donc  que  les  brigands  s'af- 
feurent  de  n'en  auoiï  pas  bon  marché,  fi  Dieu  les^ 
baille  entre  les  mains  de  quelcun  de  nos  gallans 
hommes3ils  font  refolus3ne  te  chaille. 
Eth.  Voire  mais.Les  ennemis  en  pourront  faire 
autant  aux  noftres. 

Le  poL  Tu  dis  vray  s'ils  leur  tombent  entre  les 
mains.  Mais  aufliquepenferois-tu,  que  toft  ou 
tard  ils  veulent  faire  fi  nous  leur  venons  entre  les 
mains  >  quoy  qu'ils  nous  promiifent  la  vk,fi  ce 
n'eit  de  tuer,  empoifonner  ,  faire  mourir  ou  nous 
forcer5que  ie  repute  beaucoup  pire? 

Or  ceite  refolution  de  nos  frères  de  ne  prendre 
à  mercy  aucun  qqs  ennemis  feditieux  &  armez  fe- 
ra trembler  nos  ennemis5qui  nous  ahaillent  &  of- 
fenfent  cotre  leur  confeience  &  contre  tout  cH'oit 
d'humanité  pour  complaire  au  deiir  du  tyran5  fe- 
ra di-ie  reboucher  leur  ter  à  la  première  goutte 
de  fang  qu'ils  fentiront  couler  de  leurs  corps  eux 

qui 


DI  A  LO  G  V  E    IL  Ï17 

qui  combattent  degayetéou  pluftoft  de  malice 
de  cœur  fans  y  eftre  contraints ,  &  fera  qu'à  la  fia 
perfône  ne  voudra  venir  à  la  guerre,  ou  porter  lés 
armes  contre  nous  quelque  commandement  que 
le  tyran  leur  en  face  ,  nous  voyans  ainfi  relolus* 
Défia  y  en  a-il  beaucoup  qui  fe  tienent  bien  loin 
des  coups  &c  tirent  leur  efpingle  arrière  ,  aimans 
mieux  eftre  reputez  couards  &recreus, que  fols  8c 
mefchans  tout  enfemble,en  fe  faifans  battre  à  cré- 
diteur quoy  ie  te  veux  dire  vn  trait,  qui  palfe  en- 
cores  bien  plus  outre,du  ieune-Candole  ,que  tu 
cognoiiïbis  beau-frere  de  ceux  de  Montmoren- 
cy.Eftant  en  l'armée  que  le  marefchal  Danuille  a- 
uoit  alfemblé  deuant  Sommieres  que  les  noftres 
tenoyent ,  &  qu'ils  ont  rendu  à  la  fin,fous  honne- 
fte  composition  j  que  Danuille  a  gardée  aux  no- 
ftres,dont  ie  tyran  ne  luy  fcait  point  de  gré.Eftant 
di-ie  là  au  camp  ce  ieune  feigneur  de  Candole, 
&  voyant  tant  de  feigneurs,capitaines,  gentilshô- 
mes  &  foldats  que  les  noftres  faifbyent  mourir 
en  fe  defrendant  vaillamment,il  a  dit  &  beaucouo 
de  fois  à  fon  beau-frere  Danuille  en  iurant  & 
blafphemaut  :  hé  que  nous  fommes  fols  mon  frè- 
re de  nous  faire  ainfi  bleifer,  battre,  meurtrir  &c 
tuer  à  l'appétit  de  ces  mefchans(parlant  du  tyran, 
de  la  mère  ,  de  Ces  frères  &  conleillers  )  qui  nous 
ont  meurtri  nos  parens ,  nos  amis  &  nos  alliez  !  Et 
-qui  nous  payeront  aufïi  quelque  iourenmefme 
monnoye. 

Vht.  Ce  trait  vaut  bien  qu  on  s'en  fouuiene:Car- 
dole  auoit  bon  iugemenc.Mais  qu'eftil  deuenu  le 
poure  homme? 


1*3  DIALOGVE    II. 

Lé  Pot.  il  eft  mort  en  ce  fiege  là,  &:  auec  luy  durât 
le  fiege  plus  de  cinq  ou  iîx  mille  perfonnes  des  en- 
nemis y  ont  efté  tuez:ie  te  conteroye  bien  tout 
au  long  le  commencement ,  le  milieu  &  la  fin  dé 
ce  fiege:  mais  ieferois  trop  prolixe,  i'interrom- 
prois  mon  propos:  &c  auiïi  tu  le  pourras  voir  tout 
à  loiftr  auec  le  difcours  du  fiege  de  la  Rochelle 
&  de  Sancerre:tout  cela  eft  imprimé,^  ie  le  porte 
àuec  moy,ie  te  le  monftreray  demain  11  tu  as  loiilr 
de  le  voir. 

Z'htff.lc  t'en  prie  beau  Sire  mais  retourne  fur  ton 
difcours. 

Le  pol  Comme  ie  te  difois  cefte  dernière  refolu- 
tiondes  noftres  de  pratiquer  toute  extrémité  de 
rigueur  contre  nos  ennemis ,  auec  ce  qu'on  les  a 
défia  bien  frottez  Dieu  mercy  par  tout  où  ils  font 
venus,  refrénera  vn  peu  leur  rage,&  refroidira 
leur  cholere.  D'autrepart  elle  enflambera  le  cœur 
des  noftres, qui  combattans  pour  la  necelîité  & 
dejfiFenie  d'vne  bonne  caufefembleront  des  demi 
Celars  eftans  refolu  de  bien  obéira  leurs  chefs, 
de  porter  patiemment  les  trauaux  de  la  guerre,  &C 
de  vaincre  ou  de  mourir,fi  l'on  vient  aux  mains,<Sc 
aucombatjpluftoft  que  de  iamaisfe  rendre. 
Lhifl.  Il  n'y  a  rien  qui  face  mieux  vaincre,  qu'vne 
faincte  obftination  en  vn  combat  ou  en  bataille, 
iuppofé  que  tout  foit  rengé  ,  &  que  le  fondement 
foit  bon  :  il  me  iemble  que  dix  des  noftres  en  de- 
uroyent  combatre  cinq  ctns  de  tels  volîeurs,  de 
telsbrigands^comme  font  tous  ces  iatellkes. 
Ltpol. Gela  eft  fans  doute  :aufiTipour  dire  la  véri- 
té ils  les  ont  très-bien  eftrillez.    Or  quant  au  ; z. 

article 


DIALÔGVE    IL  129 

article  de  Daniel  touchant  la  douceur3de  laquel- 
le il  veur3qu'on  tfe enuers  les  Catholiques  paisi- 
bles: Cela  eft  bien  tout  arreftë  qu'il  ne  leur  fera 
fait  aucun  outrage  ne  force  en  leur  confeience, 
honneur, vie  &  biens  :ains  feront  conferuez  en 
paix  &  amitié  commebons  compatriotes  Se  frè- 
res bien  aimez. 

Sçachans  bien  le  regret  que  portent  telles  gens 
des  extorfîons&  cruautez,dont  onvfe  en  noftre 
endroitj&l'enuie  qu'ils  ont  de  voir  la  tyrannie 
bas>&  les  anciés  ordres  de  la  France  remis  au  def 
fus. A  caufe  de  quoy  tant  s'en  faut  qu'on  les  vueîl 
le  furcharger,qu'au  contraire  on  les  efpargnera, 
autant  qu'il  fera  pofïibleaux  contributions  qu'ô 
fera  contraint  de  faire  pour  noftre  conferuation, 
chargeans  plufteft  les  noftres  que  ceux-là. 

Quant  aux  Euefques^preftres.moynes,  &  au- 
tres gensdeTEglife  papale,qui  neporterôt  point 
les  armes  &  qui  feront  comens  de  viure  parmi 
nous  fans  rien  attenter>&  fans  efmouuoir  ou  fe~ 
duire  le  peuple  qu'ils  auoyent  deceu,  ie  fçay  auffi 
qu'on  leur  donra  moyen  de  viure  honneftement, 
&  le  mieux  qu'il  fera  pcffible.  Lefurplus  de  leur 
reuenu  fera  pour  defeharger  le  peuple. 
Z/fe/.Cefcra  vn  ordre  parfair,  s'ils  pratiquent  tous 
ces  articles. 

Lepol.  Ne  doute  pas  qu'ils  ne  le  facent  >  fiDieil 
leur  prefte  fa  faueur.  Mais  pour  te  dire  le  furplu* 
quefay  apprins  en  mon  voyagetapres  la  refolu- 
tion  prinfc  en  ce  Confeik  fur  beaucoup  d'autres 
chofes  necvfïaires  pendant  que  i'eftois  de  feiour 
à  Nifmes^nal  difpofc  i voyager,  nous  receuious. 

i 


Hè  D  I  A  L  O  G  V  E     1 1. 

tous  les  iours  lettres  de  ce  qui  fe  paffoit  dedans  & 
dehors  la  Rochelle,nous  entendifmes  que  aptes 
que  la  Rochelle  fut  de  toutes  parts  alîiegeepar 
les  Ianniffaires  du  tyran, fes  deux  frères  y  arriue- 
rent  le  if.de  Feurier  573.menans  le  roy  de  Na- 
uarre,le  prince  de  Ccndé,&  le  îeune  comte  de  la 
Rochefoucaut,  comme  en  triomphe  deuant  e.ux, 
auecbon  nombre  de  Seigneurs  Catholiques,  de 
courtizans5d' Atheiites>d£picuriens  ,de  biafphe- 
mateurs,  de  Sodomires,&  d'autres  tels  officiers, 
que  le  tyran  auoit  ch -«.lie  d  auprès  de  luy  &  de  fa 
cour,non  qu'il  fuft  marri  de  voir  tclsgalans  près 
de  fa  perfonne:ce  font  fes  mignons  fauoris,ce 
font  fes  appuis  &  fouftien  &  les  délices  de  fa  Me- 
re:ains  toutdefpitè,tout  enragé,blafphemât  tou- 
jours de  cholere,de  cequ'vn  chacun  n'alloit  pas, 
comme  il  demandoit,en  l'année. 

Depuis  Tarriuee  du  duc  d'AniouJes  Rochel- 
lois  furent alïiegez  de  plus  pres>battus  de  beau- 
coup plus  de  pièces  d'artillerie  &  en  plus  d'en- 
droits furent  minez,efcallez,aflaillis  &  trauaillez 
en  toutes  fortes  dont  l'ennemy  fe  pouuoic  auifer. 
Eux  de  leur  part  faifoyent  le  plus  fouuent  forties 
braues  &  gaillardes,alfaillans  courageufemét  les 
ennemis  iufques  dans  leurs  tranchées  &  leseftril 
lans  tellement  le  dos,(ousleiVentre  &  par  tout, 
que  plusieurs  de  nos  ennemis  contraints  d'aban- 
donner la  vie,quittoyent  les  charges  les  plus  bel- 
les"à  leurs  compagnons  furuiuans,  qui  bien  fou- 
uent ne  gardoyçnt  guère  ce  qu'on  leur  auoit  de-* 
laifle,eftans  les  plus  marris  du  monde  de  ce  que 
a©$  bons  Rochellois  les  vifitoyent  par  trop  fou 

uent: 


oc 


DÎALOGVEIL  13Ï 

ucnti&  de  ce  qu'ils  les  repoufïbyét  trop  rudement 
de  leurs  murailles, fouilenâs  mieux  qu'ils  ne vou- 
loyent&  plus  longuement  leurs  aiïânts.    Nous 
fceufmes  quç  le  feigneur  de  la  Noue  qui  par  grad 
mcrueille  &  admirable  prouidéce  de  Dieuauoit 
efchappe  les  filets  des  traiftres  ,  fe  trouuant  lors 
du  maflacre  de  Paris  dans  Mons  en  Haynaut  qu'il 
auoitaidé  à  furprendrepar  commandement  du 
tyran, duquel  ils  attencioyét  fecours  fuyuât  fa  pro 
mefle  donnée:  nous  fceufmes,  di-ie,1  qu'il  eftoit 
reuenu  en  France  &  à  la  cour  ,  après  la  reddition 
de  Mons, fous  l'afleuranee  du  duc  de  Longue- vil- 
le &  le  faufeonduit  du  tyran:nous  fceufmes  qu'il 
eftoit  entre  des  le  commencemét  des  approches 
dans  la  Rochelle  accompagne  de  l'abbé  de  Gada- 
gne  aucc charge  expreffe,  que  letyranluy  auoit 
donnédediuertirsil  eftoit  poflible  les  Rochel- 
lois  de  leur  confiance  5:  opiniaftretc,  qu'ils  appel 
lent  de  fe  deffcndre,&dt  leur  promettre  bon  trai- 
tement, s'ils  fevouloyent  laifier  tuer  auec  liberté 
deconfeience.   A  ceftenouutllc  pluficurs  d'entre 
nous  furent  extrêmement  marris  de  ce  que  ce  gen- 
tilhomme auoit  accepté  telle  commiflion. Les  au- 
tres cltoyent  fafchez  finalement,  de  ce  que  au 
fortirde  Môs  iln  eftoit  allé  en  Angleterre.cn  Al 
lemagneou  en  Suide,  pour  feruir  à  ce  qu'il  euft 
peu  pluftoft  que  rcuenir  en  Frace.  D'autres  excu- 
foyétfon  retour, à  roccaiiô  defes  enfans  qu'ôluy 
detenoit  deflbus  garde,  qu'il  deuoit  lafeher  de  les 
rauoir:&  qu'il  n'auoit  de  moins  peu  faire  que  d'ac 
cepter  contre  fon  gré  vne  charge  tant  deshonefte: 

3uclques  autres  eftoyent  bien  aifçs,  qn'6  luy  euft 
onné  telle  commiflion.  i   ij 


132  DIALOGVE     IL 

Croyant  bien  que  ceft  homme  la  ne  pourroit 
que  beaucoup  feruirpour  faire  fagement  refou- 
die  du  chemin  le  plus^ expédient,  les  citoyens  de 
ia  Rochelle.  En  fomme  les  vns  en  parloyent  dV- 
île  I  ;  r:e,les  autres  d'vne  autre.  Qu.ant  à  moy  ert 
ieile  diu^fion  &  partialité  d'opinions,  ayant  feeu 
q  re>e  feigneur  de  la  Noue,  pour  coût  cela  ne  s'e- 
ftv)itpo?nt  fouillé  en  Idolâtrie,  recueillant  de  là 
vn  tefm  Jgnage de  fa  bonne  confcience3ie  fufpen- 
dt,CGmme  ietiens  encores  fufpendu,  mon  iuge- 
snentde  fon  affaire:  ne  voulant  rien  téméraire- 
ment prononcer  d'vn  gentilhomme  fi  bien  qua- 
lifié que  ceftuy-là, que i'ay  aimé  &honoré>com- 
me  ie  defire  de  faire  tout  le  refte  de  ma  vie.  Tant 
y  a  que  nous  fce,jfmes,commeiet'ay  dit,fon  arri- 
vée dans  la  Rochelle,  ce  qu'il  propofa  aux  Ro- 
chellois,le  peu  qu'il  y  exploita  pour  letyran,cô- 
meil  s'en  retourna  à  baft  vuideà  la  cour. 

Nous  fceufmes  qu'il  fut  enuoyé  pour  la  fécon- 
de fois  auec  le  mefme  Abbé  &  vne  charge  vn  peu 
plus  ample  à  la  Rochelle:  &  qu'à  cefte féconde 
fois  y  eftant  rentré,  n'ayant  rien  peu  negotier  de 
fachargeauplaifirdutyrâileftoit  demourépour 
gage  dans  la  Rochelle,  ayant  renuoy  é  fon  Abbé 
pour  annoncet  les  nouuelles  à  fon  maiftredela 
grande  obftinat ion  des  bons  Rochellois. 

Or  fil'arreft  &  feiour'quele  feigneur  de  la 
Noue  fit  dans  la  Rochelle  feruit  ou  non  aux  bon- 
nes gens,ïe  ne  t'en  puis  dire  autre  chofe  pour  n'y 
auoir  point  efté durant  ce  temps- là.  Tant  y  a  que 
i'ay  depuis  ouy  dire  aux  Rochellois  mefmes,  & 
au  feigneur  de  i'Anguillier,  qui  eftoit  de  fa  tenue: 

que 


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tt 

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10 


DIALOGVE     II,  ijj 

que  les  Rochellois  après  Dieu  doyuent  au  fei- 
gneur  delà  Noue ,  tout  ce  qu'ils  ont  du  premier 
cœur  &  de  l'afleurance  qu'ils  eurent  fur  ces  pre- 
miers commencemens ,  qu'il  leur  mit  le  cœur  au 
vctre,  qu'il  les  ordonna  mieux  qu'on  ne  fçauroit 
dire ,'  qu'il  les  aguerrit  leur  faifant  faire  plufieurs 
bonnes  &  belles  forties  auec  leur  auantage  qui 
leur  feruoit  de  bonne  curée,  luy  eftant  t^uiiours 
le  premier  à  la  meflee,&  le  dernier  à  la  retraite. 

Aufurplus  pource  que  le  iîege  continuok  lon- 
guement deuant  la  Rochelle>que  les  bleds  &pou 
dres  approchoyept  de  leur  période,  &  l'efperan- 
ced'eftre  auituaillez  alloit  toufiours  amoindrif- 
fant.  Les  Rochellois  ayans  pour  leur  conferua- 
tion  fait  tenter  toutes  fortes  d'honneftes  fecours 
&  remèdes,  furent  contraints  à  la  fin  de  regarder 
comme  de  nouueau  à  leurs  titres  fc  liberté,  pour 
fçauôir  au  vray  quelle  efloit  l'obligation  que  pre- 
tendoit  la  mailon  de  Valois  fur  eux,  s'elle  s'eften- 
doit  iufques  là  de  leurpouuoir  rauir  leurs  vies, 
leurs  biensjeurs  honneurs  &celuy  de  leurs  fem- 
mes^ leurs  familles  :&  iufques  à  les  faire  per- 
dre &  damner  auec  tous  les  diables  pour  faire  (er- 
uice  aux  Valois,  comme  ilsdemandoyent  en  fub- 
ftance.  Surquoy  ayans  trouuëpar  eferiten  bon- 
nes &anciencs  pancartes,  que  l'obligation  eftoit 
fort  petite  &bien  aifee,  fous  des  conditions  tou- 
tefois qu'on  leur  auoit  fouuent  rompu,  eux  ayans 
toufiours  de  leur  part  plus  fatisfait,  qu'à  leur  de- 
uoir.  Et  lors  que  c'eftoit  à  tout  rompre:  après  a  * 
uoirfait  clerement  voir  leurs  droits  au  Confcil, 
qui  pour  ce  fut  afïcmblé  d'entre  eux  &  qu'ils  eu- 

i     ii) 


Î34  D'IALOGVE     II. 

rét  à  vne  autre  fois  recueiily  i'auis  fur  ce  poît  trou 
uant  lefeienear  de  la  Noue  differét  bien  fort  d'o- 
pinion  d  auec leur aius  tout  courant,pourcies  rai- 
fons  qu'il  alleguoit,dontlepeuplenefepouuoic 
fatisfaire  :  ils  commencèrent  des  l'heure  à  mal  e- 
ftimer  8c  parler  de  ceft  homme  tarit  renomme, 
iufques  là  qu'il  fut  contraint ,  craignant  que  mal 
neluyaumtfauter,comme  ondit,del  poile&fe 
ietter  dedans  les  braifes,accompagnëde  Chara- 
pignyjÔr  de  quelques  autres  amis^auec  lefqutls  il 
s'alla  rendre,ainli  que  nous  fufmes  auertis  le  me- 
credy  onziefme  iour  de  Mars  eu  l'armée  du  duc 
d'Aniou.duquel  félon  l'apparence  il  fut  recueiily 
volontiers  &  afleurê  de  fa  perfonne.  Il  ne  fut  pas 
fitoften  l'armée  de  l'ennemyaquelesfoldats  par 
deflus  les  rempars  luy  reprochèrent  qu'il  auoit 
delaifsë  Syon,pour  aller  en  Egypte:  maisi'en  ef- 
père  prou  de  bien. 

Durant  le  fîege,à  ce  qu'on  nous  rapporta  ,  nos 
frères  de  la  Rochelle  ont  fouuent  parlemente  a- 
uee  leduc  d  Ani^u  touchant  quelques  moyens 
de  paix, de  laquelle  l'ennemyoyoitfort  volôtiers 
parler  fe  voyant  fruftrë  de  l'efperance  de  pouuoir 
forcer  la  Rochelle,  pource  qu'il  auoit  perdu  vn 
bien  fort  grand  nombre<ie  fa  noblefie,&  trefgrad 
nombre  de  Capitaines  Se  foldats,  &  que  les  fur- 
uiuans  auoyenr  le  cœur  failly,quoy  que  les  Suiffes 
en  nombre  de  6.milfuffaitarriuez  àleurfecours. 

En  fin  le  duc  d'Auioiï  ayant  receu  certaines 
nouuelles  qu'il  eftoit  efleu  roy  de  Poloigne,  par 
les  menées  de  MonJucEuefquede  Valence  &  de 
fes  autres  agents,  Ele&ion  autant  à  f auantage  & 

lou~ 


D  I   A  L  O  G  V  E     IL  135 

foulagement  de  l'Eglife  Françoife  qu'à  la  ruine  & 
fubuerfion  de  la  liberté  des  Polonois,  fi  Dieu  n'a 
bié  grand  pitié  d'eux:ayant,dis-ie,receu  ces  nou- 
ue!les,fon  ambition  luy  commandant  de  fe  hafter 
à  porter  la  couronné  :  il  ouy  t  lors  plus  volontiers 
parler  de  paix  qu'au  parauant.  Et  ayant  fait  for- 
tir  les  députez  de  la  Rochelle  pour  parlementer, 
Urcceut,  lors  de  leurs  mains  le  15.de  Iuin  leurs  ar 
rides  &  leurs  demandes  qu'il  enuoya  incontinent 
par  deners  Charles  le  tyran. 

Toft  après  l'armée  de  lénemy,  qui  ne  cerchoit 
que  le  repos  toute  harafiee  d'auoirefté  fi  fouuét 
battue  &  moquée , commença  à  fe  desbander  çà 
&  là.  Etaufïïles  noftres  à  auoir  derelafcheplus 
qu'ils  n'eufient  osé  penfer. 

le  ne  te  dis  pas  le  nombre  de  ceux  qui  ont  efte 
tuez  du  cofté  de  l'ennemy  :  il  pafie  plus  de  huift 
mille.Iene  te  nome  pas  auiïi  les  principaux  d'en- 
tre eux  qui  y  ont  efté  tuez  ou  ble(Tçz,pourceque  le 
difeours  qui  é  eft  imprimé  en  nome  la  plus  part. 

Seulemét  ie  te  diray  en  paflant3qu'vn  feul  boa 
leuard  appelle  de  l'Euangile,  contre  lequel  l'en- 
nemy s'aheurta  le  cuydant  emporter  de  volée,  à 
fait  perdre  à  vneinfinité  des  ennemisleur  mef- 
chante  paillarde  vie  fans  qu'ils  ayent  rien  exploit 
té.  Ceftdelàd'oùfuttirévn  coup  de  coulcuri- 
ne  qui  tua  le  duc  d'Aumale  derrière  vn  gabion, 
c'eft  de  là  où  l'efpee  vierge  du  Pcrô  fe  retirant  des 
trechees  le  iour  qu'ô  bâtit  ce  bouleuard  de  40  ca- 
nons fut  blcfic  au  dos  qu'il  luy  auoit  tourné:  c'eft 
ce  bouleuard  que  les  Princes  accompagnez  de  la 
Nobleffe allèrent  aflaillir  lefeptiemedAouftou 

i     iiij 


ï$£  DIALOGVE     H. 

le  Gonzâgueducde  Neuers,le  Marquis  du  Mai- 
ne, Clermont,  leGas,  &  Yn  grand  nombre  d'an- 
tres aflfaillans  furent  bleflez  &  plusderrois  cens 
tqez.  C'eft  ce  bouleuardque  l'ennemy  fit  fappcr 
&  miner,  duquel  vn  grand  quartier  fe  renuerf? 
par  deuers  les  Rochellois  qui  rendit  Tendroict 
pjus  fort  que  deuant:les  autres  quartiers  de  pier» 
re>  les  pièces  de  bois  &  ruine  de  la  terre  >renuer- 
ferenttous  dans  les  trenchees  deTennemy  ,  chofe 
quifitperdrelavie  àplusdedeuxcës  d'entr'eux, 
chofe^qui  eftoit  fort  horrible  devoir  emporter 
en  l'air  les  bras,iâbes,&  autres  membres  de  Mef- 
fîeurs  nos  ennemis,&  d'en  voir  tirer  vn  grand  no- 
Jbre  defïbus  les  ruines  de  la  mine.  C'eft  ce  boule- 
uard  duquel  (eftant  batu  de  nouueau  &  eftant  de 
nouueau  miné  &  aflailli  en  grande  diligence  par 
les  Capitaines  &  foldats  de  l'enncmy>ainfi  qu'ils 
eftoyenr  prefques  au  defïus  )  ils  furent  repouflfez 
par  trois  fois  &  contraints  par  les  noftres  de  fe  re 
tirer  à  leur  courte  honte,&  grade  perte  de  nos  en 
nemis.    C'eft  auffi  ce  bouleuard  fur  lequel  quelr 
ques  troupes  des  ennemis  eftans  montées,  &  ayât 
trouuè  vn  Corps  de  garde  des  noftres  endormy, 
le  tuèrent  &  mirent  en  pieces,ronzieme  du  moi$ 
de  May.Cenôobftant  ce  bouleuard  eft  toufiours 
demouré  aux  noftres. 

Tout  cecy  que  ie  te  viens  dedirç,tu  le  verras  au 
«lifcours  mefmes  que  nos  ennemis  en  ontfait. 
"lIoù  C  eft  vn  bouleuard  remarquable ,  &  croy 
moy,çen'eft  fansemphafe&  fansvn  myftere  ca- 
ché que  ce  nom- là  de  TEuâgile  lu  y  a  ainfi  efté  im- 
posé. A  y  regarder  de  bien  près  il  produit  mef- 
mes 


DIALOGVE    IL  137 

mes  effets  que  FEuangiie  aflailly  a  accouftuméde 
produire.  Il  a  repoufle  les  efforts  de  l'ennemy  ,  & 
renforce  ceux  qui  le  deffendoy ent ,  pendant  qu'ils 
ont  eftè  au  guet  &  fur  leurs  gardes.  Mais  quand  ils 
fe  font  endormis  leur  a  laifie  co upper  la  gorge  :8c 
en  fin  il  eft  demouré  entre  les  mains  des  gens  de 
bien  fans  leur  pouuoir  élire  arraché.  Le  Seigneur 
a  fait  tout  cecy  fe  monftrant  grand  &  admirable 
en  la  conferuation  des  fiens. 
LepoL    Cela  eft  fans  doute  :  or  efeoute  ,  afin  que 
i'acheue  de  te  dire ,  ce  qui  s'eft  pafle  durant  ce  fie- 
ge  de  la  Rochelle.  Apres  que  les  députez  de  l'en- 
nemy &Ies  noftres  eurent  parlementé  des  moyens 
de  paix ,  voyant  que  nos  frères  de  la  Rochelle  de- 
maadoyent  par  leurs  articles  plufieurs  chofes  con- 
cernans  toute  l'Eglife  Françoife,  &  ne  vouloyent 
entendre  à  aucun  accord,  quo  y  qu'ils  fuffentmer- 
ueilleufement  preflez,affligez  &  harafles,fans  que 
de  mefme  le  refte  de  nos  frères  receuft  vn  bon  fou- 
Jagement*en  Ces  opprefies,  remonftrans  qu'il  n'e- 
ftoitpashonnefte  qu'vn  de  leurs  membres  fouf- 
frift  peine  ou  plaifinfans  faire  part  &  du  mal  &du 
bien  aux  autres  membres  de  leur  corps.  Voyant* 
dis.  ic ,  qu'ils  infiftoyent  à  cela,  l'ennemy  leur  ac- 
corda qu'ils  peufTent  librement  communiquer a- 
ucc  ceux  de  Montauban ,  &:  ceux  de  Montauban 
auec  eux  pour  le  bénéfice  de  paix. 

Et  de  fait  ceux  de  Montauban  vindrent ,  com- 
me ier'ay  voulu  dire,  durant  le  ficge  à  la  Rochel- 
le auec  mémoires  de  nos  autres  frères,  fous  fauf- 
conduit  de  l'ennemy  :  &  mciïcrent  leurs  deman- 
des &  celles  qu'ils  eftimerent  cftre  bondefaire3 


. 


158  D  I  A  L  O  G  V  E    1 1. 

pourlerefte  du  corps  deTEglife  Françoifc  auec 
celles  de  la  Rochelle.Lefquelles,commeiet,ay  dit, 
furent  enuoyees  au  tyran  fur  la  fin  du  mois  de  luiri 
dernier  pafle.Le  tyran  &  tout  fon  Confeileftônez 
comme  fondeurs  de  cloches,quand  la  fonte  n'a  pas 
bien  pris,ne  fçachâs  plus  de  quel  bois  faire  flèches, 
n'ayant  ny  gens,ny  argentaiy  viures  pour  pouuoir 
plus  long  temps  camper:&  ne  pouuant  à  force  ou- 
uerte  emporter  ceux  de  la  Rocheile/c  contentant 
d'y  auoir  receu  &  d'auoir  fait  receuoir  demefmes 
à  fon  frère  le  duc  d'Anjou  vn  ef cor  ne  &  perte  la 
plus  grande,  que  iamais  tyrans  reccurent  en  ce 
monde:&  ne  voulant  pas  que  les  ambafladeurs  de' 
Pologne,qui  venoyét  fa  hier  leur  beau  roy  le  trou- 
uaflentembefoigné  en  vn  fi  cruel  ouurage  &  en 
affaire  fi  honteux-.le  tyran  (dis-ie)fut  contraint  re- 
courir au  dernier  remède,  duqae!  il  a  toufiours  vfé 
pour  nous  ruiner  &  piper.  Il  fit  fur  nos  demandes 
&  articles  vn  edid  au  mois  de  Iuillet ,  par  lequel, 
après  auoir  déclaré  des  l'entrée  que  fon  intention 
a  toufiours  efte  de  régir  &  gouuerner  fon  roy  au- 
mepluftoft  par  douceur  &  voye  amiable  que  par 
force ,  il  accorde  à  ceux  de  la  Rochelle ,  gentils- 
hommes, &  autres  retirez  en  icelleles  points  & 
articles  qui  y  font  fpecifiez,tantpour  eux  que  pour 
les  habitans  des  villes  dcMontauban  Se  Nifmes, 
gentilshommes  &  autres  retirez  en  icelles  &  au- 
cuns autres  fesfuiets  pour  lefquels  ils  ont  fupplie. 
Premièrement  que  la  mémoire  de  toutes  chofes 
paflfees  depuis  le  24  d'Aouft  dernier  paffé  àl'occa- 
fion  des  troubles  &  émotions  auenues  en  la  Fran- 
ce demourera  efteinfte  &  aflbpîe  comme  de  cho~  ■ 

fe 


D  I  A  L  O  G  V  E     1 1.  139 

fe  non  aucnue,deffendant  à  tous  fesfuiets  de  quel- 
que qualité  qu'ils  foy  ent  qu'ils  n'ayent  à  en  parlée 
ny  en  renouueller  la  mémoire. 
Lîhîft.  Mon  Dieu  le  vilain  edici:  ie  te  prie  ne  m'ë 
recite  pas  d'auantage:  eft-ilpoffible  qu'il  y  ait  tant 
d'impudence  en  tout  le  refte  des  mefehans  qu'é  ce 
perfide  tyran?qu  i  après  auoir  tout  rauagé  &enfan- 
glâté  toute  la  Frâce  aux  quatre  coins  &  au  milieu, 
veut  faire  à  croire  maintenant,qu'ilacu  toufiours 
intention  de  conduire  le  tout  doucement  &  par  la 
voyc  amiable.?  Ha  malheureux  !  Eteft-ilpofl;ble 
encores  qu'il  ofe  maintenant  deffendre  de  iamais 
ne  parler  de  fi  horribles  cruautez?  ou  penfe-il  pai: 
fon  edi<5t  pouuoir  effacer  la  inemoire  de  fes  trahi- 
fons comme  de  chofe  nô  auenue?  que  n  entrepréd 
il  quand  &  quand  de  deffendre  fur  grofles  peines 
au  fang  innocent  rcfpandu  de  ne  demander  point 
vengeance  deuantle  tribunal  de  Dieu?  ha  fchel- 
me  /  Et  les  pierres  n'en  parleront  elles  pas,  quand 
leshommesferoyét  fi  lafehes  que  de  t  obéir  en  ce- 
la? Ole  grand  coup  que  ce  tyran  a  fait  pour  nous 
cnceftendroit,c'eftvn  bel  article  de  paix.Ceft  au- 
tanteomme  s'ildifoitril  eft  vray  poures  belles  que 
le  24.  d'Aouft,  &  depuis  en  ça  i'ay  tué  &  fait  tuer, 
&  maflacrer  traiftreufemét,  fans  différence  d'ange 
de  fexe  ny  de  qualité  tous  ceux  que  i'ay  peu  d'être 
Vous?  Etnetient  pas  à  moy3queie  neface  moiuir 
tout  ce  qui  eft  demouré  de  refte.  Car  telle  eft  mon 
intentiô:  mais  ie  veux  &*  enrens  qu'on  croyc  qu'il 
eu  va  bien  toutautrement,&  qu'il  n  en  eft  rien  a- 
uenu,quoy  que  le  ciel  &  la  terre  le  fçachc:ha  befte 
furieufe  &  enragée  fi  iamais  il  en  fut  au  monde/ 


%4o  DIALOGVE    IL 

Si  efpere-ie  qu'il  tauiendra  quelque  iour  pour 
beaucoup  qu'il  tarde  à  tout  le  moins  cequiauint 
àTryfus  ce  tyran  infigne,  mais  fans  comparaifon 
meilleur  que  tu  ne  fus  iour  de  ta  vie.  Ce  vilain  a- 
yantdeffendu  par  fon  ediâ*  zCcs  fuiets  de  ne  parler 
point  l'vn  à  l'autre  ny  en  public  ny  en  priué,  (crai- 
gnant qu'entre  eux  ils  n'auifaffent  de  fe  remettre 
en  liberté)  fespoures  fuiets  furent  contraints  pour 
exprimer  leurs  conceptions  les  vns  aux  autres 
â Vfer  de  geftes>de  contenances  &  fignesdes  yeux, 
de  la  tefte  &  des  mains  tels  qu'ils  pouuoyent  pour 
s'expliquer.  Mais  ces  façons  &  moyens  de  fe  faire 
entendre,  leurs  eftans  auffi  deffendus  :  vn  poure 
bon  homme  outré  du  creuecœur  &  dcfplaiiir  qu'il 
fentoit  d'vn  ioug  fi  pefant,  s'en  alla  au  milieu  de  la 
place,commença  à  fe  plaindre  en  foy  mefme,à  la- 
menter^ gémir  &  à  pîourer,tellement  qu'il  attira 
vne  grande  multitude  de  fes  concitoyens  à  lar- 
moyer auecques  luy  pour  leur  dure  &  miferable 
condition.  Cela  eftant  entendu  du  tyran,ne  pou- 
uant  fbuffrir  feulement  qu'on  fe  plaignift  de  Ces 
cruautez,  s'en  vint  droit  à  la  place,  où  cefte  poure 
multitude  defarmee  &  plouranteeftoitafTemblee: 
pour  leur  empefeher  encores  celle  naturelle  fa- 
culté de  gémir  &  larmoyer.Mais  Dieu  voulut  que 
le  peuple  ne  fe  pouuant  plus  contenir,  s'eftant  rué 
defTus  les  gardes  &  fatellites  du  tyran,  leur  arracha 
des  poings  les  armes  &  mit  le  tyran  infâme  en 
mille  pièces  &  lopins* 

Lepol.  Voila  bonnes  gens ,  compagnon ,  ie  croy 
bien  qu'après  ce  beau  trait  Tryfus  le  tyran  n'euft 
ofé  les  empefeher  ny  leur  deffendre  de  fe  corn- 

plaindre 


D  I  A  L  O  G  V  E    IL  141 

plaindre  &  lamenter. 

Maisreuenant  à  parler  du  noftre:  Parcelle- 
diâ  mefmes  il  ordonne  qu'il  ne  fera  loifible  ne 
permis  à  fes  procureurs  généraux  ,  ny  autres  per- 
sonnes publiques  ou  priuees  en  quelque  temps* 
ny  pour  quelqut  occafion  que  ce  foit  faire  me«î-> 
tion,  procès  ou  pourfaitc  deschofes  auenues de- 
puis le  mois  d'Aouft  en  ça  en  aucune  cour  ou  iu- 
rifdi&ion. 

iJhtïi.  Cecy  efl  encores  pire  que  les  mots  précé- 
dents n'eftoyent.    Car  en  deffendant  à  fes  procu- 
reurs généraux  de  n'en  faire  aucune  pourfuitexefl: 
tout  autant  que  s'il  difoit;  la  conjuration  que  ie 
mis  à  fus  à  l'Amiral  &  aux  autres  Huguenots  pour 
auoir  quelque  couleur  en  mes  cruautez  ,  quoy 
quelle  foit  fauflement  excogitee  par  moy  &mes 
fpeciaux  Confeiliers,  &  quelle  n'ait  apparence 
quelconque  de  vérité  ny  mefme  aucune  verifimL 
litude ,  ^ft  toutefois  tellement  vraye,  que  ie  veux 
qu'on  le  penfe  ainfi.Et  partât  mes  procureurs  vous 
en  pourroyentvn  iour  tirer  en  caufe  deuant  mes 
parlement  &  autres  iuges&  officiers.   Mais  iene 
veux  pas  qu'ils  le  facent ,  pourueu  que  vous  auflS 
ne  vous  plaigniez  nullement  de  ce  qui  vous  a efte 
fait  ny  en  faciez  aucune  pourfuite  en  aucune  cour 
ou  iurifdi&ion.    Le  tyran  fera  toufiours  en  liber- 
té de  nous  en  ietter  le  chat  aux  iambes  quamiil 
voudra  &  quand  il  nous  tiendra  en  puif^anec.  Mais 
quant  à  nous  il  ne  veut  pas  queduiaut  fa  mef<  hâ- 
te vie,  ny  après  fa  vilaine  mort,  fi  Dieu  nous  en 
donne  quelqu'autre  qui  nous  vueillcfa  re  raifon, 
que  nous  eu  facions  la  pourfuitte  deuant  la  iurif- 


14*  DIALOGVÈ    IL 

di&iondeshommes,nydeuâ  celle  de  Dieu. Ilfaut 
bien  dire  que  ce  tyran  a  excède  du  tout  les  bornes 
de  toute  impieté  &c  iniuftice.  Pour  l'honneur  de 
Dieu^fay  moy  ce  pla;fir  que  nous  ne  parlions  plus 
des  edits  de  ce  bourreau, de  ce  fauuage:  fi  non  que 
de  bon  heuril  s'auifaft  d'en  faire  vn  qui  comman- 
dait de  l'efhanglerauec  la  truye  &  les  cochos,tous 
fesfuppods  & confeillers.  En  cecasieferois  aa* 
uis  qu'on  vfaft  vers  eux  de  douceur,ne  permettant 
pas  qu'ils  tombaient  en  la  mifere  de  Néron  ,  qui 
ne  trouua  lors  qu'il  fe  vir  réduit  en  extrême  de- 
ftre{Te,vn  feulaminy  ennemy>quiluy  vouluft  faire 
ce  plaifir  de  le  defpecher  &  tuer.  le  ferois,  dis-  ie, 
bien  d'au is  qu'on  ne  les  fit  gueres  languir,depeur 
qu'ils  ncferetra&affent,  quand  ils  verroyentf  en- 
fer ouuert  &  tout  preft  à  les  receuoir. 
Lepol.  le  ferois  bien  de  mefme  auis.Et  croy  qu'auf 
fi  tous  les  bons  Catholiques  en  defireroyent  tout 
autant  pourfe  voir  par  là  defpeftrez  du  ioug  de  ce 
mange-fuiet.  Mais  cependant  tu  me  femble  trop 
difficile  à  ne  vouloir  point  que  ie  parle  de  ceft  e- 
diéfctant  fignaléâedis  fignalé  notamment,caufant 
la  paix  ou  le  relafche  que  ncs  frères  en  ont  fenti 
lors:  alors  que  pas  vn  de  nous  ne  s'y  ofoit  ny  s  y 
pouuoit  attendre:tu  es  bien  vn  merueilleux  hom- 
me à  ne  confiderer  p£s  cela. 
L'hift.  le  le  confiderebien,&  ren  grâces  à  Dieu  de 
bocœurpourladeliurâce  miraculeufedespoures 
alIiegez.Mais  ie  fuis  tant  faoul  d  auoir  parler  de  ces 
edits,  i'en  ay  les  oreilles  tant  battues,  quauflî  toft 
que  i'en  entends  vn  inot,peu  s'é faut  que  ienerëde    '  : 
ma  gorge  >  &  fur  tout  s'il  y  a  quelque  chofe  bonne 

pour 


DIALOGVE     IL  143 

pour  nous  en  fon  edid,  &c  qu'il  l'appelle  irreuoca- 
ble.Car  en  ce  cas  roufiours  il  nous  faut  croire  qu'il 
en  fera  comme  de  ceftuy-là  de  l'an  1570  au  mois 
d' Aouft,qui  n'a  ferui  à  autre  chofe  qu'à  nous  attra- 
per &  nous  perdre ,  quelque  irreuocable  qu'il  fut. 
Etfefauttoufioursfouuenirdecedôtonauertitle 
defifunâ  Amir^LQue  le  tyran  ne  permettra  iamais 
que  (es  fuiets  >  qui  fe  feront -vrie  fois  eleuez  enar- 
mes  pour  quelque  occafion  iufte  ou  iniufte  que  ce 
foit,  iouyffentdela  faueur  &  bénéfice  des  ioix:  A 
plus  forte  raifon  me  dois~ie  fafcher  de  ce  vilain  c- 
di&  dés  foin  entrée  fi  effronté  &  inique. 
Le  po  •    Toutefois  fi  en  diray-ie  encores  deux  ou 
trois  traits  fous  ton  congé. 
Uhtfi.    Tu  le  peux  fairermais  ie  rna  fleure  que  s'il 
falloit  efplucher  le  fens  caché  &  les  myfteres  con- 
tenus dedans  les  articles  de  tels  edits  irreuocables, 
que  ce  ne  feroit  iamâis  fait.  Et  l'heure  me  femblc 
fort  tarde,il  eft  temps  de  penfer  ailleurs. 
Le  po!.   l'auray  fait  en  deux  mots.C'eft  qu'il  ordô- 
ne  que  la  Rochelle,  Nifmes,  &  Montauban,&  les 
gentilshômes  &  autres  qui  iufqu'à  lors  fe  font  eo- 
feruez  en  laReligion  pourront  iouyr  de  l'exercice 
d'icelle.  Et  ceux  qui  pour  crainte  de  mort  ou  autre 
infirmité'  ont  elle  contraints  de  faire  promefles  & 
obligatioSî&bailler  cautiôs  pour  châger  de  religio 
font  deliurez  de  telles  promefles  &  cautions. 
L'bt.  Les  premiers,quoy  qu'il  leur  promette  n'au 
rôt  pas  feulemët  la  vie,  s'ils  s'arreftent  à  ceft  ediâ. 
Les  derniers  côfeflans  leurs  fautes  font  abfous  du 
fouuerain  roy  de  relies  promefles.  Mais  il  vaut 
inieux  mourir  vue  autre  fois  que  d  en  plus  faire. 


144  D  I  A  L  O  G  V  E    IL 

Z*  psU  Au  refte  la  Rochelle,  Nifmes  &  Montai?- 
ban  iouiront,ce  dit  ceft  edict,de  leurs  priuiîegcs  an 
ciens,&  modernes  droits  de  lurifdi<ftion&  autres 
cfquels  ils  feront  maintenus  &  conferuezfansa- 
uoir  aucune  garnifon,  en  baillant  durant  deux  ans 
quatre  des  principaux  bourgeois  de  chacune  def- 
dictts  villes ,  qui  feront  choifis  par  le  tyran  entre 
ceux  qu'ils  nommeront, &  changez  de  trois  en 
trois  mois  pour  demonftratiou&  feuretê  de  leur 
obeîffance. 

iJhfl.  Ce  terme  de  deux  ans  m'eft  fort  fufped, 
quand  ie  me  fouuieas  des  deux  ans  de  l'autre  e- 
did  irreuocable.  Et  ces  bourgeois  qu'on  baillera 
ne  feront  pas  à  leur  retour  fi  afleurez  qu'au  para- 
uant.  Et  afTeure  toy  qu'il  n  a  voulu  qu'on  lift  ce 
changement  de  trois  en  trois  mois,  que  pour  a- 
uoir  meilleur  moyen  de  corrompre  tant  plus  dé 
gens:  afin  de  furprendre  ces  villes.  Au  demeu- 
rant ietaccorde  quelles  iouyront  de  leurs  priui- 
leges,  fi  elles  pratiquent  les  articles  de  Daniel ,  la 
refolution  de  ceux  duDauphiné,  &  celle  que  tu 
m'as  diète  de  nos  frères  de  Nifmes  ,  autrement  ie 
n'y  voy  point  d'ordre ,  quelque  ediû  que  le  tyran 
face. 

Lepol.  Auffi  ne  s'y  fient-ils  pas ,  &  fçauent  fort 
bien  dés  cefte  heureàquoy  ils  fedoyuent  tenir. 
Mais  tant  y  a  que  la  Rochelle  en  fent  quelque  fou- 
lagement,non  par  la  vertu  del'edi6t,ains  par  la  ver 
tu  de  la  force,  ou  pluftoft  par  grâce  de  Dieu ,  qui  a 
fait  retirer  l'armée  &  le  camp  de  nos  ennemis. 

Quant  à  ceux  de  Montauban  &  Nifmes  &  tou- 
tes les  Eglifes  de  la  Guienne  9  Languedoc,  Viùa- 

rez* 


DIALOGVE     IL  i4j 

rcz,Gctîoudam,Sa:crchaii(rcedcThoulouze,Au- 
uergnc,  Rouergjeikaute  &  baffe  iMarche,  Qu.er« 
cy5l 'crigorti  Lnno(ïii>Agenoisj  Armaignac,Com- 
rncnges,Conferans,Bigorrc,  Albret,Foix5Laura- 
gcois  >  Albigeois  ,  pays  Caftrez,  cie  Viilelaugues, 
Mirepoix,  Carcaflez,  &  autres  pays  &  prouinces 
adiacentes,efqaelies  par  grâce  de  Dieu  y  a  gran- 
de quantité  d'Eglifes ,  pas  vne  d'elles  n'a  fait  con- 
tc,nv  n'a  daigne'  s'amu  fer  aux  paroles  de  ccftEdiâ", 
naufli  pareillement  nos  frères  que  ie  t'ay  dit  du 
Dauphmé. 

Chttt.  O  qu'ils  font  fages  /  pourueu  qu'ils  fça 
chent  fe  tenir  toufiourslur  leurs  gardes  ,  &  ne 
plus  s'attendre  au  Tyran.  C'eft  le  feul  moyen 
pourr'auoir  leurs  libertez&  priuileges,  &  pour 
garder  auec  leurs  vies  ,  leurs  biens  ,  cheuances, 
&  honneurs  >  que  perfonne  ne  leur  rauifïe  la  li- 
berté de  leur  confeience ,  Se  l'exercice  de  la  re* 
ligion. 

Mais  ie  te  prie  de  me  dire ,  comme  il  va  de  ceux 
de  Sancerre,  C'eft  Edi&  dernier  n'en  parle-il 
point? 

Le  pot.  Rien  du  tout.  Quoy  que  nos  frères  de  le 
Rochelle  en  ayent  fait  bien  grande  inftance ,  fça* 
chant  le  calainiteux  eftat  où  ils  eftoyent  re-* 
duits.  Mais  ie  te  diray  fommairement  ce  que 
l'en  fcay. 

Quant  à  nos  poures  frères  de  Sancerre  ,  le 
Sieur  de  la  Chaire  Gouucrneur  pour  le  Tyran 
en  Berry  ,  les  alliegea  dés  le  mois  de  Ianuier  der- 
nier pafTé  >  fit  batterie  auec  dixhuift  ou  vingt 
pièces  d'artillerie  ,  en  diuers  endroits  de  leur 

k 


x4<5  D  I  A  L  O  G  V  E     IL 

ville,  firbrefche  de  cinq  cents  pas>  &le  ieudy  dé- 
liant Pafques,  leur  liura  vn  aflaut  fort  &  rude, 
duquel  fe  voyant  viuement  &  bien  réponde  a^ 
uec  fa  courte  honte  ,  &  perte  de  bon  nombre 
des  fiens  ,  comme  l'hiftoire  ,  que  ic  te  monHre- 
ray ,  en  fait  mention  :  il  s'eft  contente  de  les  tenir 
afliegez  >  par  le  moyen  de  quelques  forts  &  tren- 
chees  ,  qu'il  fit  faire  peur  empefeher  les  noftrcs 
defortir ,  &  les  viures  d'aller  à  eux  :  s'aiîearant 
parce  moyen,  de  les  faire  à  la  longue  mourir  ae 
faim. 

Et  en  celle  façon,  les  a  tenus  de  tous  coftez  en- 
fermez,fans  les  aflaillirde  plus  pres,qne  de  la  por- 
tée dVn  mofquet ,  depuis  le  mois  de  Mars  iu'ques 
au  mois  d'Aouft  dernier. 

Durant  lequel  temps  ,  ces  bonnes  gens  ont 
eu  vne  infinité  de  mal  aife ,  de  faûn ,  de  poureté 
&  difette.  Laquelle,  plus  ils  alloyent  auant, 
plussalloit  augmentant  ,  iufques  là,  qu'ils  ont 
efté  contrains  de  manger  cuyrs  ,  fouliers,  par- 
chemins bouillis,  &  autres  telles  eftrarges  vian- 
des. 

Cependant  >  la  parole  de  Dieu  qui  leur  eftoit 
journellement  prefehee,  nourri flbit  leurs  âmes  en 
toute  abondance. 

Eux  fe  voyans  réduits  en  telle  perplexité, 
qu'ils  nattendoyent  plus  que  la  mort ,  prioyent 
{ans  cefle  le  Seigneur  pour  leur  deliurance. 
Que  fi  fon  bon  plaifir  eftoic  ,  de  les  expofer  es 
mains  cruelles  &  barbares  de  leurs  ennemis, 
qu'il  les  fortifiaft  &  raffermift  de  cœur,  de  corps 
Se  d'ame  en  vne  confiante  foy  &  efperance  de 

la  vit 


DIALOGVE    IL  147 

la  vie  éternelle,  iufques  au  dernier  foufpir  de  ce- 
fte-cy. 

Lesfoldas,  le  Peuple,  les  femmes  &  iufques 
aux  petits  enfans  de  la  ville,  qui  furuiuoyentàla 
faim,languiflans  es  trenchees,  emmy  les  rues& 
dans  les  maifons,  neceflfoyent  de  tendre  les  mains 
au  ciel,dy  efleuer  leurs  y eux,attendans fecours  du 
tref-haut. 

Leurs  miniftresfaifoyent  vn  fîngulierdeuoiri 
les  confoler  ,  à  les  exhorter  &  encourager  à  bien 
faire,  &  à  mieux  efperer.  Leur  remonitrans:  que 
combien  que  la  confpiration  des  ennemis  s'eften*. 
dit  iufques  à  vouloir  racler  la  mémoire  des  bons 
de  deflus  la  terre ,  afin  qu'il  n'y  euft  que  le  feul  rè- 
gne des  mefchans  en  vogue  ;  que  toutefois  il  en  i- 
roir  tout  autrement. 

Que  les  Roys  de  la  terre  auoyent  beau  fe  mu- 
tiner, beau  comploter,  &  s'efleuer  contre  le  Sei- 
gneur pour  rompre  &  fecouer  fon  ioug  ,  6c  pour 
ruiner  fon  Eglife  :  que  celuy  qui  habite  es  deux 
s'en  rira:  que  le  Seigneur  fe  moquera  d'eux,  leur 
parlera  en  fon  courroux,  &  les  eftonneraparfa 
fureu^qu'illescafTera  par  fon  feeptre  de  fer,&  les 
brifera  comme  vn  vaiffeau  de  potier.  Qu'ils  s'af- 
feurent  que  la  pierre  ,  que  Nabuchadonozor  vit 
en  fonge  couppee  fansmains,caflerale  fer,later- 
re,l'airain,rargcnt&  l'or  de  l'image,&  feront  com 
me  la  paille  que  le  vent  cmporte,&  que  cefte  pier- 
re deuiendra  vne  grande  montagne,  &  remplira 
toute  la  terre,  brifant  tout  antre  Royaume,  Prin- 
cipauté &  haute(Te,quî  s'oppofe  au  Royaume  éter- 
nel de  lefusChrift, 


148  D  I  A  L  O  G  V  E     IL 

Partant  mes  frères  (  leur  difoyent-ils)  ne  vous 
fafchez  point,  pour  raifon  des  mal-faifans  ,  que 
vous  voyez  ce  femble  profpercr.  Car  ils  feront 
coupez  foudiin  somme  le  foin,  &  viendront  àfa- 
ner  comme  l'herbe  verde. 

Attendez  en  patience  le  Seigneur,  ayez  fer rre 
fiance  enluy ,  &  ne  portez  point  denuie,  n'ayez 
mefmes aucun  regret  deceluy  ,  qui  efpcrc  en  (es 
lafehetez.  Car  les  malins  feront  exterminez,  mais 
ceux  qui  ont  leur  attente  au  Seigneur ,  feront  bé- 
nis deluy,  ils  ne  feront  point  confus  au  mauuais 
temps. 

Le  Seigneur  cft  puifTant  pour  donner  la  man- 
ne du  ciel,pour  faire  fortir  de  l'eau  de  la  pierre  du- 
re. Mieux  vaut  peu  de  chofe  au  iufte,  q,  e  foifon 
de  biens  aux  mefchans,ils  ont  (dit  Dauid)defgainë 
leur  glaiue ,  &  ont  bandé  leur  arc  pour  abbatre  le 
poure  &  indigent ,  &  pour  meurtrir  ceux  qui  che- 
minent droit. 

Mais  leur  glaiue  entrera  dans  leur  propre 
cœur,  &  leur  arcs  feront  rompus.  Il cft  vray,  mes 
frères  di(oyent-ils)  que  c'eft  vn  argument  futfi- 
fant  félon  la  chair  pour  chopper  &  faire  comme 
banque  route  à  Dieu,  devoir  comment  les  enne- 
mis deTEglife  profperent,  qu'ils  fe glorifient  en 
cruauté  &  violence  enuironnez  d'orgueil  ,  com- 
me dVn  carcan  ,  que  la  graifle  leur  pouffe  leurs 
yeux  hors  de  leur  chef  malicieux  ,  &  que  bien 
fouuent,  ils  ont  dauantage  que  n  a  defiré  leur  cou- 
rage. 

Au  contraire  voir  vn  Dauid,  voire  toute  vne 
Eglifcen  deftrefle,  fes  iours  défaillir  comme  fu- 
mée 


DIALOGVE    IL  i49 

mee,  fesoshauis,  comme  vn  tifon,  fon  cœurfrap-- 
pé  &  feché  femblable  au  Pélican  du  defert,  ou 
comme  le  hibou  qui  fe  tient  es  lieux  fauuages, 
fe  nbkble  au  paHereau  priué  de  fa  compagnie, 
qui  fe  tient  fur  la  cime  du  toi&  ,  le  voir  manger 
la  cendre  comme  le  pain ,  &  méfier  fon  boire  de 
pleurs. 

Mais  certes  fi  nous  fommes  enfeignez  comme 
il  appartient  par  la  parole  de  Dieu,  noustrouue- 
rons  que  le  Seigneur  a  loge  les  mefehans  en  lieux 
gliflans  pour  les  précipiter  en  ruyne  ,  pour  les  de- 
ft  cuire  en  vn  inftant,&lesconfumer  dvne  maniè- 
re efpouuantable. 

Et  d'autre  part ,  nous  voyons  que  Dieu  en- 
cline fon  oreille  au  befoin  ,  à  la  clameur  de  ceux 
qui  patiemment  l'attendent  ,  les  tire  hors  du 
bourbier ,  les  deliure  des  dangers ,  affermit  leurs 
pieds ,  adrefle  leurs  pas  ,  &  les  loge  fur  vn  roc  fort 
&  afleure.  Nous  verrons  vn  Elie ,  au  temps  de  la 
plus  grande  famine  nourry  par  les  corbeaux }  Se 
quelques  fois  par  les  Anges.  Nous  le  verrons 
enuoyé  à  la  vefue,  qui  n'a  point  de  pain,  ains  feu- 
lement pleine  main  de  farine  3&vn  peu  d'huy- 
le  ,  n'attendant  que  la  mort.  Nous  le  verrons 
nourry,  la  vefue  fuftentee  ,  la  farine  ,  &  l'huylc 
continuer  à  les  nourrir  ,  &  ne  défaillir  nulle- 
ment. 

La  main  du  Seigneur  n'eft  point  abbregee, 
fon  bras  n'eft  point  accourcy ,  le  Seigneur  eft  le 
Roy  qui  feul  peut  tout  ce  qu'il  veut  ,  il  ne  per- 
mettra point ,  qu'vn  cheueu  de  noftre  tefte  tom- 
be en  terre  fans  fa  volonté  ,  partant  ne  nous  e£- 

k     ii) 


150  DIALOGVE    II. 

froyons  aucunement  pour  le  deflein  des  hommes 
qui  ont  iniuftement  délibère  de  nous  mettre  tous 
à  mort  auec  nos  femmes  &  enfans  ,  foyons  plu- 
ftoft  affeurez,que  (î  le  Seigneur  a  ordonné  de  nous 
deliurer  tous  ,  ou  aucuns  de  nous  que  nul  neluy 
pourra  refiler ,  s'il  luy  plaift  que  nous  mourions 
tous,  ne  craignons  point. 

Car  il  a  pieu  à  noftre  Père,  nous  donner  vne 
autre  habitation  ,  qui  eft  le  Royaume  celeftc  ,  au- 
quel il  n'y  a  point  de  mutation  ,  poureté  >  mifere, 
larmes,  pleurs,  dueil,  ou  triftefle,ains  félicité,  & 
béatitude  éternelle. 

Il  vaut  beaucoup  mieux  eftre  logez  auec  le  po- 
ure  Lazare  au  (ein  d'Abraham,  ou  auec  le  mauuais 
riche,  auec  Cain,  auec  Saul,  auec  Herode,  ou  auec 
ludas  en  enfer. 

Cependant  il  nous  faut  boire  du  breuuagc 
que  le  Seigneur  nous  a  préparé  vn  chacun  félon 
fa  portion. 

il  ne  faut  pas  que  nous  ayons  honte  de  la  croix 
de  Chrift, ny  regret  de  boire  du  fiel  duquel  il  a  efté 
le  premier  abbreuué  :  fçachans  que  noftre  triftef- 
fe  fera  tournée  en  ioye,  &  que  nous  rirons  à  noftre 
tour ,  quand  les  mefchans  pleureront ,  &c  grince  - 
ronr  les  dents. 

Par  telles  &  femblables  paroles  ,  les  pafteurs 
follicicans  iournellement  le  peuple  ,  de  fe  prépa- 
rer à  receuoir  tout  ce  qu'il  plairoit  à  Dieu  leur 
enuoyer  ,  les  enfeignoyent  Se  entretenoyent  de 
plus  en  plus  en  tout  deuoir  &  bon  office  de  pieté 
&  crainte  de  Dieu.  Lors  que  contre  toute  efpe- 
ranee,  Dieu  eftant  par  manière  dédire,  comme 

defeen- 


DIALOGVE    II.  151 

defcendu  pour  voir  leur  affli£Hon  ,  le  vingt  &  fi- 
xieme  du  mois  d'Aouft  dernier  pafie:  lorsqu'ils 
ne  pouuoyent ,  félon  l'apparence  humaine ,  autre 
chofe  faire  (s'ils  ne  vouloyent  renier  Dieu)  tout  à 
plat,  que  fe  laifler  mourir  de  faim  ,  ils  furent  re- 
çeus  à  compoikion  par  le  feigoeur  de  laChaftre 
(non  fans  le  fçeu  du  Tyran,  quov  qu'au  parauantf 
il  euftdit,  qu'illes  feroit  manger  l'vn  l'autre  Dieu 
luy  ayant  pour  ce  regard  flechy  &  amolly  le  cœur) 
qui  leur  promit  de  leur  laifTer  la  vie  &  biens  fau- 
iu  s ,  &  l'exercice  de  la  Religion  à  la  forme  de  l'e- 
dift,moyennant  qu'ils  donnaflent  quarante  mille 
francs  au  Tyran  :  ce  que  les  poures  gens  ont  fait  & 
accomply, 

Quoy  que  les  ennemis  par  après  contre  toute 
foy  donnée  félon  leur  couftume  ,  ayent  pille  & 
defrobe  ce  que  bon  leur  a  femblé  de  leurs  meu- 
bles, démantelé  leur  ville,  enleué  iufquesàleur 
horologe,  &  maflacré  quelques  vus  d'entre  eux, 
&  notamment  le  Bailly  &  Gouuerneur  deSan- 
cerre.  Et  contraint  les  autres  ,  qui  ne  iouiflent 
dvn  feul  brin  de  liberté,  d'eftre  vagabons  &  er- 
rans  àfamercy  âcs  volleurs  6c  brigans.  Au  fur- 
plus,  ie  ne  veux  pas  oublier  à  te  faire  entendre, 
que  l'vn  des  moyens,  defquels  Dieu  s'eft  princi- 
palement feruypourla  deliurance  de  ces  bonnes 
gens  de  Sancerre,  a  e! \ é  la  venue  des  ambafladeurs 
dePol  gne,  qui  arriuerentenk  Cour  du  Tyran, 
quelques  iours  au  parauant  la  composition  de 
Sancerre. 

Hhiflor.    le  te  prie  déclare  moy  vn  peu  par 
Je  menu  ton  dire  ,  ie  ne  puis  pas  bonnement 

k    ni) 


r$i  D  I  A  L  O  G  V  E     IL 

entendre  comment  ce  peut  eftre  que  les  Pp- 
lonois  ayent  feruy  à  faire  deliurer  les  Sancer- 
rois. 

lApot.lt  tediray  comment  Les  Polonois  après 
la  mort  de  leur  Roy  Sigifmond  dernier  decedé 
folhcitez  par  l'Euefque  de  Valence  ,  &  le  ieunc 
Lanfac,  lefquels  com  lie  tufeais,  leurfjrent  en- 
uoyez  en  ambaflade,  d'élire  à  leur  Royaume  va- 
quant, le  Duc  d'Anjou  après  quelques  remifes,  ne 
firent  que  bien  peu,ou  point  de  difficulté  d'en  fai- 
re élection  pour  des  confédérations  particulières, 
reuenans,  comme  il  leur  fembloit,  au  bien  de  leur 
cftat. 

Mais  ayans  tort  après  entendu  les  nouuelles 
des.trahilbns  de  ceux  de  Valoys&  des  maffacres 
qu'ils  auoyent  fait  faire  en  ia  France  fur  les  fidè- 
les, indignez  extrêmement  contre  cefte  maifon, 
ils  furent  bien  fort  marris ,  d'auoir  fait  vn  fi  mef- 
chant  choix  ,  &  n'euflent  pour  rien  voulu  auoir  e- 
leu  dvne  fi  trayftrefle  race,  homme  qui  leur  deuft 
commander,  craignant  qu'il  ne  leur  mift  vn  ibur 
leur  Patrie  en  pareille  combuftion  que  la  France, 
Tellement  que  volontiers  fe  fuflent  départis  de 
cefte  eledtion,  pour  procéder  à  Ele&ion  non  uelle, 
n'euft  efté  que  défia,  ils  auoyent  irrité  tous  les  au- 
tres compétiteurs ,  qui  pretendoyent  de  paruenir 
au  Royaume  de  Pologne  ,  en  ce  principalement 
qu'ils  les  auoyent  poftp  fez  au  Duc  d'Anjou, 
Contrains  donques  &  forcez  de  s'y  tenir,  d'autant 
mefme  que  le  Turc  allié  de  la  maifon  de  Valoys 
les  enfollicitoitauecdes  conditions auantageufes 
pour  la  Pologne, 

Ceux 


D  I  A  L  O  G  V  E     I  I.  153 

Ceux  delanoble(Te&  des  autres  eftats  de  Po- 
logne faifans  profefïïon  de  mefme  religion  aiie 
nous(lefquels  ace  que  ientens  font  en  bien  fort 
grand  nombre  &  des  principaux  du  pays)eftimâs 
que  le  faift  de  France  attouchoit  de  près  à  leur  e- 
ftac  &  affaires  >  tant  pour  la  pieté  &  crainte  de 
Dieu ,  que  pour  la  charité  &  compaffion  de  nos 
frères  affligez  &  le  mefme  danger  auquel  ils  pour 
royent  tomber  :  voulans  efprouuer  le  traitement 
qu'ils  pourroyent  attendre  d'vn  eftranger  par 
céluy  qui  feroit  fait  aux  naturelsfubietsen  pareil 
cas,deuant  que  bienaffeurer  &  raffermir  l'ele- 
£fcion  du  Duc  d'Aniou,entrerent  en  conférence  & 
negotiationnouuelleauec  l'Euefque  &  Lanfac, 
desquels  entre  autres  chofes  le  4.de  May  1573.  ils 
obtindrentparpromefTefolennelleiuree&fignee 
de  leurs  mains  au  nom  de  leur  maiftre  le  tyran, 
Que  pour  remettre  la  paix  en  France,  le  tyran  a- 
boliroit  tout  ce  qui  a  efté  fait  durant  les  guerres 
ciuiles,que  les  fidèles  François  pourroyent  habiT 
ter  par  toute  la  France  fans  eftre  recerchez  en 
leur  confeience,  ni  contraints  d'aflifteraux  ferm- 
ées de  la  Papautë.Que  ceux  qui  fe  voudroyenc  re- 
tirer hors  delà  France  pourroyent  vendre  leurs 
biens,  ouiouyrde  leurs  reuenus  en  terres  qui  ne 
font  ennemies  de  la  France.  Que  les  héritiers  des 
meurtris  feroyent  remis  en  leur  bon  nom  &  hon- 
neur nonobftant  tous  edi-fts  ik  arrefts.  Que  les 
eftats  des  defunfts  qui  auroyent  efté  vendus,fero- 
yent  rembourfez  en  deniers  à  leurs  héritiers. 

Que  les  forufeis  oour  la  religion  pourroyent 
rentier  en  leurs  biens  ôc  honneurs,  &  habiter 


î$4  DIALOGVE     II. 

feurement  où  bon  leur  fembleroit  delà  Fran- 
ce. Que  les  villes  qui  tenoyent  lors  la  religion 
auroyent  l'exercice  libre  ficelle  fans  aucun  con- 
tredit negarnifon.  Que  Ton  enquerroitdiligcm- 
met  des  meurtriers  &  ma(ïacreurs,&  que  punitiô 
cxéplaire  en  feroit  faite.Ec  que  FEuefque  &  Lan- 
fac  à  leur  retour  en  Frace  feroyét  de  forte  que  le 
Ducd'Aniou  s'employeroit  enuers  letyran  pour 
obtenirde  luy  vn  lieu  en  chafeune  prouince  de  la 
France,  auquel  l'exercice  de  la  religion  feroit  li- 
brement faift. 

Ces  articles  ainfi  promis  &  iurez  aux  Poto- 
nois,les  ambaflTadeurs  François  s'en  reuindrent 
à  la  Cour  du  tyran  pour  donner  les  certaines  nou 
«elles  de  Feleftion  du  Duc  d' Aniou.  Toft  après 
les  eftats  de  Pologne  envoyèrent  en  France 
pour  faluer  leur  Roy  efleu  &  prendre  de  luy  le 
ferment  en  tel  cas  requis  en  ambeflade  fort  ho- 
norable. Laquelle  ils  chargèrent'  auffi  de  pour- 
fuyure  raccompliffcment  de  ces  articles,  dequoy 
principalement  la  noblefle  de  la  religion,  ôc  fîx 
oufept  des  Palatins  de  Pologne  leur  firent  tref- 
grande  inftance  :  eftimans  que  delà  pratique  de 
ces  articles  dependoit  entièrement  la  paix  de  la 
France  &  vn  efTay  de  ce  qu'ils  doyuent  efperer  en 
Pologne. 

Ces  ambaflTadeurs  Polonois  ne  furent  pas  fî 
toft  arriuez  à  laCour  du  tyrat^qu'apres  Tauoir  fa- 
luë&fon  frère  leur  Roy  cfleu,  deuant  que  parler 
de  leurs  affaires  de  Pologne,  ils  leur  parlèrent  de 
remettre  la  paix  en  France  &  de  l'y  conferuer& 
entretenir  mieux  qu'ils  n  auoyêt  fait  par  le  pafsé 

Autre 


D  I  A  L  O  G  V  E    I  I.  155 

Autrement  ils  nevoyoyent  point  que  rall!ancc 
auec  le  Frâçois  peuft  feruir  aux  Polonois  pendant 
que  la  France  (eroit  en  vn  tel  galbuge  &  en  vn  fi 
mauuais  mefnage.  Surquoy  letyrâleur  ayant  ref- 
pondu  qu'il  auoit  défia  tout  [pacifié  par  fon  edit, 
leur  en  fit  monftrer  vne  copie,laquelle  ayât  veuc 
&  bié  côfideré  les  mots  de  l'edi<5t  le  trounât  court 
&  captieux  &  tout  &  par  tout,  ny  voyâtrié  auflî 
qui  fauorifaft  ceux  de  Sâcerre.quelesambaflf.Po- 
lonoisauoyét  entédu  eflre  extrememét  preflfez* 
efmeus  de  la  côpaffiô  de  leur  fait,ils  firét  inftante 
requefteà  la  mère  du  tyran  pour  leurdeliurance. 
Ettrouuans  là  rEuefquede  Valence,  ils  le  fom- 
merent  de  fa  foy  donnée  en  Pologne  touchant  les 
articles  de  paix.  Mais  la  mère  du  tyrâ  qui  fçauoit 
bié  l'eftatdes  poures  Sâcerrois,s'afTeurant  qu'au- 
iourd'huy  ou  demain  ils  fe  rendroyent  la  hart  au 
col  à  toute  mercy,  refpondit  que  Sâcerre  eftoit  à 
vn  Seigneur  priué,  qui  auoit  efte  offensé  par  fes 
fuiets.  Et  que  le  Roy  luy  auoit  prefté  les  forces 
pour  les  chafticr,  &  ne  luy  vouloit  faire  tort  anti- 
cipant defïiisfes  droits.  L'i  uefque ayant  auouc 
ce  qu'il  auoit  promis  &  iuré,  fairoit  femblantde 
prier  pour  ceux  de  Sancerre,  affermant  que  ia- 
mais  il  ne  fuft  venu  à  bout  de  fa  charge  enuers  les 
cftats  de  Pologne  fans  les  voix,fuffrnges&  faueur 
des  Seigneurs  &  gentilshommes  de  la  Religion. 
Cependant  il  prioit  les  ambaffadeurs  Polonois 
de  luy  donner  relafche  de  deux  ou  trois  iotirs, 
pour  fepouuoiracquitcrde  fapromefTe,  &  qu'ils 
ne  doutafTent  nullement  que  les  chofes  iroyent 
mieux  qu'ils  ne  penfoyent. 


i$6  DIALOGVE    II. 

Or  vfoyent  ils  &  la  mère  &  f  euefque  de  ccft  ar 
tifice  &  renuoy  pour  auoir  cependant  leur  plaifir 
del'cnriereeuerflon  des  Sancerrois,  qu'ils  fçauo- 
yent  comme  fay  dit  eftre  prefts  à fe  rendre,  pour 
•uiter  à  mourir  de  maie-  faim. 

LesPo!onois  fe  voyasainfiréuoyezayas  appris 
par  le  bruit  courant  l'extrémité  des  Sancerrois  re- 
tournent le  lendemain  trouuerla  mère  Catheri- 
ne >  la  prient  &  l'adiurent  d'auoir  compalïion  des 
Sancerrois ,  qu'ils  ne  foy ent  pas  pirement  traitez 
que  les  autres,  qu'ô  donne  bien  le  pain  aux  chiés, 
qu'à  plus  forte  raifon  le  doit  on  fournir  aux 
Chrcftiens,&  que  la  cruauté  elt  par  :rop  grande, 
de  vouloir  faire  mourir  de  faim  ceux  qui  (comme 
ils  eftoyent  informez)  n'auoyenc  en  rien  failly  :  il 
d'auëture  on  ne  veut  appeller  faute,  feruir  à  Dieu 
purement,&  défendre  fapropre  vie.  Partant  la 
fùpplient  d'y  auoir  efgard. 

A  cela  la  bonne  dame  leur  refpondit ,  que  Ion 
traitoit  leur  compofition,  &  que  de  bref  ils  en  au- 
royentquelque  bon  contentcmenr. 

En  ces  entrefaites  la  compofition  quei'ay  dit 
deSancerrefut  faite,  &  portée  à  figner  au  tyran, 
qui  en  blafphemant  refpondit, comme  il  auoit 
defiadit  quelques  iours  auparauant,que  par  la 
mort  Dieu  il  ne  voulait  point  de  compofition 
&  qu'il  n'en  figneroit  point.  Que  par  le  ventre 
Dieu  il  les  vouloit  voir  manger  les  vns  les  au- 
tres Etdefai&il  ne  Teuft  point  fignee,  fans  ce 
quefa  mere&fes  plus  rufez  confeillers  luy  re- 
monftrerent  que  s'il  ne  fignoit  cefte  compofition 
il  gaftoit  tout  ce  qu'on  pouuoit  attendre  de  la 


nego- 


DIALOGVE    U*  157 

négociation  de  Pohgne  :  que  les  Polonoy  s  auec 
lcfqiiels  ils n'auoyent encores  rien  conclu  eftans 
informez  d' vue  telle  rigueur,  s'en  offenfereyeiit 
grandement  &  leroyent  bien  gens  pour  rebrof- 
fer  leur  chemin  fans  vouloir  pafler  outre  à  leur 
charge. 

Cela,di-îc»fuc  caufe  que  le  tyran  la  (îgna,Diea 
luy  ayantparfaprouidence  flefehyle  cœur  pour 
ce  regard.Voila  le  moyen  duquel  Dieu  importu- 
né d'autre  part  par  les  prières  des  fiens ,  &  ayant 
fon  honneur  par  manière  dédire  engagé  à  leur 
conferuation ,  s'eft  feruy  pour  la  deliurance  de 
cesponres  Sancerrois.     Et  ne  doutepoint  auffi 
quelesnouuelles  de  la  venue  des  Polonois,  dés 
lots  quelles  furent  entendues  à  la  Cour  du  ty- 
ran,^ au  camp  deuant  la  Rochelle,  comme  ie 
t'ay  dit,  n'ayenteftë  aucunement  caufe  défaire 
leuer  le  fiege  &  d'accommoder  les  affaires  de  nos 
frères  de  la  Rochelle. 

L&i.Ce  font  chofes  merueilleufes  que  les  œu- 
ures  de  noftre  Dieu.    Et  à  y  bien  penfer,  à  vray 
dire,  on  nefe  peut  remettre  à  la  mémoire  l'iflue 
du  fiege  de  la  Rochelle  ,  de  Sancerre  ,  &    du 
fiege  de  Sommieres ,  dont  tu  me  parlois  n'ague- 
res ,  qu'on  ne  voye  clairement  &  à  l'œil   qufc 
Dieu  y  a  monftrë  &  fait  paroiftre  d'vne  part  l'in- 
nocence &  iuflice  des  fiens  :  Se  d'autre  parc  par 
confequent  Tiniuftice  &  infâme  defloyauté  de 
fes  ennemis.-  Car  lcftonnement  des  trahifons âc 
maflacres  fi  cruels  &  inopinez  cftoit  plus  que  fuf- 
fifantpour  faire  perdre  le  coeur  aux  plus  vaillant 
ôc  aguerris. 


158  DIALOGVE    IL 

Les  longs  Se  obftinez  fieges,tantde  rude  &  fu- 
rieux afïauts  &  autres  exploits  Scrufesde  guer- 
re eftoyent  baftans  pour  emporter  des  places 
beaucoup  plus  fortes.  Ettoutesfois  Dieu  atei- 
lemétpourueuaux  fiensparvne  admirable  bon- 
té &  prouidence,  &  a  tellementencouragé  le  peu 
quireftoit  qu'ils  ont  fait  tefte  à  toute  la  force  de 
leurs  fiers  &  fanglans  ennemis  fans  fecours  cl  au- 
cun de  leurs  voiftns,quoy  que  les  ennemis  en 
ayent  emprunté  de  toutes  pars  félon  leurcouftu- 
me,ayans  perdu  de  leurs  gens  en  ces  trois  fîeges 
plus  qu'ils  n'auoyent  perdu  en  toutes  les  trois 
guerres  paflees. 

Cela  me  fait,quand  ie  le  confidere,  efperer  en  ? 
cores  plusauant.  Qae  comme  Dieu  par  vne  fa- 
ueurfpecialet  &  fecours  extraordinaire  a  befon- 
gné  iufqu'à  prefent,  qu'auffi  vn  iour  en  nos  pre- 
lences  &  deuant  nos  yeux  ou  des  noftres,  il  fera 
l'entière  vengeance  du  fang  innocent  refpandu, 
&  nous  dôneravn  tel  relafche  que  nousn'oferiôs 
demander  pour  luy  feruir  fans  nulle  crainte  en 
toute  paix  &  feureté.  Ce  qui  mêle  fait  ainfï  croi- 
re outre  les  promeffes  qnenous  en  auons  en  l'Ef- 
criture,&l'efTay  queDieuen  afait  frefehement 
en  telle deliurâce  eftcequei'ay  particulièrement 
marqué  en  l'eleéfcion  du  Roy  de  Pologne  ,  la- 
quelle neftant  faite  (ce  fembloit)  que  pour  af- 
fouuir  l'ambition  du  Duc  d'    niou  ,  a  neant- 
moins  feruy  à  faire  venir  d'vn  pays  bien  fort  loin 
tain  des  hommes  Chreftiens  &  généreux  pour 
porter  parole  vertueufement  pour  le  foulage- 
ment  des  bons:  lors  que  nos  affaires  eftoyent  en 

fi  mi(e- 


j 


DIALOGVE     IL  15* 

fi  miferable  eftat  que  nos  Patriotes  &  tous  nos 
voiiins  nous  rnefcognoiffoyent  en  plain  iour:& 
que  nul  deux  ne  s'ofoit  entremettre  d'en  dire 
vnfeul  petit  mot,ous'illefaifoit  à  laduenîure, 
c  eftoit  par  manière  d'acquit.Mais  ie  te  prie  :coi>* 
te  moy  vn  peu  ce  qui  s'eft  après  enfuyui  de  la 
pourfuite  des  Polonois. 

Le  po/.Iete  diray  cequefenfcay.  Apres  que 
la  composition  de  nos  frères  de  Sancerre  fut  li- 
gnée par  le  tyran, fa  mere  fit  entendre  aux  Polo- 
nois que  les  Sancerrois  eftoyent  contens&  qu'ils 
auoyemce  qu'ils  auoyentdemâdê.  Et  au  refleque 
quâd  les  Polonois  en  feroyent  d'aduiselle  feroit 
bien  aife  de  voir  leur  charge  ^touchant  les  affai- 
res de  Pologne  parfaite  &  accomplie. 

Les  Polonois  bien  aifes  penfans  que  nos  frè- 
res de  Sancerre  euflent  eftê  bien  traitez  ,  mon- 
ftrerent  d'auoir  enuie  de  defpecher  le  furplus 
de  leurs  affaires  :  Mais  deuaut  qued'entrer  plus 
auant  ayant  examine  &  confère  fedit  du  tytaa 
auec  les  articles  que  l'Euefque&  Lanfac  leur 
auoycnt  iuré  &  promis  ,  &  trouuant  que  le- 
dit eftoit  bien  fort  efloigné  defdits  articles:ea 
ce  principalement  qu'ils  promettent  vne  dili- 
gente inquifition  &  feuere  punition  des  mafli- 
creurs,  defqucls  ce  bel  edit  défend  de  paler  feu- 
lement,&  d'en  renouueller  la  memoire.ils  fc  re- 
folurent  d'en  ouunr  propos  au  tyran.  Et  de  faiô* 
l'eftans  aile  trouuer,  ils  luy  firent  vnc  roide  Se 
ferme  înftance  fur  l'exécution  defdits  articles 
quefesambafladeurs  leur  auoy  et  promis  en  foo 
nom. 


îtfo  DIALOGVE     IL 

Maisletyranleurrefpondanten  vn  mot  leur 
dit  qu'il  n  auoit  rien  promis  de  cela,  ni  aulli  don* 
ne  charge  à  perfonne  de  leur  en  rien  promettre  : 
lesPolonoysoyansvntel  langage  &  voyans  la 
l'huefqueprefent,le  fommerentdefa  promelïe, 
luy firent  recognoinre  fon  ieing  appofe  au  bas 
des  articles ,  &  luy  ayans  demandé,  qu'il  difi  au 
Vray,comme  il  en  alloitill  confefla  d'auoir  ligné 
les  articlcs,mais  que  ç'auoit  efté  fans  charge  ny 
manJement,confiderant  que  s'il  ne  les  lignoit ,  il 
nepouuoit  venir  à  bourde  fa  charge  à  fon  hon- 
neur. 

L'ki.  O  quel  honneur,  traiftre  pariure  Ihc 
comme  il  meriteroit  bien  des  eftiiaicresen  cui- 
fine. 

Le  poh  Tout  cela  luy  fut  reproche  en  la  pre- 
fence  du  tyran  par  les  Polonoys,lcfquels  irri* 
tezd'vn  fîdefloyalpatelinagcfe  partirent  de  la 
prefence  du  tyran  fans  luy  rien  dire  dauuntagc 
de  ce iour- là. 

ZTw.Adire  la  vérité, humainement  parlant, 
le  tyran  euft  efté  vn  grand  fot  d'auouer  en  ceft 
endroit-là  mofieur  l'Euefqueauec  fa  mitre.  Car 
de  là  s'éfuyuroit  fi  les  articles  s'obferuoyét,  corne 
ileft  traffraifonnablc  &  expédient  pour  le  bien 
de  paix  que  monfieur  le  tyran,  fa  mère,  fon  frère, 
fon  beaupere,le  Peron,fcs  aurres  confeillers  & 
fuppofts  feroyent  traitez,  comme  méritent  les 
pluslafches  &  villains  mcurtriers,que  le  diable 
ait  jamais  mis  en  belongne  depuis  Cayn  iuf- 
qu  à  prefent. 

Ltpo/*Ccl&  eft  certain* Voila  pourquoy  ayant 

pense 


DIALOGVE     IL  i6j 

penfé  à  fes  affaires,  il  fe  garda  bien  d'y  consentir. 
Mais  à  parler  à  bon  efcient  qui  voudroit  exami- 
ner de  près  la  pratique  du  tyran  ,  de  fa  mère  &  de 
lEuefque  &  fauuer  l'honneur  de  fà  mitre,  il  trou- 
ueroit  que  ce  Cornu  (  quoy  que  le  tyran  Tait  de£ 
auoué  )  n'aiamais  rien  promis  aux  Polonois  tou- 
chant ces  articles,  que  par  commâdement  du  ty- 
ran ,  pour  leur  perfuader  en  Pologne  (  engageant 
en  cela  fa  conicience  auffi  bien  que  Puybrac  a  vé* 
du  la  iîéne  par  fon  Epiitre,  Ornatïffimi)que  le  ty- 
ran eftoit  bien  fort  homme  de  bien ,  Trefchreftié 
&pai/ible,&que  tant  s'en  faut  qu'il  euftiamais 
fait  faire  ou  conienty  à  ces  mailàcres ,  qu'au  con- 
traire il  feroit  toufîours  bien  aile  d'en  faire  faire 
vne  diligente  enquefte  Se  punition  trefrigou- 
reufe. 

Mais  maintenant  que  les  Polonois  âbufez  par 
ces  piperies  en  font  arriuez  fi  auant ,  qu'il  leur  eft 
malaifé  de  fe  retrader  :  &  que  d'autre  part  le  fait 
des  maffacres  eft  cognu  de  tous  eftre  procédé  du 
commandemét  du  tyran  &  de  Ces  principaux  fup- 
pofts:  craignant  qu'on  ne  le  prinft  au  mot,il  le  nie 
comme  vn  meurtrier. 

Au  refte  quant  aux  autres  articles  iurezaufïï 
aux  Polonois,  il  eft  bel  à  voir  pour  la  plus  part, 
s'on  les  confère  auec  l'edidfc  du  tyran ,  que  l'EueC 
que  n'en  a  aufli  rien  promis  que  par  exprès  com- 
mandement, comme  chofe  que  le  conféil  du  tyrâ 
eftoit  de/ia  refolu  d'accorder  de  parole  feulemét 
parefcritànosamis,  peniant  par  là  lesappaiier, 
tomme  les  enfans  d'vncpôme  :  mais  ne  voulant 
<j^e  Ton  pcfaft  que  les  Polonois  nous  eullcnt  ap- 


iGz  DIALOGVE    IL 

porté  ce  mefchant  petit  relafche,  le  tyran  par  foft 
edicfcfehafta  de  nous  l'accorder  auparauant  leur 
arriuee. 

Or  pour  reuenir aux  Polonois,eux  eftans  quel- 
que iour  après  ce  beau  tour  qui  leur  fut  ioué,en- 
trez  à  traitter  des  affaires  de  leur  Royaume;apres 
auoirreceule  ferment  du  duc  d'Aniou,qu'iln'at- 
tenteroit  rien  de  parole  ny  de  fait  contre  les  loïx 
de  Pologne  5  ains  les  regiroit  &  gouuerneroit  fé- 
lon icelles ,  ils  voulurent  aufli  qu'il  leur  promift 
d'entretenir  &  lailfer  paifibles  les  Polonois  en 
leur  religion  reformée  Papiftique  &c  autre  >  telle 
qu'elle  y  eft. 

Et  comme  fur  ceft  article  il  fe  print  à  faire 
quelque  difficulté^lesambaifadeurs  luy  répliquè- 
rent qvul  fallôit  donc  qu'il  fift  fon  conte,  qu'il  ne 
leur  feroit  iamais  Roy ,  qu'ils  ne  veulent  point  vn 
tyran  >  lequel  leur  force  la  confeience  ,  ny  vn  qui 
ious  vn  faux  prétexte  de  zèle  de  Religion  leur 
diflïpe  la  paix  publique>  qu'ils  ont  enuie  de  nour- 
rir. 

Ex  infifterent  tellement  fur  cela3qu'il  fallut  que 
le  duc  d'Aniou  leur  en  paflaft  le  ferment  &  pro- 
fnefle, 

X/&i/?.Hapoure  gentilhommelll  eft  à  craindre  ie 
t'aifeure  qu'il  en  ait  blelfé  fa  confeience  >  tant  il 
fait  du  religieux. Quel  zélateur/ 

Mais  i'oie  dire  que  fi  l'on  euft  requis  de  luy  vn 
ferment  en  propres  termes  defèruir  à  iamais  au 
diable., qu'il  en  euft  donné  la  parole  d  aufli  bon 
cœur  5  éc.  aufli  bien  qu'il  luy  fert  de  fait  en  fa  vie, 
pluftoft  que  d'eftre  repouifé  dJvn  Royaume  fî 


OVlU 


DIALOGVE    IL  té$ 

opulent. 

Au  refte  on  voit  bien  par  là  quelle  eftla  Re- 
ligion de  cefte  maifon  de  Valois.  Vnepartie'de 
Pologne  eft  pleine ,  comme-  chacun  fçait^  cTAna^ 
baptiftes  Se  cT Arriens ,  qui  font  vrais  ennemis  de 
Dieu  6c  de  fon  Chrift  noftre  Seigneur  ;  &  néant- 
moins  il  leur  va  promettre  de  les  conferuer  6c 
garder. 

Il  y  aauffia  par  la  grâce  Je  Dieu,vn  grand  nom- 
bre de  Polonois,  qui  font  profefîion  de  mefme 
Religion  que  nous:il  promet  de  les  y  îailfer  &:  de 
les  y  entretenir.  Il  fait  bien  quoy  qultl  foit  con- 
traint'.i'en  fuis  tres-aife,Dieu  foit  loué. 

Cependant  il  ne  peut  lailfêr  viure  ceux  de  fa 
nation  >  qui  croyant  vne  mefme  chofe  >  ont  tous 
les  iours  prié  pour  luy.  Ils  ne  fçauroyent  mieux 
faire  paroiftre  qu'ils  n'ont  aucun  fbucy  de  Dieu, 
que  par  cefte  diuerfité  de  traittement  :  en  laquel- 
le ils  monftrent  au  doigt ,  comme  en  tout  le  refte 
de  leur  vie  ,  qu'ils  ne  font  aucun  conte  que  de 
leurs  délices  &  de  ce  qu'ils  penfentferuir  à  leur 
grandeur^  n'employans  la  Religion,  par  maniè- 
re de  dire  ,!que  comme  vne  maquerelle  d'eftat,& 
couuerture  de  leurs  cruautezr. 
Le  po/.Ileftainfi  :  mais  pour  pourfuyure,  ces  am^ 
bafladeurs  Polonois  ayans  receu  cefte  promeife, 
&  s'aifeurans  de  la  luy  faire  bien  garder  Ôc  de  le 
tenir  en  bride  fous  les  loix  de  leur  patrie  ,  nefe' 
pouuoyent  pas  bien  contenter  devoir  la  poure 

France  li  mal  traittee  par  ceux-là  qu'elle  a  elle- 

uez^ 

1     li 


%64  DIALÔGVE    IL 

Partant  dreHerent  vne  requefte  bien  ampïe* 
pleine  de  toutes  fortes  de  raifons  diuines  &  hu- 
maines ,  &  de  moyés  encore  plus  amples,propres 
à  eftablir  la  paix  :  &  ainfi  faite  &  fîgnee  ils  la  bail- 
lèrent à  leur  Roy  pour  la  prefenter  au  tyran.Mais 
à  ce  qu'on  m'a  fait  entendre ,  on  les  renuoya  tous 
à  Mets  :  où  le  tyran  auec  fa  cour  alloit  accompa- 
gner fon  frère  qui  s'en  alloit  en  fon  exil  ,  où  Dieu 
Fa  voulu  reléguer,  pour  le  bié  de  chacun  de  nous* 
Que  Dieu  doint  à  ces  bonnes  gens  autant  de  bierî 
&  de  bon  heur ,  que  nous  auons  fouffert  de  mal, 
de  malheur  &  de  malencontre  fous  celle  race  de 
tyrans. 

L'/?i.  Ame,  par  Ùl  grâce.  le  ferois  trefînarry  qu'ils 
eulTent  le  moindre  mal  de  tous  lés  noftres.  Mais 
ie  te  prie  dy  moj  vn  peu  ,  eft-ce  tout  ce  que  tu  as 
apprins  durant  le  temps  de  ton  voyage? 
hepol.  C'eneftbiçn  la  plus  grande  partie.  Mats 
encor  y  a-il  quelque  trait ,  que  i'ay  apprins,  Dieu 
fbit  loué  ,  qui  te  fèruira  à  l'hiftoire:  Ôc  à  monftref 
déplus  en  plusl'honnefteté  de  nos  Valois. 
Uht.Ie  te  prie,amy,dy-le  donques,  8c  ne  crain  pas 
que  ie  le  cache.  Leurs  a6tes  ont  bien  mérité 
qu'on  n'attende  après  leur  mort  à  dire  leur  vilai- 
ne vie. 

LepoI.Tn  dis  vray:  &c  c'eft  vne  hôte,au  lieu  qu'va 
chacun  deuft  crier  a  l'eau,au  feu,  à  l'arme,à  l'aide 
contre  ces  traiftres  malheureux,  qu'il  s'en  trouue 
encore  de  iî  iafches  qui  n'oient  leur  tenir  propos 
qu'en  leur  difant  voftre  clémence,  voftre  bontés 
voftre  douceur ,  voftre  Maiefté  trefchreftiéne:o- 
res  qu'ils  fçachét  qu'il  n'y  a  fchelmesplus  vilains 

que 


DIALOGVE     IL  t$5 

que  ceux-cy. 

Lhtfl.  le  ne  croy  pas  qu'vn  homme  rond  parle  ia* 
mais  de  leur  clémence  ,  ny  de  leur  bonté  &  dou- 
ceur,fçachât  combien  ces  miferables  font  cruels-, 
félons,  inhumains.  Quant  au  tiltre  de  Trefchre- 
ftien  on  le  deut,  pour  ne  point  flatter,  changer  en 
Archiantichreftien,  pour  appliquer  des  noms  es 
chofes  qui  fuifent  iignificatiis. 
Le  fol.  On  le  deut  faire  vrayement.  Mais  ie  gage 
qu'outre  ce  que  leurs  flatteurs,&  quelques  autres 
qui  s'en  approchent  ayans  affaire  à  eux  propha- 
nent  ordinairement  ces  beaux  &  facrezmots,  les 
attribuants  à  ces  perfides  :  qu'il  y  aura  encore* 
quelques  vns  des  Trçf-illuftres  princes  d'Alle- 
magne,qui  au  voyage  que  le  frère  du  tyran  y  fera 
s'en  allant  en  Pologne,n'aurontpas  honte  de  l'en 
appeller  &  de  luy  faire  au  ftl  bel  accueil,  que  l'on 
feroità  vn  honnefte  homme. 

Siquelcun  pour  légère  faute  fe  trouuant  mis 
aubâ  de  l'Empire,eft  recueilly  par  quelque  Prin- 
ce, foudain  l'Empire  luy  courra  fus.  Mais  à  ceux- 
cy  qui  font  attaints ,  font  conuaincus  &  condam- 
nez deuant  Dieu  &  deuant  les  hommes,  d'eftrc 
des  fchelmes  exécrables  &  ennemis  du  genre  hu- 
main,fous  couleur  qu'ils  font  des  gros  fchelmes, 
vn  chacun  les  honorera  ,  iufques  à  Ce  confédérée 
&:  fe  liguer  auec  eux. Quelle  mifere/ 
Vbift.Ne  fçais  tu  pas  que  le  prouerbe  en  a  donné 
fon  iugement.La  cenmre  tourmente  les  pigeons, 
laiifant  aller  les  corbeaux  libres.  Mais  n'entrons 
pasie  te  prie  plusauant  en  celle  matière  :  tel  luy 
baifera  la  main  qui  la  luy  voudroit  voir  brullee: 

i    ni 


*66  DïALOGVE    IL 

Bc  tels  ira-il  viiïter  qu'il  voudroit  deiia  voir  pat 
terre  :  leur  dam,s'ils  ne  fçauent  choifir  Toccafion 
que  Dieu  leur  apprefte. 

Or  dis  maintenant  ie  te  prie  ce  que  tu  m'as  en- 
cores  à  dire. 

LepoL  l'en  fuis  content.  Apres  que  i'eu  feiourné 
-àcaufe  'de  mon  indifpofîtion  quelque  temps  à 
Niimes ,  où  nous  receuions  (  comme  ie  t'ay  dict) 
tous  les  iours  à  force  nouuelles,  entendant  qu'on 
traitoit  la  paix  :  &  que  les  ambatfadeurs  Polo- 
nois  de  la  Religion  eftoyent  en  chemin  pour  ve* 
nk  en  France ,  ie  m'acheminay  par  l'aduis  de  nos 
frères  à  Pans,où  la  cour  du  tyran  eftoit,pour  voir 
vn  peu  fa  contenance  ■&  celle  de  les  courtifans  à 
leur  retour  de  la  Rochelle. 

le  trouuay  à  mon  arriuee ,  qui  fut  fur  la  fin  de 
Iuillet^quereditdontie  t'ay  parlé  eftoit  deiîaiet- 
té  au  moule  :  tellement  toutesfois  que  de  honte, 
quelque  mefchant  &  trupellu  qu'il  loit,on  ne  l'o- 
ioit  point  publier  au  Parlement  ne  dans  Pariss 
craignant  de  fafcher  les  Sires  Pierres,  &c  d'appre- 
fter  à  d'autres  à  rire  pour  leur  argent  tout  deipen- 
du  mefchantement. 

Cependant  nos  beaux  alîiegeurs  eftoyent  de 
retour  à  la  Cour  ,  non  pas  tous,  non,  comme  ii 
faut  croire  ,  ains  feulement  les  refchappez:  ie  par- 
le de  nos  courtifans.  l'y  vy  les  trois  Roys  qu'on 
appelle  :1e  tyran ,  le  Roy  de  Pologne,  &  le  tiers,le 
Roy  de  Nauarre  :  qui  pour  rendre  grâces  à  Dieu 

f>our  la  paix  ou  leur  deliurance ,  ne  celïbyent  de 
e  de/piter  Se  de  le  prouoquer  à  ire  parleur  lafci- 
ue  puanteur,&  autres  tels  Sardanapalifmes. 

le 


D  I  A  LO  G  V  E  II.  ié7 

le  fçeu  que  ces  trois  beaux  Sires  s'eftoyent  fait 
feruir  à  la  table  en  vn  leur  banquet  folennel  à  des 
femmes  toutes  nues,aufquelles  après  le  banquet 
ils  bruslerent  auec  des  torches  allumées  le  poil 
de  leurs  parties  honteufes. 

Apres  cela  comme  ils  eftoyent  en  peine  de  fça- 
uoir  en  quoy  ils  employeroiét  le  refte  de  la  nuict^ 
ie  fceu  qu'ils  auoyent  mandé  à  Nantouillet  Pre- 
uoft  de  Paris  de  leur  apprefter  la  collation ,  qu'ils 
la  vouloyent  aller  prendre  chez  luy.  Et  que  de 
fait  ils  y  allèrent,  quelque  excufe  que  Nantouil- 
let fceuft  alléguer  pour  les  deffenfes. 

le  fceu  qivapres  la  collation ,  la  yaiflelle  dJar- 
gent  de  Nantouillet  &fes  coffres  furent  fouillez 
&  pillez  par  les  Rois  &  leurs  fateliites  :  &  difoit- 
on  dedans  Paris  ,  qu'on  luy  auoit  pris  &  volé  plus 
de  cinquante  mille  francs.Et  qu'il  euft  mieux  fait 
le  bon  homme  de  prendre  à  femme  Chafteau- 
neuf,fille  deioye  du  Roy  de  Pologne,  que  de  l'a 
uoir  refufee  :  qu'il  euft  mieux  fait  auiïi  d'auoirvé- 
du  fa  terre  de  Nantouillet  au  duc  de  Guy  le,  que 
de  fe  faire  ainfî  piller  àiî  grands  &puiflans  vol- 
leurs. 

En  fomme  ie  fceu  que  le  lendemain  le  pre- 
mier Prefident  de  Paris  Fut  trouuer  le  tyrâ,  &  luy 
dire  que  tout  Paris  eftoitefmeu  pour  le  vol  de  la 
nuid  paiïee  :  Scque  quelques  vns  vouloyeru  dire 
qu'il  l'auoit  fait  pour  rire ,  Se  qu'il  s  y  eitoit  trou- 
ué  luy  mefmcs. 

A  quoy  le  tyran  refpôdit,  que  par  le  fang  Dicc* 
il  n'en  eftoit  r\é,&:  que  ceux  qui  le  difoyét  auoy  et 
méty.dôt  le  Prefident  trefcôtefir.i'en  infoimeray 

i    in} 


î58  D  I  A  L  O  G  V  E    I  L 

dôcques,fire(repliqua-il)  Scenferay  faire  iuftice. 
Non,  non,  refpondic  le  Tyran:  ne  vous  en  mettez 
pas  en  peine,  &  faites  entédre  à  Nantouillet  qu  il 
aura  trop  forte  partie  :  s'il  en  veut  demander  rai- 
fon.  Voila  que  ie  fceu  au  vray  quant  à  ce  fait. 

Apres  ie  fceu  qif  vn  autre  iour  les  Rois  firent 
drefler  partie  à  douze  4e  leurs  courtifans,  contre 
douze  nlles  de  ioye  des  plus  honneftes de  Paris: 
&  que  pour  la  mieux  voir  iouer ,  ils  firent  tendre 
en  vne  falle  douze  liéts  de  cap  fans  rideaux:où  cha 
cun  auec  fa  chacune  en  laprefence  de  ces  Rois 
ivauoit  pas  honte  de  deffier  les  compagnôs  àpail- 
iarder. 

Uhi.  O  mon  Dieu,  qu*eft-ce  que  i'oy  dire!  hé  que 
voila  d'infâmes  aftes/  le  ne  croirayiamaisque 
Néron,  Caligule,  Heliogabale,  &c  le  vilain  Sarda- 
napale  ayent  approché  que  de  loin  à  l'infameté 
de  ceux-cy. 

Le  poL  Or  efcoute  -.Tapprins  à  Paris  d'auantage: 
que  le  tyran  auoit  mandé  &:  efcjrit  deux  fois  à  Ion 
frère  le  roy  de  Pologne  durant  le  fiege  de  la  Ro- 
chelle, qu  il  deuft  faire  eftrangler  la  Mole  vn  gen- 
tilhomme Prouençal,fauory  du  duc  d'Alençon, 
Lhi.  le  le  cognoy  bien  :  &  quelle  raifon  en  auoit- 
il?  la  Mole  eft-il  pas  Papifte  8c  le  baliadin  de  la 
cour? 

Le  po/J\  eft  vray. Mais  tant  y  a  que  le  tyrâ  le  com- 
manda,quoi  que  fon  frère  ne  fiic  rien  quemôftrer 
feulement  les  lettres  a  la  Mole ,  afin  qu'il  aduifaft 
vn  peu  de  plis  près  à  fon  fait  que  par  le  palfé. 
L7;?/.  Et  ne  dit-on  pas  Toccaiion  qui  eimeut  le  ty- 
ran à  cela? 

Le  pot. 


DIALOGVE    IL  t69 

Ltpol.  On  dit  qu'il  n'en  auoit  point  d'autre  que 
loccafion  de  ialoufie ,  de  tant  que  la  Mole  eftoit 
fkuorizé  d'vne  ieune  princelfe  que  ie  ne  nomme 
point  pour  le  refpe£fc  de  fon  mary ,  plus  que  le  ty- 
ran n  euft  voulu.  Apres  ie  fceti  que  pour  cefte  oc~ 
cafion  mefme  ,  le  tyran  voyant  que  fon  frère  n*a- 
noit  voulu  faire  delpecher  le  Mole  ,  fit  vne  nuiâ: 
deffein  luy-mefmes  de  Teftrangler  dedans  la  cour, 
où  la  Mole  eftoit  retourné  après  le  camp  de  la 
Rochelle. 

Et  pour  ce  faire  fçachant  que  la  Mole  eftoit  en 
la  chambre  de  la  duchelfe  de  Neuers  dâs  le  Lou- 
ure,  il  print  auec  luy  le  duc  de  Guyfe ,  &  certains 
gentilshômes  que  ie  te  nommeray  iufques  àfix, 
aufquels  il  commanda  fur  la  *vie  d'eftrangler  ce- 
luy  qu'il  diroit  auec  des  cordes  qu'il  leur  diftrf- 
bua. 

En  ceft  equippage  le  tyran  portant  vne  bugie 
aliurpee ,  il  difpofa  à  la  fortie  de  la  chambre  de  la 
duchelfe  de  Neuers  (es  compagnons  bourreaux 
fur  les  brifees  que  la  Moledeuoit  prendre  pour 
aller  à  la  chambre  de  fonmaiftre  le  duc  d'Alen- 
çon.  Mais  bien  feruicau  poure  ieune  homme  de 
ce  qu'au  lieu  d'alict  4  fon  màiftre,il  defcédit  trou- 
uer  (a  maiftrelfe:fans  rien  fçiuoir  de  la  partie ,  la- 
quelle il  nepouuoit  autrement  efchapper  qu'en 
defcendant  en  bas  >  comme  il  fit  au  lieu  de  mon- 
ter à  fon  maiftre,  corne  les  autres  le  pen(oyent. 
iJhu  Voila  vn  ieune  homme  perdues  'il  ne  prend 
garde  de  bonne  heure  aux  embufches  de  ce  tyrâ. 
l.epol.  Ilabeaufe  donner  de  garde  :s'iineprent 
l'expédient  de  Bodille  :  &  s'il  ne  fait,  comme  Ton 


#o  DIALOG  VE    IL 

dit ,  d'vne  pierre  deux  galands  coups ,  delîurant 
foy  &  fa  patrie  de  ce  monftre  pernicieux^  met- 
tant le  duc  en  fa  place  :  maintenant  que  l'autre  eft 
bien  loin.  Autrement  c'eft  fait  de  la  Mole  :  le  ty- 
ran iamais  ne  pardonne  à  pas  vn  de  ceux  qui  le 
fafchent,  quelque  mignon  de  cour  qu'il  foit.  Et 
ie  t'en  dira/  vne  preuue  que poflible  tune fcais 
pas- 

Vhu  le  t'en  fupplie.  le  fuis  tout  preft  de  t'efcoti- 
ter,fi  c'eft  quelque  preuue  nouuelle  quipuilfe  fer- 
uir  à  rhiftoire. 

Le  fol.  Qe  que  ie  te  veux  dire  ,  n'eft  pas  nouueau 
à  quelques  vns  qui  me  Tôt  dit  pour  chofefeure. 
La  plufpart  ignore  le  fonds  de  la  trahiibn  du  tyrâ: 
Stcecymefemble  tout  propre  pour  aider  à  bien 
Fefclaircir. 

Tu  fçais  que  Lignerolles  fut  tué  à  Bloys  la  cour 
y  eftant ,  &  que  le  bruit  courut  entre  aucuns,  que 
le  roy  de  Pologne,  qu'on  appelloit  lors  Monsieur, 
Pauoit  fait  tuer  pour  auoir  defcouuert  au  tyran 
vn  paquet  dïfpagne  qui  venoit  à  Monfteur,  trai- 
tant de  quelques  intelligences  fecrettes  à  l'Efpa- 
gnoL 

Autres  penfoyent  que  c3eftoit  Amplement 
Villequier ,  qui  pour  deimeller  fa  querelle  s'eftâç 
accompagné  de  Ces  amis,auoit  anticipé  fur  Li- 
gnerolles luy  en  preftant  vne  dans  le  fein. 

Mais  voicy  la  vraye  occafion  de  la  mort  de  Li- 
gnerolles que  i'ay  apprins  eftant  en  Cour,  de  la 
bouche  d'aucuns  des  grands,  qui  cuidoyentque 
le  fuiïje  encores  Papifte. 

Le  tyran  &  fa  mère  qui  defîro/ent  iur  toute? 

caofes 


DIALOGVE    IL  ï7î 

trhofes  faire  mourir  l'Amiral  &r  d'exterminer  tout 
le  refte  des  Huguenots  de  la  France.  Apres  auoir 
cerché  clés  la  paix  de  Tan  î570.parmi  tous  fès  fiip- 
pofts  &  courtifans  vn  quifuftaffez  habile  à  leur 
tracer  quelques  moyens  pour  exécuter  fubtile- 
ment  leur  proiect ,  puis  que  la  force  n'y  auoit  de 
rien  peu  feruir.  S'alfeurans  qu'il  n'y  auoit  aucun 
à  leur  gré  mieux  auenant  à  forger  vne  lafcheté5 
quelque  belle  qu'il  foit,au  refte ,  pour  l'infîoiie 
mefchanceté  qu'il  nourrît  dans  fbn  courage,  que 
l'Italien  Birague  ,  Gardefeaux:  ne  voyans  pas  au£ 
fî  qu'il  y  en  euft  vn  qui  fceuft  mieux  garder  leur 
fecret. 

L'ayans  fait  venir  à  eux ,  luy  communiquèrent 
leurdelfein  Se  volonté  :.&  luy  donnèrent  charge 
exprefle  d'auifer  de  tout  fon  pouuoir  à  leur  tra^ 
cerc«e  qu'il  croiroit  pour  feruir  à  l'exécution  de 
leurs  de&s. 

Birague  fe  voyant  de  tant  honoré,  tout  aife  de 
ce  qu'on  l'auoit  prepofé  en  affaire  fî  important 
aux  autres  de  fa  nation  >  leur  promit  de  faire  en 
forte  qu'ils  auroyent  contentement. 

Ils  ne  faut  pas  douter  (  ie  diray  cecy  en  partant) 
qu'il  ne  fe  promift  dés  lors  d'auoir  l'eftat  de  Châ- 
celier  qu'on  luy  a  du  depuis  baillée  en  recompen- 
fe  de  ce  feruice. 

Quelques  iours  le  palîerent  durant  lefquels, 
(comme  tu  peux  penfer  )le  vilain  eut  beau  difeou- 
rir  tout  à  loifir  &  à  part  foy  de  ce  qu'il  iugeoit  ne- 
celfairc. 

A  la  fin  il  fe  refolut  qu'il  cftoit  du  tout  expé- 
dient de  mettre  en  amant  de  trai&er  &  reloudre  à 


ijz  DIALOGVE     IL 

quelque  marché  que  fe  fuft  le  mariage  de  la  fœur 
du  tyran  auec  le  prince  de  Nauarre:afin  de  pou- 
voir attirer  par  ce  cordeau  les  Hugenots,  l'A- 
mirai  auec  la  Noblelfe  à  la  difcretiondelacour. 
Qu£  pour  faciliter  ceft  affaire ,  il  ne  felloit  nulle- 
ment pardonner  à  beaux  femblants,  prefens,  pro- 
melfes,&  autres  telles  attrapoires  &c  eau  benitede 
cour  iufques  qu'on  les  vift  dans  Paris ,  où  la  cour 
ppurcefteoccafîon  fe  remueroitaubefoin  :euxy 
eftjs  venus,recueillis  &  carellez  qu'il  falloit  pour 
le  temps  des  nopees  leur  drelfer  vn  fort  à  plaifîr 
bien  trouffé  &  bien  equippé ,  comme  à  mode  de 
guerre ,  au  Pré  aux  clercs ,  ou  près  des  Tuyleries, 
fous  couleur  de  faire  exercer  les  courtifâs ,  les  vns 
à  afïaillir  :  les  autres  à  défendre  le  fort  pour  l'es- 
bat  Se  palfe temps  des  dames*  Qu'il  eftoit  de  be- 
foin  de  faire  que  FAmiral  fuft  le  chef  desalfail- 
lans:&  qu'il  jfuftfuyuides  gentilshommes  de  la 
Religion,  qui  lors  fe  trouueroyent  en  cour  ,  def 
quels  il  ne  ralloit  pas  douter  qu'il  ne  s  en  trouuaft 
vn  bon  nombre:&  que  ceux  qui  deffendroyent  le 
fcîrt  fuifent  des  plus  féaux  &  alleurez  courtifans* 
Capitaines  Scloldats  du  tyran  :  defquels  les  chefs 
auroyent  le  mot  de  guet  de  tout  ce  qu'il  leur  fùu- 
droit  faire.  Quiferoit,  félon  fon  auis,  de  charger 
à  plomb  leurs  harquebouzes ,  les  encarrer  &  tirer 
droit  à  l'Amiral  &  à  ceux  de  fa  trouppejeur  cour- 
re fus  à  bon  efcient,&  les  tuer,  comme  qu'il  en 
fuft ,  après  auoir  fait  quelque  femblant  au  com- 
mencement de  combatre  &de  fe  deffendre  feule- 
ment pour  le  plaifîr. 

Qvç  cela  fait  on  viendroit  facilement  à  bout 

des 


D  I  A  L  O  G  V  E    IL  î75 

<ies  autres  Huguenots  quelque  part  qu'ils  fe  re- 
tiraient. Quant  à  la  couuerture  du  fait  ,  lors  qu'il 
fèroit  exécuté ,  qu'on  trouueroit  alfez  de  prétexte 
qu'il  n'y  auoit  pas  faute  de  quelque  grolfe  confpi 
îatiô,dont  on  les  prouueroit  autheurs ,  pour  leur 
ietter  le  chat  auxiambes* 

Après  que  Birague  fe  fut  refolu  de  la  forte ,  lujr 
femblailt  qu'on  ne  pouuoit  mieux,  il  fît  entendre 
au  tyrarf  &  à  fa  mère  tout  ce  qu'il  en  auoit  tracé- 
Eux  cortfïderans  que  l'affaire  ferait  aiTez  bien  cô- 
duit,s'on  le  demenoit  de  la  forte ,  après  auoir  fait 
à  Birague  quelques  diftïcultez  fur  la  forme,  &  fur 
la  matiere:&  le  moyen  de  l'exploi&er ,  le  refolu^ 
rent  à  la  fin  de  fuyure  ce  chemin-là  &c  ces  brifees 
par  l'auis  melme  du  comte  de  Rets,à  qui  ils  k  cô-; 
tnuniquerent,qui  s'y  accorda  de  tout  point.Si mi- 
rent le  mariage  fur  les  rangs ,  &c  firent  tout  ce  que 
tu  fçais,pour  tirer  les  noftres  en  cpur. 

Quelques  iours  après  cefte  reiblution  le  tyran 
ïa  voulant  faire  entendre  àfbn  frère  le  duc  d'An- 
iou,le  fit  coucher  auec  luy ,  comme  il  a  de  couftu- 
me,quand  il  le  veut  entretenir  de  quelque  chofe 
d'importance.Et  luy  ayant  communiqué  tout ,  le 
lit  iurer  &  promettre  de  ncn  iamais  rien  reueler, 
d'auoir  feulement  bon  courage,  qu'il s'affeuroit 
d'en  voir  le  bout. 

Le  duc  d'Amou  voyant  cefte  entrcprinfe  bien 
difficile  à  digerer,fe  dif penia  de  la  communiquer 
à  Lignerolles  fous  vn  grand &profond  liléce,que 
Lignerolles  luy  iura. 

Afin  que  Lignerolles  qui  eftoit  fon  plus  graiid 
rnignô,lelon  le  iugeméc  ce  dilcours  qu'il  en  pour- 


*74  DIALOGVE     IL 

roit  faire^luy  dit  librement  fon  auiç,  après  y  auoir 
bien  penfé  pour  mieux  faciliter  l'affaire. 

Mais  comme  Lignerolles ,  ne  trouuant  rien  à 
redire  à  vne  trahifon  ii  bien proiectee,  luy  fift  la 
chofe  bié  aifee  :  fans  en  rien  parler  d'auâtage  leur 
deffein  demoura  couuert.  Iufqu'à  ce  qu'vn  iour 
le  vieux  Briquemaut,  qui  folicitoitauec  Teligny 
&c  les  autres  les  affaires  de  la  Religion  à  la  Cour; 
eftant  allé  parler  au  tyran  pour  auoir  quelque  iu- 
ftice  des  meurtres  commis  à  Rouen  fur  les  fidè- 
les après  la  paix  3  &  le  trouuant  froid  &c  reftif  d'en 
commander  le  chaftiement  :  s'auança  de  dire  au 
tyran  qu'il  feroit  à  craindre  ,  s'il  n'en  faifoit  faire 
vengeance,  que  les  Papiftes  deuiniïent  fi  infolens 
qu'ils  le  permiffent  encores  d'auantage ,  &  que 
les  Hugenots  ne  les  pouuans  fupporter  fuflent- 
contraints  de  recourir  aux  armes  ,  s'ils  n'y  voy- 
oyent  autre  moyen  d'en  auoir  iuftice  :  dont  s'en- 
fiiyuroit  qu'on  retournèrent  en  guerre  auffi  forte 
qa'auparauant, 

Ce  langage  efmeut  le  tyran  à  commander  au 
marefchaldeMontmorencyxIe  s'en  aller  iufqu'à 
Rouen,pour  voir  de  remédier  à  tout. 

Cependant  Briquemauc  s'en  eftant  allé  de  la 
prefence  du  tyran  :  le  tyran  fit  vuider  fa  chambre 
pour  pouuoir  blafphemer  à  l'aile  &  fe  defpker 
toutieuî. 

Lors  que  Lignerolles  eftant  admis  dans  la 
chambre  du  tyran  pour  luy  parler  de  quelque  af- 
faire ,  le  trouuant  efmeu  de  cholere,  s'auança  de 
luy  demander  tour  doucement  l'occalion  de 

fou 


DIALOGVE    IL  t% 

ion  mal  talenf.qu  il  eûoit  aifë  à  iuger  que  fa  Ma- 
iefté  eftoit  efîneue. 

Ventre-Dieu  3  ce  dit  le  tyran ,  8c  qui  ne  feroit 
en  cholere  d'ouyr  ce  bougre  de  Briquemaut> 
(ainiï  appelle-il  le  plus  fouuent  les  gens  de 
bien  )  me  brauer  &  me  menacer  que  ie  fuis  pour 
rentrer  en  guerre  ,  fî  ie  ne  punis  ceux  de  la  ville 
de  Rouen? 

Hé  Sire ,  refpond  Lignerolles  >  &  ne  pourriez 
vous  attendre  fans  tant  vous  fafcher  de  ces  cho- 
fes^l'alfaut  &c  deffenfe  du  fort. 

Or  cela  difoit  Lignerolles  penfant  rappaifer 
le  tyran  *  &  luy  voulant  faire  fentir  qu'il  auoit  eu 
part  au  Confeil  :  fe  môftuant  par  là  aulîi  fot ,  qu  il 
le  cuidoiteftre  habile. 

Le  tyran  l'entendant  ainfïparler,fe  doutât  d'e- 
ftre  defcouuerr.Quel  for^repliqua-il*  mort-Dieu 
ie  ne  lçay  que  vous  voulez  dire*  Le  fort  Sire ,  dit 
Lignerolles,du  iour  des  nopces  que  fçauez. 

Le  tyran  en  ayant  ouy  plus  qu  il  n'euft  voulu* 
changeant  de  propos ,  renuoya  Lignerolles,  qui- 
s'auilapoflible  bien  tard  qu'il  auoit  vn  peu  trop 
parlé. 

Soudain  après  le  tyran  ayant  mandé  fa  mère., 
luy  demanda  s'elle  auoit  defcouuert  leur  pot  aux 
rofes,quepar  le  fang  quelqu'vn  en  auoit  ia  parlé. 
Mais  trouuant  que  fa  mère  n'en  auoit  rien  dece- 
lé,il  ht  venir  le  comte  de  Rets?  auquel  d'abordée 
il  va  dire  :  Petit  vilain ,  par  le  fang  Dieu, ie  t'ay 
fait  trop  grand  ,  petit  beliftre  :  mais  ie  te  fc- 
ray  bien  li  peut,  qu'on  ne  te  verra  pas  fur  terre;* 


t7è  ÙIALOGVÈ    H. 

tu  defcouures  mes  fecrets  ,  Bougre ,  ie  me  dort- 
îie,&c. 

Cepoure  vilain  du  Peronle  voyant  ainfi  ru- 
doyé,plus  mort  que  vif  &  tout  tremblant,  corn- 
tnença  à  reipondre  au  Sire ,  que  iamais  il  n 'auoit 
penfé  feulement  d'en  ouurir  la  bouche:  le  fup- 
pliant  de  le  faire  pendre ,  s'il  trouuoit  qu'il  ne  fuft 
•ainfî. 

Le  tyrâne fçachât  que  dire,sen  allalors  trou- 
ver fon  frère ,  luy  demandant  s'il  n'auoit  point 
parlé  à  quelcun  de  ceft  affaire.  Et  comme  fon  fre- 
re,en  leluppliant  de  luy  pardonner, luy  euftcon- 
fefsé  qu'il  s'en  eitoit  defcouuertà  Lignerolles,  & 
non  à  autre  ,  le  cognoiilant  homme  fecret  &c  de 
difcours ,  afin  d'en  auoir  fon  auis  pour  mieux  exé- 
cuter le  cas.l'ay  bien  cognu,ditle  tyran,que  quel- 
cun luy  auoit parlé:  vous  m'auez  fait  vn  defplaifir 
qui  me  gardera  de  vous  rien  plus  dire  :  quan  t  à  Li~ 
gnerolles,c'eft  vn  fot5il  faut  qu'il  meure.  Car  ef- 
coûtez, ie  ne  veux  pas  qu'il  en  ouure  iamais  la 
bouche* 

Le  duc  d'Anjou,coghoiirarit  fa  faute, celle  de 
Lignerolles  &c  la  cholere  du  tyran,ne  iceut  autre 
chofe  que  dire,finon  qu'ilnes'y  oppofoitpas. 
".  Dés  cefte  heure-là  le  tyran  ayant  hit  venir  à  foy 
fon  frère  baftard  le  Cheualier,  luy  cômanda  d'al- 
ler trouuer  le  ieune  Villequiert,  de  luy  fournil*  fîx 
oufept  bons  hommes  pour  elcorte,  &luy  dire  de 
fa  part  que  par  le  fang  il  eftoit  lafche,  couard  8c 
recreu  de  couraee^s'il  n'eflayoit  à  auoir  ration  de 
JLi°nerolles,qui  luy  auoit  fait  tort.  ; 

Le 


DIALOGVE    IL  i77 

Le  Cheualier  ne  faillit  pas  à  s'aquitter  bien  de 
facharge,laiffant  Villequier  refolu,armë  6c  accô 
pagne  de  mefmes.  Mais  Villequier  en  troauant 
Lignerolles  ,feigna  du  nez  fans  i'ofer  attaquer 
comme  letyran  defuoit. 

Qui  fut  caufe  que  le  tyran  l'ayant  feeu  manda 
quérir  Villequier, &  après  luy  auoir  dit  des  peuit 
les,iuy  défendit  de  fe  trouuer  iamais  deuant  luy, 
s'il  ne  tuoit  à  ce  coup  Lignerolles  :  ïuy  donna 
vne  efpee  &  bien  bonne  tranchâte  &  l'arma  luy- 
mefmes  de  fon  iacque  de  maille,commandant  au 
cheualier  de  l'accompagner  mieux  que  la  premie 
re  fois  de  gens,  qui  ne  filfent  point  faute  de  tuer 
bien  mort  Lignerolles,  &  qu'il  le  leur  dift  de  fa 
part.Ce  commandement  faits  la  partie  fut  dref- 
fee  denouueau  en/  laquelle  le  Côte  de  Mansfeld 
papifte  qui  pour  lors  eftoit  à  la  Cour  &  S.  lean 
de  Montgomery  &  quelques  autres  gentils- hem 
mes  accompagnèrent  Villequier,qui  cftant  ailé 
tout  refoin  trouuer  le  pourc  Lignerolles, l'atta- 
qua de  cul  &  de  tefte,le  blc{ïa>&  comme  il  s'en- 
fuyoitlabonneaidcJe  fa  quadrille  l'ataignit  & 
p  rta  par  terre  dVn  coup  d'efpee  à  trauers  le 
corps.Àinfi  mourut  le  braufils  Lignerolles  ïva 
desfauorisdela  Cour. 

Quant  au  dedein,  q  cie  t'ay  dit  bafty  par  le 
garde-feaux  Birague,côbicn  que  Ton  drefTa  fuy- 
uant  fa  trace,  le  fort  pour  le  temps  des  nopees: 
toutes-ois,  pource  que  l'on  fentit  que  L'Aûiiral 
nevouloit  point  eftrc  de  la  partie, &  que  bien 
peu  de  noblefle  de  la  Religion  y  voudroit  rflj- 
fter:  le  tyran  fut  contraint,pour  affouuyr  fon  laf- 

m 


i78  DIALOGVE     II. 

chedefir,de  prendre  vn  autre  expédient  par  l'ad- 
uis  de  ces  premiers  confeilliers  Ôc  du  Duc  d'Au- 
male  &  de  Ne  a  ers,  aufquels  il  communica  le 
fait  vn  peu  aiiant  les  nopces. 

En  ces  entrefaites  le  Dac  de  Guifc,qui  doucoit 
que  l'Amiral  auquel  il  portoir  particulière  inimu 
tié,luy  efchappaft&  qu'il  Ce  retirait  de  la  Cour, 
comme  il  en  auoit  enuie,luy  fit  tirer  le  coup 
d'arqueboufade  que  tufeais  le  vendredy  deuant 
le  maffacre.  Qui  fur  caufe  qu'ils  changèrent  en- 
cores  leur  proiect,faifans  à  l'œil  &  félon  l'oc- 
currence(au  defeeu  de  ceux, à  qui  ils  auoyent  cil- 
lé les  yeux  auec  leurs  carefles  deCourjleurs  trai- 
flreffe&defloy  aile  guerre  fur  les  gens  de  bien, 
malauifez.  Voila  ce  que  i  en  ay  peu  apprendre 
de  plus  véritable  en  la  Cour. 

L.'hi/lorioo.  Ce  fait  eft  autant  remarquable 
que  nul  autre  de  ceux  que  tu  m'as  recité,  afin  que 
vn  ehafeun  cognoiiTe  la  defloyauté  des  tyrans: 
Se  que  les  Courtifans  apprennent  ce  qu'ils  en 
doyuentefperer. 

LepoLCcft.  merueiîle  qu'en  voyant  tant  d'e- 
xemples apparens ,  voyant  le  danger  >prefent, 
perfonnne  ne  fe  veut  faire  fageau  moins  aux  def- 
pensd'autruy  :&  que  de  tant  de  gens  qui  s'ap- 
prochent lî  volontiers  des  tyrans',  il  n'y  a  pas 
vn  qui  aitl'auifemenr&lahardîefle  de  leur  di- 
re,cequedit  le  regnard  au  lion  (  qu'on  dit  eftre 
le  Roy  des  beftes,qui  faifoit, comme  dit  le 
conte, le  malade  dans  fa  tafhiere)  ie  t'irois  voir 
luy  dit  il(Sire)&  bien  fouuent  de  bon  cœur: 
maisie  voy  tant  d^  traces  de  beftes  qui  vont  en 

auant 


DIALOGVEIL  179 

auant  vers  toy,&en  arrière  qui  reuiennent  ie  n'en 
voy  pas  feulement  vne. 

L'bt/hSi  feu  monfieur  l'Amiral  euft  fceu  ce  con- 
te &  qu'il  euft  parlé  en  regnard,  il  nous  en  euft  à 
tous  mieux  pris.  Mais  la  brebis  comme  tu  fçais, 
nefçaitrien  faire  que  beeler,  &nefçachant  auec 
les  loups  hurler  pour  defguiferfavoix.elle  n'a  gar- 
de d'eichapper.  Mais  quant  à  c^s  autres  Courti- 
fans:quel  remède? 

Quand  ces  miferables  voyans  reluire  le  thre- 
fordu  tyran  qu'il  tire  de  iafueur  du  peuple,  &  de 
ladcfpouilic  des  bons,  regardent  touseftonnez 
les  rayons  de  fa  brauerie  :  &  allégez  de  cePe  clarté 
s'approchent  de  ]uy,fans  regarcer  qu'ils  femet- 
tentdansla  flamme  quine  peut  faillir  à  les  con- 
fumçr. 

Ain(i  leSatyreindifcretvoyant,commedifent 
les  fables  anciennes,  efclairer  le  feu  trouué  par 
Promethee,letrouuafibeau  qu'il  l'alla  baifer  Se 
s'y  brufler. 

Ainfi  le  papillon  qui  cfpere  iouyr  de  quelque 
grand  plaifir  fc  met  au  feu  de  la  chandelle,  qu'il 
voit  élire  clair  &  luyfant,  eiprouuant  en  iceluy 
fon  antre  vertu  qui  \k  bru  île. 

C'eft  vne  chofe  bien  certaine  que  ces  co- 
quins mendie -faucurs  fouffient  vne  peine  in- 
ible  ,  à  qui  y  regarde  de  près  :  cfïans  con- 
traints d'eftrenuid:^  iour  après  àfonger  pour 
plaire  au  tyran  ,  Se  fe  rompre,  fe  tuer  ,  Se  tra- 
uailler  pour  înucntei  ncuucauxn  oyens  de  tra-» 
hir,de  tuer, de  paiilarder,  de  pillcr,dc  defro- 
ber  >  Se  qu'ils  laiflenc  leur  gouft  pour  le  lien, 

m     i] 


iSo  D  I  A  L  O  G  V  E    IL 

&  neantmoins  fe  craindre  de  luy  plus  que  de 
tout  homme  du  mondetauoir  toufiours  l'œil  au 
guet  ,  l'oreille  aux  efeoutes  pour  efpicr  d'où 
Viendra  le  coup  ,  pour  dcfcouurir  les  embuf- 
ches,  pour  fentir  la  mine  de  fes  compagnons, 
pour  aduifer  qui  le  trahift  ,  rire  à  chafeun  ,  fe 
craindre  de  tous,  nauoir  aucun,  ny  ennemyou- 
uert,ny  amy  affeuré,ayant  toufiours  le  vifage  riât 
&  le  coeur  tranfy,ne  pouuant  eftre  ioyeux,  &  n'o- 
fer  eitretrifte. 

L&pot.Tu  as  deferit  en  deux  mots  la  vie  de  ces 
mjferabks.  Mais  pour  en  parler  à  bon efeient  & 
ne  plus  flatter  le  de,  comme  Ton  dit,  tout  ainfï 
que  la  Repub.  de  laquelle  les  Rois  philofophent, 
ou  en  laquelle  les  Philofophes  fontgouuerneurs 
(felô  le  due  de  Platon)eft  heureufe  fur  toutes  au- 
tres :  Er  que  c'eft  vn  trefgrand  heur  d'eftre  fuiet  à 
vn  bon  Prince  qui  foit  fuictà  la  loy,  laquelle  ait 
pour  feure  garde  de  peur  qu'elle  nefoit  violée, 
quelques  eflats  ouparlemës.  Ainfique  iadisno- 
ftrt  Fi  ance,&  côme  encore  quelques  vns  de  nos 
voifms  l'ont  pour  leiourd'huy  par  m  y  eux.  Aullî 
eft-ce  vne  grade  mifere  de  demeurer  fous  la  ferui- 
ni  de  d'vn  tyran,  chafleur  defloyal  &  dvn  confeil 
de  mefme  eftofFe,  qui  ne  garde  ni  foy,  niloy,au- 
eu  ce  équité  ou  droiture,  non  pas  mefme  l'huma- 
nité,ni  les  loix  que  nature  imprime  dans  le  cœur 
des  plus  rnaliotrus.  Ceft(di-ie)vn  extrême  mal- 
heur non  feulemet  pour  les  Courtifans:ainsauflî 
pour  tous  les  François  de  quelque  religiô  &  con- 
dition qu'ils  foyêt  d'eftre  fuicts  à  vn  maiftre,  lu- 
quel  on  ne  peut  iamais  safleurer  qu'il  foit  bon, 

puis 


DIALOGVE     I  T.  ï8i 

puis  qu'il  cft  toufiours  en  fa  puifsâce  a  eftre  mau- 
uais  quâd  il  voudra,&  d'auoir  plufieurs  tels  mai- 
ûres:c'eft  autant  qu'on  en  a  eftre autant  de  fois 
extrrmemét  mal  -  heureux.Mais  ic  fçaurois  volô- 
tiers ,  comme  il  fe  peut  faire  que  tant  d'hommes 
tant  de  bourgs  tât  de  villes,  &  tant  de  prouinces, 
endurent  fi  long  tëps  vn  tyran  feul,  qui  n'a  moyë 
que  celuy  qu'on  luy  donne,  qui  Va  puiflance  de 
leur  nuire,  finon  tant  qu'ils  ont  vouloir  de  l'endu- 
rer,qui  nefçauroit  leur  faire ïnal  aucû,fmô alors 
qu'ils  ayment  mieux  le  foufftïr  que  luy  contredi- 
re? Tant  plus  i'y  penfe,plusi'enfuisesbahy. 

L'hi.Et  moy  de  mefmes,ie  t'aflTture.  Mais  ie  te 
prie,mon  grand  amy,que  i'aye  ce  bien  maintenât 
de  t'ouyr  lurcefte  matiere,faire  vn  peu  le  preftre 
Martin.  Cefuieteft  propre  à  cetemps,&iefçay 
bien  que  tu  Tentens  auffi  bien  qu'homme  de  no- 
ftre  aage.Comméce,ie  t'efcoutcray  ji'ayme  mieux 
veiller  toute  nui&. 

Lepoi  l'en  fuis  content  :auffi  bien  y  a-il  long 
temps  que.i'en  fuis  fi  gros,  que  ie  crtued'enuie 
quei'ay  d'enfanter  cequeiefens  de  c'eft  affaire: 
Mais  ie  protefte  bien  que  ie  n'en  parleray  point 
comme  les  Huguenots  en  parlent,  ils  font  trep 
doux  &  trop  feruiles  :  i'en  parleray  tout  ample- 
ment en  vray  &  naturel  François  ,  &  comme  vu 
homme  peut  parler  des  chofes  fuicttesàfon  iu- 
gement,  voire  au  fenscommun  de  tous  hommes? 
afin  que  tous  nos  Catholiques  ,  nos  patrio- 
tes &  bons  voifins  &  tout  le  refte  des  François 
qu'on  traite  pire  que  lesbeftes  ,foyent  efueillez 
àcefte  fois  pour  recognoiftre  leurs  mifercs,  ÔC 


iU  D  I  A   L  O  G  V  E     I  I. 

auifer  treflous  enfcmblc  de  remédier  à  leurs  mal- 
heurs. A  la  v^ité  dire?mon  compagnon,c'efl:  vne 
chofe  bien  eftrange  de  voir  vn  milion  de  miliôs 
d'hommes  feruir  miferabîement  ayansle  col  fous 
leioug,non  pas  cotrains  par  vne  plus  grâd  force  : 
mais  aucunemët(ce  me  femb!c)enchâtez  &  char- 
mez par  le  nom  feul  dvn, duquel  ils  ne  doyuét  ne 
craindre  la  puiffancc^puis  qu'il  eft  (euhne  aimer 
les  qinlicezjpuis  qu'il  eft  en  leur  endroit  inhu- 
main &  fa  image. 

La  noblelïe  d  entre  nous  homeseft  telle, qu'el- 
le fait  fouuent  que  nous  obeiflos  à  la  force  :  il  eft 
befoin  de  temporifer,noLisnepouuons  pas  touf- 
iours  eftre  les  plus  forts.Si  dôques  vne  natiô  eft 
contrainte  varia  force  de  la  guerre  de  feruir  à  vn 
(comme  la  cire  d  Athènes  aux  jo.tyransjil  ne  fe 
faut  esbahir  qu  elle  ferueimais  fe  plaindre  de  l'ac- 
cident,oupluftoft  nes'esbahir  ny  ne  s'en  plaint 
dre»ains  porter  le  mil  patiemment  &  fc  refera  cr 
à  Tau  enir  à  meilleure  fortune. 

Noftre  nature  eft  ainfi  ,que  les  communs  de- 
uoirs  de  l'amitié  emportée  bone  partie  du  cours 
de  noftre  vie.I]  eft  bien  raifônable  d'aimer  la  ver 
tu-)deftimer  les  beaux  faits-,  de  recognoiftre  le 
biê  d'où  l'on  la  receu>&  diminuer  fouuent  neftre 
aikpour  augmeter  rhôa-ur  &  auttage  de  ecluy 
qu'on  aime  &  qui  !e  mérite.  Ainfi  donc  il  les  ha- 
biransd'vnpays  cnttrouuéquelque  grâd  perfô- 
nagequi  leur  ayemonftré  par  efpreuntvne  gran- 
de prouidence  pour  les  garder ,  vne  grande  har- 
die(fr  pour  les  défendre  ,vn  grand  foin  pour  les 
gouuernenfïdelàen  auant  Us  s'appriuoifent  de 

iuy 


DIALOGVE     IL  iSj 

luy  obéir  &  fe  fier  tant  de  luy,que  de  luy  donner 
quelque  auâtage  (ie  ne  fçay  fi  ce  fera  fage(Te  de  l'o 
fter  de  là  où  il  faifoit  bien  pour  l'auancer  en  vn 
lieu  où  il  pourra  mal  faire  )  mais  il  ne  peut 
faillir  d'y  auoir  delà  bonté  du'coftë  de  ceux  qui 
re(leuent,de  ne  craindre  point  maldeceluy  de 
qui  on  n'a  receu  que  bien. 

Mais  bon  Dieu!  Que  peut  eftrecela  ?  Com- 
ment pourrons-nous  dire  que  cela  s'app:lle? 
Quel  mal-heur  eft  celuy-la  ?  Quel  vice?  ou  pluf- 
toft,  quel  mal-heureux  vice,  voir  vn  nombre  in- 
fini de  perfonnes,  non  pas  obéir,  mais  feruir>non 
paseftre  gouuernees  ,  mais  tyrannifees  :  n'ayans 
ni  biens,  niparens,  nifemme  ,  ni  enfans,ni  leur 
vie  mefmes  qui  foit  à  eux  Souffrir  les  paillardi- 
fes,  les  pilleries ,  les  cruautez ,  non  pas  d'vne  ar- 
mee,non  pas  a  vn  camp  Barbare  ,  contre  lequel  il 
faudroitdefpendre  fon  fang  &  fa  vie,mais  d'vn 
feul,non  pas  d'vn  Hercule,  ne  d'vn  Samfon,mais 
dvnfeul  hommcau  le  plus  lafche  &femclin  de 
toute  la  nation.  Non  pas  accouPaimê  à  la  pou- 
dre des  batailles,  mais  encores  à  grand  peine  au 
fable  des  tournois.  Non  pas  qui  puiffe  par  force 
commander  auxhommes,  mais  tout  empefehéde 
feruir  vilement  à  la  moindrefemellette. Appelle- 
rons-nous cela  lafchetë?  Dirons  nous  que  ceux  la 
quiferuentà  vn  fi  lafche  tyran  foyent  couars  & 
recreuz? 

Si  deux,  fi  trois,  fi  quatre  ne  fe  défendent  d'vn, 
cela  efl  eftrangc,&  poffiblc  pourra-Ton  biedire 
lors  à  bon  droit  que  c'eft  faute  de  cœur.   Mais  fi 

m     iiij 


184  D  I  A  L  O  G  V  E    IL  | 

cent,(i  rniHe  endurent  d'vn  feul, ne  dira  l'on  point 
qu'ils  ne  veulent,non  pas  qu'ils  n'ofentjfe  prédre 
àluy  :  Etqueceft  non  couardife,  mais  piuftoft 
mefpris  ou  defdain.  Si  Ton  voit. non  pas  cent, non 
pas  mille  hommes  :  mais  cent  pays,  mille  vill^, 
vn  million  d'hommes  n'affaillir  pas  vn  feul  ,  du- 
quel le  mieux  traité  de  tous  en  reçoit  cernai  d'e- 
ftre  ferf  &  efclaue:  Comment  pcurrons-nous 
nommer  cela?  bft-.elafcheté?  Or  y  a-il  en  tous 
vices  naturellement  quelque  bornc,outre  laquel- 
le ils  ne  peuuencpafler.  Deux  peuuent  craindre 
vn:&poffib!edix  le  craindront:  Mais  mille,  mais 
vn  million, mais  mille  villes  fi  elles  ne  fe  defendét 
d'vn?Ce  n'eil  pas  couardife,  elle  ne  va  pas  iufques 
iatnon  plus  que  1  i  vaillance  ne  s'eftend  pas  qu  vn 
feul  efchelle  vneforterefle ,  qu'il  atfaillevnc  ar- 
mée, qu'il  conquière  vn  Royaume.  Donc  quel 
monftre  de  vice  eft  cecy  ,qui  ne  mérite  encore  pas 
le  nom  de  couardife,  qui  ne  trouuepasde  nom 
affez  vilain, que  la  nature  defauoueauoir  fait,&  ia 
longueur  refufe  de  le  nommer. 

Qu^'on  merredVn  codé  cinquante  mille  hom- 
mes en  armes  :  d'vn  autre  autant,  qu'on  lesrange 
en  bataille ,  qu'ils  viennent  à  fe  ioindre ,  les  vus 
combatans  pour  leur  franchife,îes  autres  pour  la 
leurofter  :  aufq-jels  promettra-on  par  conie&ure 
la  victoire' Lefquels  proféra  i'oil  qui  plus  gaillar- 
dement iront  au  combat^ou  ceux  qui  efperët  pour 
leguerdonde  leur  peine  l'entreteuemcnt  de  leur 
liberté?  Ou  ceux  qui  ne  peuuent  attendre  autre 
iover  âcs  coups  qu'ils  donnent>ou  qu  ils  reçoiuct, 
quelaferu  tude  d'autruy? 

Les 


DIALOGVE    IL  185 

Les  vns,onttoufiours  deuant  les  yeux  le  boa 
heur  de  la  vie  palfee^'attentede  pareil  aife  àl'aue- 
nir,  il  ne  leur  (ouuient  pas  tant  de  ce  qu'ils  endu- 
rent ce  peu  de  temps  que  dure  vue  bataille,  com- 
me de  ce  qu'il  conuiendra  à  iamais  endurer  à  eux, 
à  leurs  enfans,&  à  toute  leur  pofteritè. 

Les  autres  n'ont  rien  qui  les  enhardifle ,  qu'vne 
petite  pointe  de  leur  conuoicife  ,  qui  fe  rebouche 
foudain  contre  le  danger  ,  &qui  ne  peut  eftre  fi 
ardente >  quelle  ne  fe  doiue  (ce femble)  efteindre 
par  la  moindre  goutte  de  fang ,  qui  forte  de  leurs 
playes. 

Aux  batailles  tant  renommées  de  Milciades>& 
de  Themiftocles,  qui  ont  efté  données  deux  mille 
ans  y  a,&  viuenr  encore auiourdhuy,  aufli  frefehes 
en  la  mémoire  des  Hures ,  &  des  hommes,  comme 
fi  ceuftefte'  l'autr'hier,quifurentdonneesen  Gre- 
ce>pour  le  bien  de  Grece,&  pour  l'exemple  de  tout 
le  monde,  Se  qu'eft-ce qu'on  penfe  qui  donna  à  fi 
petit  nombre  de  gens,  comme  eftoyent  les  Grecs, 
non  le  pouuoir,  mais  le  cœur  de  fouftenir  la  force 
de  tant  de  nauires  ,  que  la  mermefmes  en  eftoit 
chargée ,  de  deffaire  tanr  de  nations,  qui  eftoyent 
en  fi  grand  nombre,  que  Tefcadron  des  Grecs, 
n'euft  pas  fourny  feulement  de  Capitaines  aux 
armées  d. s  ennemis  :  fînon  qu'il  femble  que  ces 
glorieux  iours-là,  ce  n'eftoit  pas  tant  la  bataille  des 
Grecs  contre  lcsPcrfcs,commcla  vidoire  de  lali- 
berte,fur  la  dominacion,de  la  franchife,fur  la  con- 
uoitife. 

C'cft  chofe  effrange  ,  d'ouyr  parler  de  la  vailV 
lance  que  la  liberté  met  dans  le  cœur  de  coix  qui 


lié  D  I  A  L  O  G  V  E    II. 

la  défendent. 

Mais  ce  qui  fe  fait  tous  les  iours  deuant  nos 
yeux>  en  noftre  France.  Qu'vn  homme  maftine 
cent  mille  villes ,  &  les  priue  de  leur  liberté  ,  qui 
lecroiroit^s'ilne  faifoit  que  l'ouyr  dire  ,  &  non  le 
voir  ?  Et  s'il  ne  fe  voyolt  qu'en  pays  eftrange,  Se 
lointaines  terres ,  &  qu'on  le  dift,  qui  ne  penferoit 
que  cela  nefuft  pluftoft  feint  ou  trouué,que  non 
pas  véritable  ?  Encores  ce  feul  Tyran,  il  n'eft  pas 
befoin  de  le  combatre  ,  il  n'eft  pas  befoin  de  le 
deffaire,  il  eft  de  foy-mefme  desfait  :  mais  que  le 
pays  ne  confente  pas  à  fa  fernitude  :  il  ne  faut  pas 
luy  ofter  rien,  mais  ne luy  donner  rien  :  il  n'eft  pas 
befoin,  que  le  pays  fe  mette  en  peine  de  faire  rien 
pour  foy  ,  mais  qu'il  s'eftudie  à  ne  rien  faire  con- 
tre foy. 

C'eft  donques  le  peuple  mefme,  qui  (e  laiiTe,ou 
pluftoft  fe  fait  gourmander ,  puis  qu'en  ceflant  de 
feruir,  il  en  feroit  quitte. 

C'eftle  peuple  qui  s'aflernît,  qui  fe  couppe  la 
gorge  :  qui  ayant  le  choix,  ou  d'eiireferf,  ou  d'e- 
ftre  libre ,  quitte  fa  franchife,  &  prent  le  ioug ,  Se 
pouuant  viure  fous  des  bonnes  loix ,  &  fous  la 
prote&ion  des  Eftats ,  veut  vîure  fous  l'iniquité* 
fous  l'oppreflion  &  iniuftice  au  feul  plailirde  ce 
Tyran.  C'eft  le  peuple  qui  confent  à  ion  mal,  ou 
pluftoftle  pourchaffe:  s'il  luy  couftoit  quelque 
chofe  à  recouurer  fa  liberté  ,  ie  ne  l'en  preflerois 
point  :  combien  qu  eft  ce  que  l'homme  doit  aucir 
plus  cher  ,  que  de  le  remettre  en  fon  droit  na- 
turel ,  Se  par  manière  de  dire ,  de  befte  reuenir 
fliomme  ? 

Mais 


DIALOGVE    II.  187 

Mais  encore ie  ne  defire  pas  en  luy  vne  fi  grande 
hardieiïc  ,  ie  luy  permets  ,  qu'il  aime  mieux  vne  ie 
ne  fcay  quelle  feureté  de  viure  miferablement, 
quvne  douteufe  efperance  de  viure  ai(e, 

Quoy  fi  pour  auoir  la  liberté,  il  ne  luy  faut  que 
la  dcfirer  ?  S'il  n'eft:  befoin  ,  que  d Vn  fimple  vou- 
loir ,  fe  trouucra-il  nation  au  monde,  qui  l'efti- 
me  trop  chère,  la  pouuant  gaigner  d'vn  feul  fou- 
hait  î  &  qui  pleigne  fa  volonté  à  recouurer  le 
bien  ,  lequel  on  deuoit  racheter  au  prix  de  fon 
fang ,  ôc  lequel  perdu  tous  les  gens  d'honneur, 
doiuent  eftimer  la  vie  defplaifante ,  &  la  mort  fa- 
lutaire, 

Certes  tout  ainfi,  que  le  feu  d'vne  petite  eftin- 
celle  ,  deuient  grand,  &toufioursfe  renforce  :& 
plus  il  trouue  de  bois  ,  plus  il  eft  preft  d'en  brû- 
ler. Et  fans  qu'on  y  mette  de  l'eau  pour  Teftein- 
dre ,  feulement  n'y  mettant  plus  de  bois,  n'ayant 
plus  que  confumer,  il  fe  confume  foy-mefmes,  & 
vient  fans  force  aucune,  &  n'eft  plus  feu.  Pareil- 
lement les  Tyrans  plus  ils  pillent  &  exigent,  plus 
ils  ruyncnt  &  deftruifent,  plus  on  leur  baille,  plus 
on  les  fert ,  de  tant  plus  ils  fe  fortifient ,  &  deuie- 
nent  toufiours  plus  forts  ,  &  plus  frais  ,  pour  a- 
neantir&  deftruire  tour,  &  fi  on  ne  leur  baille 
rien,  fi  on  neleurobeyt  point,fanscombatre?funs 
frapper,  ilsdemeurent  nuds  &  desfaits,  &  ne  font 
plus  rien  ,  finon  comme  la  racine  cftant  fans  hu- 
meur, ou  aliment,  la  branche  deuient  feche,  & 
morte. 

Les  hardis,  pour  acquérir  le  bien  qu'ils  deman- 
dent, ne  craignent  point  le  danger,  les  auifezne 


i»  DIALOGVE    IL 

refufent  point  lapeine.Leslafches  &eftourdis  ne 
fcauent  ny  endurer  le  mal,ny  recouurer  le  bien,  6c 
sarreftent  en  cela  de  le  fouhaker.La  vertu  d'y  pré- 
tendre leur  eftoftee  par  celle  lafchere:  le  defîr  de 
Vaioirjleur  demeure  par  la  nature.  Ce  de(îr,cefte 
voionté>eft  commune  aux  fages  &  auxindiferets, 
auxcourageux,&auxcouards,pour  fouhaiter  tou- 
tes chofes,  lefquelleseftansacquifes,  les  rendront 
heureux  &  contens.  Vne  feuie  chofe  en  eft  à  di- 
re, en  laquelle  >  ie  ne  fcay  comme  nature  défaut 
aux  hommes  pour  la  defirer ,  c'eft  la  liberté ,  qui 
eft  toutefois  vn  bien  û  grand  &  fi  plaifant,  quelle 
perdue,  tous  les  maux  vienent  à  la  file,&  les  biens 
mefmes  qui  demeurent  après  elle,  perdent  en- 
tièrement leur  gouft,  &  faueur,  corrompus  par  la 
fèruitude. 

Lafeule  Iiberté,les  hommes  ne  la  défirent  point, 
non  pas  pour  autre  raifon  (cefemble)  finon  que 
slls  la  defiroyent,  ils  l'auroyent:  comme  s'ils  refu- 
foyent  faire  ce  bel  acquêt ,  feulement  par  ce  qu'il 
eft  trop  ai fé. 

Poures &  miferables  François,  peuple infenfé/ 
nation  opiniaftre  en  ton  mal ,  &  aueuglee  en  ton 
bien/ vous  vous  laiffez  emporter  deuantvouslc 
plus  beau  ,  &  le  plus  clair  de  voftre  reuenu  >  piller 
vos  champs,  voiler  vos  maifons,  &  les  defpouiller 
de  meubles  anciens  &  paternels  ,  vous  viuez  de 
forte,  que  vous  ne  vous  pouuez  vanter  que  riep 
foità  vous.  Etfembleroit  que  meshuy  ,  ce  vous 
feroit  grand  heur ,  de  tenir  à  meftayrie  vos  biens, 
yos  familles  ,  &  vos  vies.  Et  tout  ce  defgaft ,  ce 
jnai  heur ,  cefte  ruine,  vous  vient  non  pas  des  en- 
nemis» 


D  I  A  L  O  G  V  £     IL  it9 

ncmis,  mais  certes  bien  de  l'ennemy ,  &de  celuy 
que  vous  faites  fi  grand,  qu'il  eft,pour  lequel  vous 
allez  fi  courageufementàlaguerre,  pour  la  gran- 
deur duquel  nerefufez  point  de  mettre  àlamort 
vos  perfonnes.  Celuy  qui  vous  maiftrife  tant,na 
que  deux  yeux  ,  n'a  que  deux  mains  ,  n'a  quVn 
corps ,  &  n'a  autre  chofe ,  que  ce  qu  a  le  moindre 
homme  du  grand  &  infiny  nombre  de  vos  villes* 
Sinon  qu'il  a  plus  que  vous  tous ,  vn  cœur  deflo-r 
yal,felon,  &  l'auantage, que  vous  luy  donnez  pour 
vousdeftruire,  d'où  a-il  pris  tant  d'yeux  >  dont  il 
vousefptc?  fi  vous  ne  les  luy  baillez.  Comment 
a-il  tant  de  mains  pour  vous  frapper?  s'ilneles 
prent  de  vous?  les  pieds,  dont  il  foule  vos  citez, 
d'où  les  a-il,  s'ils  ne  font  des  voftres  ?  Comment 
a  il  aucun  pouuoir  fur  vous,quepar  vous  ?  com- 
mentvous  oferoit-il courir  fus,  s'il n'auoit intel- 
ligence auec  vous  l  que  vous  pourroit  il  faire ,  fi 
vousn'eftiezrecelateurs  du  larron  qui  vous  pille, 
complices  du  meurtrier  qui  vous  tue,  &  traiftres  a 
vous-mefmes. 

Vous  femez  vos  fruicls ,  afin  qu'il  en  face  def- 
gaft  ,  vous  meublez  &  remplirez  vos  imifons 
pour  fournir  àfes  pilleries&  volleries,vous  ncur- 
riiTez  vos  filles  ,  afin  qu'il  ait  dequoy  raflafier  fa 
luxure:  vous  nourrirez  vos  enfans,  afin  que  pour 
le  mieux  qu'il  leur  feauroit  faire,  qu'il  les  mené 
en  fes  guerres ,  qu'il  les  conduife  à  la  boucherie, 
qu'il  les  face  les  miniftres  de  fes  conuoitifes ,  les 
exécuteurs  de  fes  vengeances,  &  bouireaux  des 
confeiences  de  vos  concitoyens  :  vous  rompez  à 
la  peine  vos  perfonnes ,  afin  qu'il  fepuifle  mig- 


ipo  DIALOGVE.II. 

narder  en  délices  ,  &  fe  vcautrer  dans  les  fales  &C 
vilains  plaifirs  :  vous  vous  affoibliiîcz  afin  de  le 
rendre  plus  fore ,  &c  roide  à  vous  tenir  plus  courre 
la  bride. 

De  tant  d'indignitez,  quelesbeftes  mefmes  ne 
les  foufFriroyent  point ,  vous  pouuez  vous  en  dé- 
livrer fi  vous  e(Tayez,non  pas  de  vous  en  deliurer: 
mais  feulement  de  le  vouloir  faire.  Soyez  refolus 
de  ne  feiuir  plus,  &c  vous  voy  !a  libres,  ie  ne  veux 
pas  que  vous  le  pouffiez ,  ou  esbranliez:  mais  feu- 
lement ne  le  fouftenez  plus,&  vous  le  verrez  com- 
me vn  grand  Colofle  ,  a  qui  on  a  defrobé  la  bafe, 
de  fon  poix,  defoy-mefme  fondre  en  bas  Se  fe 
rompre. 

Uhiïi.  Il  n'y  a  rien  déplus  véritable  entre  les 
chofes  humaines,  que  ce  que  tu  viens  d'enfeigner: 
que  pleut  à  Dieu,  que  ces  beaux  mots  euflent  pie- 
çàefté  femez  au  beau  milieu  d'vne  grande  zCù m- 
bleede  nos  Catholiques  François,  ie  m'atfeure» 
qu'ils  y  auroyent  efté  fort  bien  recueillis ,  Se  qu'il 
n'y  auroit  celuy  d'entre  eux  ,  qui  n'en  fift  bien 
fon  profit:  nul  auquel  ils  necreafTent  par  maniè- 
re de  dire,  vn  nouuel  efprit  dans  le  ventre.    Et 
quoy  que  le  peuple  François  femble  auoir  perdu 
long  temps  y  a  toute  cognoifTance ,  &  que  par  là, 
on  puifle  iuger,  que  fa  maladie  foie  comme  mor- 
telle, puis  qu'il  ne  fent  rien  plus  fon  mal  :  fi  eft- 
ce,  que  ibferois  promettre  ,  que  ce  difeours  vn 
peu  dilaté,  &  accompagne  de  raifonss  &  d'exem- 
ples &  de  quelque  belle  forme  dadminiftration 
de  l'eftat,  de  la  iuftice,  &  de  la  police,  approchan- 
te à  celle  que  no$  anciens  Pères  auoyent  parmy 

çux, 


D  I  A  L  O  G  V  E    IL  151 

eux  »  du  temps  que  les  Edats  eftoyent  en  règne, 
dont  M.  Hoctoman  nous  a  faitvn  fort  gentil  & 
riche  recueil  en  fon  œuure  Gaulefrançoife  ,  i'o- 
feroy  (dis-ie)  affeurer  que  cela  recueilleroit  les 
coqs ,  leur  feroit  haufîer  les  creftes  ,  battre  les  aif- 
les,  &  courir  fus  de  bec  &  d'ongles,  contre  ceux-là 
qui  îestienent  captifs:  &  feroit  fuffifant  moyen 
pour  faire  quVn  chacun  penfaftà  recouurer  fa  li- 
berté, à  crier  après  les  Eftats,àles  redrefifer,  &  re- 
mettre. On  verroit  bien  toft  Paage  d'or  ,  que  les 
Tyrans  ont  effacé  de  France,  pour  y  planter  celuy 
de  fer ,  d'oppreflion ,  &  d'infameté ,  reluire  com- 
me au  parauant ,  la  paix,  l'amitié  &  concorde  fur- 
gir  &  croiftre  à  veu'é  d'oeil ,  &  faire  à  iamais  fa  de- 
meure parmy  nos  naturels  François:  he  quec  eft 
vne  grand  pitié  /  quvne  fi  belle  nation ,  fi  grande 
&  fi  opulente ,  foit  par  fi  long  temps  mal  menée* 
à  l'appétit  de  fixoufept:  defquels  le  meilleur  ne 
vaut  pas  qu'on  prenne  peine  de  le  pendre.  Mais 
ic  fçaurois  fort  volontiers,  s'il  te  plaifoitdeme 
le  dire  ,  comment  c  eft  y  que  tous  nos  François 
fe  font  ainfi  laiffé  defehoir  ,  &  comme  cefte  opi- 
niaftre  volonté  de  feruir  s 'eft  fi  auant  enracinée 
dans  leurs  mouëlles  ,  qu'il  femble  maintenant, 
que  la  mémoire  de  la  liberté  ne  foit  pas  fi  natu- 
relle. 

Lepol.  Si  ie  n'eftois  accablé  de  fommeil,  iete 
difeourrois  bien  au  long  ,  d'où  procède  la  mala- 
die &  la  matière  peccanted'icellc.  Mais  ie  t'afleu- 
rel'amy  ,  que  i'ay  les  yeux  pieça  cillez,  &  les  le- 
ttres comme  coufucs.    Nous  au roas  demain  bon 


i9i  D1ALOGVE    II. 

loifir  :  ie  fuis  d  auis  fi  tu  le  veux ,  que  nous  feiour- 
nions  nos  cheuaux,  en  attendant  qu'vn  Courrier 
viene,  que  nos  frères  du  Languedoc  me  doyuent 
cnuoyer  bien  toft. 

Llhtiï.  Quel  courrier  eft-ce?  le  cognoiftroye-ie 
point.? 

Lepof.  Ceft  Spoudaee.  le  croy  bien  que  tu  le 
cognoy. 

L'htfl'  Mon  Dieu  !  he  ie  ne  cognoy  autre.  Il  n'a 
garde  défaillir  à  nous  apporter  des  nouuelles. 

Lepol.  Ceft  pour  cela  qu'on  me  l'enuoye,&  îe 
Fay  charge  à  mon  defpart ,  de  pafler  par  cy  hardi- 
men  ,  &  de  s'enquérir  de  mes  nouuelles>en  ce  lo- 
gis cy  où  nous  fommes. 

Lïhtft.  Cela  va  bien,que  i'en  fuis  aife/attendons 
le  pluftoft  trois  iours. 

Lepol.  le  le  veux  bien.  Le  Seigneur  nous  face 
la  grâce  derepofer  enfeurete,  &  nous  doint  à  no- 
ftre  refueiUde  le  feruir  en  toute  crainte,au  nom  de 
fon  Fils  noftre  Seigneur  Iefus  Chrift. 

llhtSt.  Ainfi  foit-il. 

F  I  N. 


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